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C’est fou combien les hommes sont capables d’ignorer un éléphant au milieu de leur salle à manger quand ils ont décidé que la cécité sert leurs intérêts.

LE BLOG DE

DESCARTES

Voir l’éléphant en question remettrait en cause les choix que nos classes dominantes ont fait et poursuivi systématiquement depuis quarante ans.

Bon Comportement D'un Homme D'affaires Prospère: Ne Pas Voir, Ne Pas Parler  Et Ne Rien Entendre Banque D'Images Et Photos Libres De Droits. Image  2324394. C'est le cas des journalistes, chiens de garde du Capital

Réquiem pour notre industrie

 

Le propre des crises est de mettre dramatiquement en évidence les faiblesses d’un système, d’un régime, d’une organisation. De la même manière qu’une charpente vermoulue semble tenir bon jusqu’à ce qu’un coup de vent provoque sa chute, la crise du coronavirus est en train de révéler toute une série de faiblesses de notre économie qui en temps normal restaient pudiquement cachées, et d’autant plus cachées que tout le monde – du monde qui lit Le Monde, s’entend – avait décidé de ne pas les voir. C’est fou combien les hommes sont capables d’ignorer un éléphant au milieu de leur salle à manger quand ils ont décidé que la cécité sert leurs intérêts.

Cette cécité sélective n’est pas le résultat du hasard. Voir l’éléphant en question remettrait en cause les choix que nos classes dominantes ont fait et poursuivi systématiquement depuis quarante ans. Aujourd’hui nous sommes arrivés au bout du chemin : notre industrie était en mauvaise posture avant la crise, de larges pans risquent de ne pas survivre au coronavirus, et avec eux partiront dans l’oubli un énorme capital de savoir-faire, sans compter les centaines de milliers de chômeurs supplémentaires. Et pendant ce temps, nos parlementaires se déchirent sur la question de « la PMA pour tous » et bientôt la GPA pour les mêmes… ce qui nous ramène à l’éléphant dans notre salle à manger.

Pour comprendre comment on est arrivé là, il faut remonter au début de l’histoire, c’est-à-dire, aux années 1970, quand les classes intermédiaires – c’est-à-dire, le groupe social dont les intérêts sont les plus éloignés de la question industrielle – sont devenues idéologiquement dominantes et que le modèle libéral-libertaire a commencé à s’établir pour devenir pensée unique au tournant des années 1980-90.

L’idée implicite de cette pensée unique est le rejet de la régulation administrative et institutionnelle, laissant au marché « libre et non faussé » le rôle de régulateur universel de l’économie et de la société. Bien entendu, ce n’était pas partout formulé ni assumé intellectuellement en ces termes. Les libéraux assumés ne sont pas finalement si nombreux que ça chez nous, et si l’on excepte la parenthèse 1986-88, ils n’ont jamais été véritablement au pouvoir. Nous avons plutôt vu à l’œuvre des libéraux honteux, ceux qui ont attaqué l’Etat et les institutions, qui ont promu la décentralisation et la construction européenne ont comme monsieur Jourdain fait du libéralisme sans le savoir, et ouvert la porte au règne exclusif du marché. Souvenez-vous de ceux qui ont fait voter « oui » à la ratification du traité de Maastricht en le qualifiant de « compromis de gauche »… En pratique, l’affaiblissement de l’Etat et des institutions qui lui sont rattachées ne pouvait qu’aboutir à un vide, un vide que le marché s’est empressé de combler.  

Ainsi, on a mis bas toutes les barrières à la libre concurrence, en nous expliquait qu’ainsi on aurait une économie dynamique proposant aux consommateurs les produits de qualité et les prix les plus bas, compétitive à l’échelle internationale. L’ennui, c’est qu’on a oublié que l’homme n’est pas seulement consommateur : il est aussi producteur et citoyen, deux aspects qu’on a très vite sacrifiés. Oui, le consommateur trouve tout au meilleur prix, mais le travailleur ne gagne plus assez pour pouvoir se le payer, quand il n’est pas au chômage. Quant au citoyen, il voit les décisions fondamentales lui échapper devant la dictature des marchés et des conseils d’administration.

