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Stratégie soviétique à Stalingrad

La stratégie des sponsors à Macron
La stratégie des sponsors à Macron

La stratégie des sponsors à Macron

 
 

 

Le 19 juin, Jacques Sapir a présenté au public parisien des Mercredis de la Nouvelle Action royaliste ses réflexions sur les questions de stratégie. Puis il a accepté de corriger et de compléter la transcription de sa conférence, afin d’établir le texte ici publié.   

 

Il y a de grandes différences entre la stratégie militaire et la stratégie politique, voire la stratégie des entreprises. Mais, il y a aussi des similitudes, voire des congruences, entre les deux domaines. A partir de là, on peut peut-être élaborer un certain nombre de tendances lourdes qui existent dans la stratégie politique et voir comment elles peuvent s’appliquer. Cette question est aujourd’hui de la plus grande importance quand la mouvance souverainiste traverse une crise tant tactique que stratégique et quand les questions de stratégie politique n’ont jamais eu une aussi grande importance.

 

I/ Qu’est-ce que la stratégie ?

Mon collègue Vladimir Kvint a écrit dans son livre sur la stratégie économique des choses qui me semblent très vraies : « La stratégie reste néanmoins de manière surprenante sous estimée, mal utilisée ou incomprise dans certaines sociétés puissantes, dans les gouvernements, et dans des institutions militaires »[1]. Cela est parfaitement exact. Trop souvent des acteurs décisionnels, qu’ils agissent en économie, en politique ou dans le domaine militaire, semblent ne pas comprendre ce qu’est la stratégie ou se désintéressent de ce domaine particulier. Ils se perdent alors dans ce que l’on pourrait appeler la tactique. Le dédain dans lequel on tient l’action stratégique et le déclin de la pensée stratégique peuvent avoir des sources extrêmement différentes suivant les segments de la société auxquels on pense. La prééminence des normes et des règles dans la pensée politique des sociétés contemporaines a été et reste l’un des facteurs majeurs de la disparition des préoccupations stratégiques chez les dirigeants. Ce point est d’ailleurs largement souligné par Carl Schmitt dans son ouvrage de 1932[2]. Pour d’autres, c’est le culte de l’efficacité immédiate qui les fait basculer dans l’illusion que tout n’est que technique[3] et tactique. La stratégie est donc négligée en référence aux règles et normes, mais elle peut aussi disparaître dans la tactique, ou plus précisément dans l’analyse des moyens immédiats[4]. Ceci constitue un problème classique chez les militaires et constitue l’un des cas les mieux documenté de perte de ce « sens du futur » qui, chez les dirigeants, s’incarne dans la stratégie. Un cas évident de cette perte du sens des priorités est fourni par Martin van Creveld quand il analyse l’offensive britannique sur la Somme en 1916, lors de la Première Guerre Mondiale[5]. J’ai  fait une longue recension de l’ouvrage de V. Kvint, dont je conseille la lecture[6].

C’est pourquoi je voudrais proposer une définition simple de la stratégie : la stratégie, c’est tout ce qui permet d’atteindre des objectifs complexes dans un minimum de temps, avec un minimum de moyens et avec une incertitude minimum quant au résultat et aux conséquences potentielles de l’action. Cela me semble valoir tant en politique que dans le domaine militaire ou dans celui des entreprises[7]. Cette définition peut paraître simpliste. Qui décide alors des « objectifs » que la stratégie vise à atteindre ? Ainsi, qui décide de ce que pour un mouvement politique telle élection est un objectif réellement stratégique ou pour une entreprise que l’objectif stratégique est la croissance de la part du marché ou au contraire le profit instantané, ou encore les perspectives de développement à long terme ? Il faut alors comprendre que les « objectifs » doivent donc être décidés au préalable. C’est la différence entre la stratégie et la « doctrine » du décideur (qu’il soit politique ou économique) et qui va déterminer les objectifs et leur hiérarchisation. Ainsi, la stratégie occupe une place intermédiaire entre la doctrine (quel est l’ennemi, ou le principal danger) et l’utilisation concrète des moyens qui se matérialise dans la tactique et dans l’art opératif[8].

