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The Propaganda Multiplier

Swiss Propaganda Research

Comment les agences de presse mondiales et les
médias occidentaux parlent de géopolitique

Une étude de Swiss Propaganda Research

Traduite par Vincent Lenormant

2016 / 2019

« Il faut toujours se poser la question : pourquoi est-ce que je reçois
cette information précise, de cette façon précise, à ce moment précis ?
Au final, ce sont toujours des questions de pouvoir. » (
*)
Konrad Hummler, banquier et patron de presse suisse

 
Introduction : « quelque chose d’étrange »

« Comment les journaux savent-ils ce qu’ils savent ? » La réponse à cette question risque de surprendre leurs lecteurs : « la principale source, ce sont les agences de presse. D’une certaine manière, ces agences, qui opèrent de façon quasi-anonyme, sont la clé des événements mondiaux. Alors quels sont leurs noms, comment marchent-elles et qui les finance ? Pour juger de la qualité de l’information à l’Est comme à l’Ouest, il faut connaître les réponses à ces questions. »  (Höhne 1977, p. 11)

Comme le remarque un chercheur sur les médias suisses, « les agences de presse sont le principal fournisseur des médias de masse. Aucun organe de presse quotidienne ne peut s’en sortir sans eux. Les agences influencent donc notre image du monde ; ce que nous savons, c’est ce qu’ils ont sélectionné. » (Blum 1995, p. 9)

Vu leur importance, il est étonnant que ces agences soient à peine connues du public : « la plupart des gens ignorent leur existence… alors qu’elles jouent un rôle prépondérant dans le marché de l’information. Mais malgré ça, on ne leur a jamais prêté trop d’attention. » (Schulten-Jaspers 2013, p. 13)

Même le patron d’une agence de presse l’a reconnu : « Il y a quelque chose d’étrange avec les agences de presse. Elles sont peu connues du public. Contrairement aux journaux, leur activité n’est pas sous le feu des projecteurs, et pourtant on les trouve à la source de chaque article. » (Segbers 2007, p. 9)

« Le centre névralgique du système médiatique »

Quels sont donc les noms de ces agences qui sont «à la source de chaque article»? Il n’y en a que trois:

  1. Associated Press (États-Unis), 4000 employés à travers le monde. L’AP appartient à des médias étasuniens et son siège est à New York. AP News est utilisé par 12000 organes de presse internationaux, ce qui lui permet d’atteindre plus de la moitié de la population mondiale tous les jours.
  2. Agence France Presse (France), quasi gouvernementale, basée à Paris, 4000 employés. L’AFP envoie plus de 3000 dépêches et photos tous les jours aux médias du monde entier.
  3. Reuters (Grande-Bretagne), société privée, 3000 employés. Reuters a été racheté en 2008 par le patron de presse canadien Thomson, une des 25 personnes les plus riches du monde, pour devenir Thomson Reuters, dont le siège est à New York.

Plusieurs pays disposent en outre de leur propre agence de presse, comme la DPA allemande, l’APA autrichienne, et la SDA suisse. Mais pour les informations internationales, les agences nationales s’en tiennent en général à ces trois agences mondiales et se contentent de copier et traduire leurs articles.

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Les trois agences de presse mondiales Reuters, AFP et AP, et les trois agences nationales des pays germanophones d’Autriche (APA), d’Allemagne (DPA) et de Suisse (SDA).

Wolfgang Vyslozil, ancien directeur de l’APA, a décrit leur rôle en ces termes : « Les agences de presse sont rarement visibles par le public. Elles sont le type de média le plus influent et en même temps le moins connu. Ce sont des institutions-clés d’une importance capitale pour tous les organes de presse. Ce sont les centres névralgiques qui connectent toutes les parties du système. » (Segbers 2007, p.10)

Petite abréviation, gros effet

Cependant, il y a une explication simple au fait que ces agences, malgré leur importance, soient si peu connues du grand public. Pour citer un professeur de journalisme suisse : « La radio et la télévision ne citent pas leurs sources en général, et seuls les spécialistes savent déchiffrer les références dans les magazines. » (Blum 1995, P. 9)

Les motifs de cette discrétion sont malgré tout assez clairs : les journaux ne sont pas particulièrement enclins à laisser leurs lecteurs se rendre compte qu’ils n’ont fourni aucun travail d’investigation pour la plupart de leurs articles.

Voici des exemples de la façon dont les sources sont mentionnées dans les grands médias européens. À côté des abréviations des agences on trouve les initiales des journalistes qui ont édité la dépêche.

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Les agences de presse comme sources d’articles de journaux.