La concurrence « libre et non faussée », n’en déplaise à ses thuriféraires, profite toujours au facteur de production le plus mobile et le plus rare, tout simplement parce qu’en étant mobile il peut aller s’investir là où le profit est maximal et imposer ses conditions. Et dans le capitalisme développé, le facteur le plus mobile et le plus rare est de très loin le capital – qu’il soit matériel ou immatériel, d’ailleurs. Le système de la concurrence sans frontières laisse donc l’alternatives suivante : ou bien on baisse le niveau de vie des travailleurs non mobiles et les contraintes réglementaires pour sauvegarder la sacro-sainte « compétitivité » – sans quoi le capital ira s’investir ailleurs, là où les salaires sont plus faibles et les réglementations moins exigeantes – soit on conserve le niveau de vie et la réglementation au prix d’une lente attrition de l’appareil productif faute d’investissement et d’un endettement croissant. C’est dans cette logique que l’économie française – et celle de nos voisins européens – fonctionne, même si certains pays peuvent se permettre, grâce au contrôle de la politique monétaire, de sauvegarder leur compétitivité internationale en exportant le chômage chez les autres.

L’illusion qu’on pouvait rester compétitifs grâce à notre avance technologique a vécu : les Japonais, les Chinois, les Coréens, les Vietnamiens – sans compter les Américains, les Canadiens ou les Allemands – ont aujourd’hui accès aux mêmes technologies que nous. Et si nous avons un petit avantage grâce à la qualité de nos infrastructures et de notre système éducatif, le manque d’exigence et d’investissement réduit cet avantage jour après jour, sans parler d’une réglementation environnementale chaque jour plus délirante (1). Le poids écrasant pris par le tourisme dans les économies européennes n’est pas un hasard : c’est le seul et unique secteur dans lequel l’Europe garde un « avantage compétitif » non délocalisable, puisque lié à son passé et à son territoire. Enfin, pour le moment : si les Chinois viennent voir Chambord ou la tour de Pise, c’est parce que la culture européenne reste intellectuellement dominante. Rien n’assure que dans vingt ou trente ans ce sera encore le cas, que les élites chinoises ne préféreront aller voir « La guerre des Etoiles » à Disneyworld plutôt que la Joconde au Louvre.

C’est pourquoi l’augmentation massive des dettes et la lente dégradation du niveau de vie des couches populaires ne devrait surprendre personne. C’est la conséquence directe d’un choix politique et économique qui confie les manettes de l’économie aux marchés. Notre main d’œuvre la moins qualifiée est ainsi engagée dans une compétition qu’elle ne peut gagner qu’en sacrifiant son niveau de vie. Et comme il est politiquement impensable d’imposer un tel sacrifice d’un seul coup, on s’endette pour « lisser » cette décroissance, pour la rendre politiquement acceptable. A l’autre bout du spectre, le capital peut aller rechercher la main d’œuvre ailleurs, là où c’est le plus rentable, et empocher de succulents bénéfices. Il ne restera bientôt chez nous que ce qui ne peut être – ou qu’il n’est pas intéressant de délocaliser : les services à haute valeur ajoutée pour la deuxième catégorie, les services à la personne pour la première. Et c’est l’industrie qui trinquera le plus.

La crise du Covid-19 a révélé au grand public une réalité sur laquelle tous ceux qui s’intéressent à la politique industrielle tirent la sonnette d’alarme depuis longtemps, dans l’indifférence générale de nos chers intellectuels et de la classe politico-médiatique, trop occupés avec des sujets aussi fondamentaux que la mémoire de l’esclavage ou le mariage pour tous. Cette réalité est la suivante : une bonne partie de notre tissu industriel a disparu, et avec lui des savoir-faire stratégiques, qu’il a fallu des générations pour construire. Et pour rester compétitifs, ce qui en reste a du comprimer jusqu’à l’absurde ses investissements, délocaliser une partie de ses chaînes de valeur et réduire dramatiquement ses marges de sécurité. Nos industries vivent dans un équilibre précaire ou le moindre choc externe, la moindre pichenette les met en très grande difficulté. Même ses géants industriels – ou supposés tels – comme Airbus, Alstom ou Renault se révèlent incapables de tenir plus de quelques mois sans procéder à des licenciements massifs, et encore, malgré une aide massive de l’Etat. Et je ne vous parle même pas de la longue liste d’entreprises industrielles qui, au bord de l’effondrement, sont des proies faciles pour des fonds d’investissement ou des entreprises étrangères qui empocheront les aides publiques, siphonneront brevets, connaissances, compétences et contrats puis fermeront la boutique – l’exemple Alstom ou de Whirlpool est là pour rappeler cette triste réalité.

Dans ce système ou notre industrie opère presque sans réserves de précaution, l’Etat est devenu l’assureur en dernier ressort du système économique. C’est lui qui, en cas de crise, fait le pompier en faisant pleuvoir les milliards. Cela fait un sort au discours libéral qui nous explique que la rémunération du capital est justifiée par les risques que le capitaliste est censé prendre. Ou sont les “risques” pris par le capital quand l’Etat déverse des milliards en cas d’accident, et sans poser la moindre condition sur les dividendes versés aux actionnaires ?

Et si au moins l’Etat utilisait l’opportunité pour soutenir des secteurs stratégiques dans le cadre d’une véritable politique industrielle… Mais en France, l’industrie n’intéresse personne, en dehors de quelques ingénieurs nostalgiques et quelques gaullistes indécrottables. A gauche, même les partis traditionnellement « productivistes » ont viré leur cuti au fur et à mesure que les classes intermédiaires y sont devenues majoritaires. C’est curieusement l’une des très rares sujets sur lesquels il y a un consensus général, qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche. On peut voir à la télévision tous les jours des reportages lacrymogènes sur la disparition de « l’agriculture paysanne », de tel ou tel « vieux métier ». Le rachat d’un vignoble par des affreux estrangers provoque des commentaires. Mais la fermeture d’un site industriel, fut-il de pointe, ne fait la « une » des journaux ou des programmes politiques que parce que cela fait disparaître des emplois. La disparition de l’activité elle-même, des machines, des connaissances, du collectif de travail et du savoir-faire qui va avec ne semble inquiéter grand monde. La plupart de nos politiques aurait du mal à dire cinq mots sur l’état de l’industrie de la machine-outil ou celle de l’équipement électronique. C’est pourquoi il y a un risque non négligeable que l’industrie – en tant qu’activité, et non en tant que pourvoyeuse d’emplois – soit la grande oubliée des différents « plans de relance » et aides diverses. Qu’on refile à n’importe quel « repreneur » promettant mondes et merveilles nos joyaux industriels au prétexte de sauver des emplois.

Cela fait trente ans qu’on n’a plus de politique industrielle, que l’industrie n’est abordée que dans le cadre de la politique de l’emploi. On en arrive à cette vision ridicule qui envisage l’activité économique non pas comme productrice de biens, mais comme productrice d’emplois. Et par voie de conséquence, le caractère stratégique d’une industrie se mesure au nombre d’emplois menacés. Pour la gauche militante, la reprise des Thés Eléphant, activité dont le moins qu’on puisse dire est que le caractère stratégique n’est pas avéré mais qui pourvoit des emplois dans une zone sinistrée, suscite autant sinon plus d’intérêt que le sort d’Alstom ou des Fonderies du Poitou. Notre classe politique, nos intellectuels, nos syndicats – toutes orientations confondues – ne voient semble-t-il aucun inconvénient à la disparition de l’industrie à condition que des emplois de substitution soient trouvés. Or, l’histoire des sociétés humaines est celle de l’augmentation de la productivité du travail. Voir l’activité économique comme devant produire d’abord des emplois conduit à s’opposer à tout ce qui peut augmenter la productivité, et donc de proposer un retour en arrière ou tout au moins la préservation d’un statu quo intenable.