Il arrive que les journaux utilisent des articles sans citer leur source. Une étude de l’Institut de Recherche Suisse pour la Sphère Publique et la Société, menée à l’université de Zurich en 2011, est arrivée à la conclusion suivante (FOEG 2011):

« Les articles d’agence sont exploités intégralement sans citer leur origine, ou bien ils sont partiellement réécrits pour avoir l’air de contributions éditoriales. De plus, ils sont souvent assaisonnés sans grand effort : par exemple, on y ajoute un graphique ou une image et c’est présenté comme un article de fond. »

Les agences jouent un rôle proéminent, pas seulement dans la presse mais aussi dans l’audiovisuel public et privé. C’est ce que confirme Volker Braeutigam, qui a travaillé pour la chaîne publique ARD pendant dix ans et voit d’un œil critique la domination de ces agences :

« Un des problèmes fondamentaux, c’est que la rédaction d’ARD ne base ses informations que sur trois sources : DPA/AP, Reuters et l’AFP ; l’une est germano-étasunienne, l’autre est britannique et la troisième française. Le journaliste qui travaille sur un sujet n’a qu’à sélectionner les passages qu’il juge essentiels, les réarranger et les coller ensemble avec quelques fioritures. »

La Radio Télévision Suisse également se base sur ces agences. À des spectateurs qui leurs demandaient pourquoi ils n’avaient pas parlé d’une marche pour la paix en Ukraine, les journalistes ont répondu : « A ce jour, nous n’avons reçu des agences indépendantes Reuters, AP et AFP aucune information et aucun matériel vidéo concernant cette marche.»

En fait, non seulement le texte, mais aussi les images et les vidéos que nous voyons dans les médias tous les jours, viennent principalement de ces agences. Ce que le public non initié voit comme le travail des journalistes de son pays, n’est que la copie de dépêches provenant de New York, Londres et Paris.

Certains médias vont même plus loin, et, par manque de ressources, sous-traitent toutes les affaires internationales à une agence. Il est par ailleurs bien connu que de nombreux sites web ne publient que des dépêches d’agence (voir Paterson 2007, Johnston 2011, MacGregor 2013).

Au final, cette dépendance vis-a-vis des agences mondiales crée une similarité frappante dans le traitement de l’actualité internationale : de Vienne à Washington, les médias traitent les mêmes sujets, avec les mêmes mots – un phénomène qu’on aurait tendance à associer avec les « médias sous contrôle » des états totalitaires.

Voici des exemples tirés de publications allemandes et internationales. On peut voir que malgré l’objectivité qu’elles revendiquent, un léger biais géopolitique apparaît parfois.

« Poutine menace », « l’Iran provoque », « l’OTAN s’inquiète », « le bastion du régime » : Similitudes de contenu et de formulation dues aux rapports des agences de presse mondiales.

Le rôle des correspondants

La plupart de nos médias n’ont pas de correspondant à l’étranger, ils n’ont donc pas d’autre choix que de se fier entièrement aux agences mondiales. Mais qu’en est-il des grands quotidiens et des télévisions qui disposent de correspondants ? Dans les pays germanophones, il s’agit de journaux comme NZZ, FAZ, le Süddeutsche Zeitung, Welt et les diffuseurs publics.

Tout d’abord, il faut garder à l’esprit l’échelle de grandeur : si les agences mondiales disposent de plusieurs milliers d’employés à travers le monde, même le journal suisse NZZ, connu pour ses reportages internationaux, ne maintient que 35 correspondants à l’étranger, y compris ses représentants commerciaux. Dans des pays aussi vastes que la Chine ou l’Inde, il n’y a qu’un seul correspondant ; l’ensemble de l’Amérique du Sud est couvert par deux journalistes seulement, tandis qu’en Afrique il n’y a pas un seul permanent.

Ajoutons à ça que dans les zones de guerre, les correspondants se risquent rarement à aller sur le terrain. Pour la guerre de Syrie par exemple, de nombreux journalistes ont fait des reportages depuis Istanbul, Beyrouth, le Caire ou même Chypre, et la plupart ne parlaient pas arabe.

Alors comment les correspondants trouvent-ils leurs informations ? Encore une fois, grâce aux agences. Le correspondant hollandais au Moyen Orient Joris Luyendijk a fait un description impressionnante du travail des correspondants et de leur dépendance aux agences dans son livre « Des gens comme nous : la mauvaise représentation du Moyen-Orient »:

« J’imaginais les correspondants comme des historiens du présent. Quand un événement important se produisait, ils y allaient, cherchaient à comprendre ce qui se passait, et faisaient leur reportage. Mais moi je n’allais pas chercher à comprendre ce qui se passait ; ça avait été fait depuis longtemps. Je suivais le mouvement pour faire un reportage sur place.

La rédaction appelait quand quelque chose se passait, ils m’envoyaient les dépêches d’agence, et je les reformulais pour la radio ou pour la presse. Pour ma hiérarchie, il était plus important de savoir qu’ils pouvaient me joindre sur le terrain que de savoir que je comprenais ce qui se passait. Les agences fournissaient assez d’informations pour pouvoir écrire ou parler de n’importe quelle crise ou sommet mondial.

C’est pour ça qu’on voit souvent les mêmes images et les mêmes histoires dans tous les médias. Dans les bureaux de Londres, Paris, Berlin ou Washington, tout le monde pensait que les mauvais sujets faisaient les gros titres et que nous suivions trop servilement les agences.

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https://swprs.org/le-multiplicateur-de-propagande/

Tag(s) : #Médias
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