En laissant la régulation de l’économie au seul mécanisme de marché, on feint d’ignorer le caractère socialement structurant des activités économiques. Car si pour celui qui doit gagner sa croûte un emploi vaut bien un autre, ce n’est pas le cas au niveau social. Là où le secteur des services n’offre en général que des emplois faiblement qualifiés et intellectuellement peu exigeants, l’industrie crée une exigence toujours plus grande de main d’œuvre hautement qualifiée. C’est pourquoi l’industrie a un effet d’entraînement sur tous les plans : intellectuel, social, politique, stratégique. L’activité industrielle structure un territoire, elle ouvre des débouchés à l’enseignement scientifique et à la recherche. Ce n’est pas par hasard si laboratoires et universités fleurissent là où l’industrie prospère, et qu’on constate la dévitalisation des terroirs lorsque l’activité industrielle disparaît.

 A quoi sert de donner une formation scientifique ou technique de haut niveau à des jeunes qui ne trouveront pas d’emploi mettant en jeu ces connaissances ? A quoi bon financer des laboratoires capables d’inventer des merveilles s’il n’existe pas derrière les savoir-faire industriels pour les mettre en production ? Je n’ai rien contre l’artisanat, les services, le tertiaire. Mais je doute fort que ce soit le pays qui aura les meilleurs plombiers, les meilleurs comptables ou les meilleurs avocats qui demain dominera intellectuellement ou économiquement le monde. Au-delà des bavardages de quelques théoriciens de la société « post-industrielle », les réalités parlent : les puissances montantes d’aujourd’hui sont celles et seulement celles dont l’activité industrielle est en expansion. On peut être riche grâce à l’agriculture, les matières premières ou les services financiers. Mais ce n’est pas cela qui fait la prééminence stratégique, politique ou culturelle d’une nation.

Nous vivons dans l’illusion d’être un pays développé qui peut tout faire. Mais il faut regarder la réalité en face : nous avons perdu nombre de savoir-faire et de compétences industriels, faute d’en avoir l’usage chez nous. Nous pouvons toujours être fiers de notre programme nucléaire construit dans les années 1970 à 1990. Mais saurions-nous le refaire aujourd’hui dans les mêmes conditions ? Les déboires de l’EPR à Flamanville montrent que la réponse est probablement négative. Saurions-nous aujourd’hui développer un avion en rupture technologique comme le Concorde ? De construire un train original comme l’était le TGV ? Et on pourrait rallonger la liste des exemples. Aujourd’hui, il faut dix ans pour un chantier qu’il y a trente ans prenait quelques années, et encore, on n’arrive à les mener que parce qu’on va chercher des savoir-faire ailleurs. Peu de gens le savent, mais la fermeture des frontières lors du Covid-19 a provoqué une pluie de demandes de dérogation des industriels. Pour amener de la main d’œuvre bon marché de Bulgarie ou de Pologne, certes, mais aussi et surtout pour pouvoir faire venir des experts techniques de haut niveau de Suède, d’Allemagne, de Corée, des Etats-Unis et même de Chine. Parce que, il faut bien se le dire, nous ne pouvons aujourd’hui faire fonctionner certaines infrastructures, certaines installations industrielles par nos propres moyens. Pas parce que nous sommes devenus idiots, mais parce que dans un contexte de désindustrialisation nos jeunes les plus brillants s’orientent vers les carrières tertiaires, et certainement pas vers des activités qui, dans le contexte actuel, n’ont aucun avenir.

Après 1945, la France a développé de façon autonome une industrie nucléaire. Trois ans après la Libération, diverge la première pile nucléaire française. Si on a pu aller aussi vite, c’est parce que meme si les compétences nucléaires étaient à développer, celles de chaudronnerie, de forge, de soudure, de mécanique, de métallurgie préexistaient parce qu’elles étaient utilisées tous les jours dans les mines et les usines. Pourquoi croyez-vous que les deux EPR chinois, dont la construction a commencé après celui de Flamanville, sont déjà connectés au réseau et produisent à pleine puissance, alors que le nôtre traine lamentablement ? Aujourd’hui, pour forger la cuve de l’EPR on va en Corée, pour faire des soudures convenables on fait venir des experts étrangers. Normal : dans un pays qui a de moins en moins d’usines et qui n’en construire presque pas, que fera un jeune qui choisira la profession de soudeur qualité nucléaire entre deux EPR ?

Quelquefois, on se tire une balle dans le pied dans l’indifférence générale, quand ce n’est pas sous les applaudissements. Prenez par exemple la loi du 30 décembre 2017 « mettant fin à la recherche ainsi qu’à l’exploitation des hydrocarbures ». Une loi qui met fin – après un délai rendu nécessaire pour ne pas remettre en cause des situations acquises qui auraient abouti à une inconstitutionnalité – à l’exploration gazière et pétrolière et à l’exploitation des ressources ainsi découvertes. C’est ainsi qu’on met fin à une activité commencée dans les années 1950 et qui s’est déroulée paisiblement et sans problèmes depuis. Une activité qui économiquement avait une importance très limitée – aujourd’hui la production nationale représente moins de 2% de la consommation – mais qui permettait de faire vivre la recherche et de maintenir les compétences dans les domaines de la géologie, des forages profonds, de la sismologie… en plus, l’obligation faite aux explorateurs de déposer leurs données auprès de l’Etat permettait une meilleure connaissance de notre sous-sol. Demain, où iront faire leur pratique les futurs géologues ? Où iront les inventeurs de nouvelles techniques faire des essais ? A l’étranger. Et ils y resteront.

Le mécanisme de marché peut – et encore, à condition de pouvoir établir une concurrence « pure et parfaite » ce qui est très rarement le cas – conduire à un optimum économique, à l’usage optimum des facteurs de production. Mais la question ici n’est pas celle de l’optimum économique, mais d’un optimum social. Le marché ne pourrait réguler cet aspect que si l’on réussissait à « internaliser » des externalités sociales comme la qualité des formations ou les intérêts stratégiques de la nation (2). Or, cela paraît particulièrement difficile : Lorsque vous achetez une chemisette made in China, comment estimer le coût du surcroît de chômage que vous aurez à supporter à travers vos prélèvements obligatoires du fait de cet achat ? Lorsqu’un industriel achète une machine-outil étrangère, comment estimer l’effet qu’un tel achat aura par effet d’entraînement sur la recherche ou l’industrie française, sur le contexte social d’une région ?

On ne peut donc pas laisser la régulation au marché. Maintenir une activité industrielle de pointe, recréer des savoir-faire implique une politique volontariste et globale sur le long terme. Une politique fondée sur des priorités industrielles, et non sur le nombre d’emplois crées. Une politique qui soit cohérente dans toutes ses facettes : on ne peut promettre la fermeture de raffineries et centrales nucléaires et inviter les jeunes de s’investir pour devenir chaudronnier ou soudeur nucléaire. On ne peut liquider la production de turbines ou de TGV et pousser des jeunes vers des études sérieuses dans l’électromécanique ou la métallurgie. Aussi longtemps qu’on laissera la décision industrielle au marché – ou à la politicaillerie à courte vue – on continuera d’aller dans le mur. Et le mur est si proche…

La logique de concurrence ouverte entre pays qui n’ont ni les mêmes normes sociales, ni les mêmes normes environnementales ne peut, en l’absence d’une prise en compte des externalités négatives, qu’aboutir à la désindustrialisation de ceux qui auront les normes les plus développées, la protection sociale la plus développée. Et que ces externalités ne peuvent être prises en compte que par une taxe sur les importations. Il ne s’agit pas dans mon esprit d’entrer dans une logique purement protectionniste, c’est-à-dire, de préférer une production inefficace en France plutôt qu’une production efficace ailleurs. Mais si nous voulons avoir des productions efficaces en France, il faut à minima qu’elles puissent concurrencer loyalement les importations sur leur marché domestique – à défaut de le faire sur les autres. Or, c’est exactement le contraire qui se produit aujourd’hui : non seulement les importations alimentent le chômage chez nous, mais le coût de ce chômage retombe… sur les fabrications produites chez nous ! Pas étonnant dans ces conditions que nos productions soient de moins en moins « compétitives »…

Pour améliorer les choses, j’aurais trois propositions. La première, c’est de transférer les coûts de la protection sociale sur la TVA plutôt que sur des prélèvements calculés sur les salaires. Ainsi, les produits étrangers – qui sont soumis à la TVA – supporteraient une partie des coûts sociaux induits. La seconde, qui va beaucoup plus loin, est le retour à la doctrine de la Charte de La Havane qui prônait une balance commerciale équilibrée pour chaque pays comme objectif international. Et pour cela utiliser l’instrument fiscal mais aussi monétaire – ce qui suppose le retour à une monnaie nationale et aux taxes aux frontières. Mais surtout, il nous faut une véritable politique industrielle, avec un vrai ministère de l’industrie pour la porter et de véritables instruments – y compris de taxation aux frontières. L’illusion d’une régulation par le marché nous a fait beaucoup de mal, et risque de transformer la France en ce « musée d’antiquailles » dont parlait Marc Bloch… si ce n’est déjà fait.

Descartes

(1) A ce titre, une anecdote amusante. Lors de la passation au ministère de la « transition écologique » (le terme « solidaire » a été perdu lors du dernier remaniement), la ministre sortante faisait un résumé de son action « dans le temps long » en ces termes : « abandon d’Europacity, arrêt de Fessenheim, fermeture des centrales à charbon, interdiction des plastics à usage unique »… partout des abandons, des arrêts, des fermetures, des interdictions… et du côté positif, quoi ? Le vélo…

(2) Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les notions « d’externalité » et de « internalisation », voici une petite explication : Un des problèmes qui se posent dans une régulation de marché est que lorsque l’acheteur fait le choix d’acheter un produit, le prix qu’il supporte ne reflète pas le coût REEL de son choix. Prenons un exemple : imaginons que j’ai le choix entre un producteur A de viande de porc qui retraite ses effluents, et un producteur B qui les rejette directement dans la rivière, tout le reste étant égal par ailleurs. La côte de porc de A m’est vendue 5€ (4 € de cout de production plus 1€ de retraitement) alors que celle de B ne coûte que 4 € puisque le retraitement n’est pas assumé par le producteur. Supposons maintenant que le coût pour la collectivité de la dépollution de la rivière où les effluents sont rejetés par B coûte 2€. Il ne faut pas sortir de Polytechnique pour voir que du point de vue global les côtes de porc de A sont les moins chères. Mais vu par le consommateur qui achète sur le marché, ce sont celles de B qui sont les plus « compétitives », car au moment d’acheter le client n’a pas idée qu’il lui faudra payer la dépollution – avec ses impôts. Il choisira donc la côte de porc de B… et supportera un coût plus important que s’il avait fait le choix contraire.

Pour résoudre ce problème, les économistes libéraux proposent de prendre le coût de la pollution (qui est une « externalité » négative, puisque son coût ne rentre pas dans les coûts de production) et « l’internaliser » – c’est-à-dire, de le faire rentrer dans le coût par exemple par le biais d’une taxe. Dans notre exemple, cette taxe porterait le coût de la côte de porc de B à 6€, un euro plus chère que celle de A, et poussera le consommateur à faire le « bon » choix.  Dans ces conditions, le bon choix « de marché » coïncidera avec bon choix social… Le problème de cette méthode, c’est qu’il n’est pas toujours simple d’estimer le coût de l’ensemble des externalités introduites par un processus de production.

Tag(s) : #Economie

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