Les trois notions évoquées se combinent de différentes manières. Se pose d’abord la question de savoir si une stratégie est efficace – si elle remplit ses objectifs. C’est certainement le premier critère. Ensuite se pose la question de savoir si elle doit être efficiente – autrement dit si elle remplit ses objectifs fixés avec la moindre dépense en moyens. Par moment, des dirigeants politiques et militaires choisissent des stratégies efficaces alors qu’ils savent qu’elles ne sont pas efficientes. Les exemples classiques sont les actions de Montgomery en Afrique du Nord en 1942, celles des Soviétiques en 1943 et en 1944. Parfois, au contraire, des dirigeants disposent de peu de moyens et se posent la question de l’efficience de leur stratégie – mais cette efficience ne doit jamais prendre le dessus au point de menacer l’efficacité de la stratégie. Un exemple est la conception des offensives soviétiques en 1945 où, pour la première fois, figura de manière implicite l’objectif d’avoir le moins de pertes possibles. J’avais interrogé en 1994 un général en retraite de l’Armée soviétique qui avait été jeune colonel commandant une brigade de chars lors du forcement du Niémen en juin 1944. Lui demandant comment il avait fait pour passer, il me répondit que deux brigades d’artillerie avaient tiré sur les berges (2 hectares) pendant une heure – soit 108 obusiers tirant deux à trois obus par minutes soit 216 à 324 obus à l’heure. Il ne restait donc plus grand chose des Allemands… Nous sommes là dans là dans l’efficacité, pas dans l’efficience !

Il faut aussi savoir que les moyens et aussi l’attention des responsables, ne sont pas indéfiniment extensibles. Même si l’on dispose de moyens en très grande abondance, la capacité de réflexion, d’attention, a des limites. Il faut donc éviter de concevoir des plans par trop complexes, une pathologie qui fut très présente dans la planification des batailles de Midway ou des Mariannes par la Marine Impériale Japonaise. Ce qui conduit à privilégier des plans qui présentent une certaine forme de simplicité : plus on complexifie une opération, plus se pose la question de l’attention des individus, qui est une ressource rare. Dans le cas de la marine japonaise qui, de 1941 à 1944, avait la réputation de faire des planifications d’opérations extrêmement compliquées, cela a entraîné des ruptures de coordination entre les divers éléments. Une trop grande complexité du plan peut s’avérer contre-productive car, à certains moments, les responsables perdent de vue certains aspects. Ce point est clairement établi dans l’ouvrage de Martin van Creveld[9].

Il est nécessaire par ailleurs étudier l’arbitrage entre les risques, les enjeux et la question de l’incertitude. Faut-il mieux prévoir une stratégie qui vous permet d’atteindre seulement une partie de vos objectifs, mais dans des conditions de relative certitude, ou au contraire jouer le coup de dés, chercher à atteindre le maximum de ses objectifs mais en prenant le risque de se faire surprendre par un événement ? 

 

La stratégie politique est encadrée par des cycles électoraux prévisibles, ce qui n’a aucun rapport avec les opérations militaires.

Cependant, il y a plusieurs points communs à la stratégie militaire et à la stratégie politique :

  1. L’identification précise des objectifs et de leur séquentialité 

Cette identification des objectifs politiques renvoie à des positions de principe de la part des différents partis mais elle renvoie aussi aux formes prises par la structuration même du champ politique. Si la question de l’élection présidentielle structure complètement l’activité et la stratégie politiques champ politique aujourd’hui, c’est que nous sommes dans un corps institutionnel – qui n’est plus la Vème République – mais qui aboutit à restructurer la nature des conflits politiques.

L’un des objectifs de la stratégie politique va être d’inclure le plus grand nombre de gens possible dans une lutte commune pour certains objectifs. Mais cette inclusion doit elle être faite à travers l’addition de revendications, ou au contraire avec des revendications globales qui s’adressent à l’ensemble des gens que l’on veut unir ? Prenons l’exemple des revendications démocratiques –  démocratie politique, démocratie sociale – qui permettent d’unir le plus grand nombre. Ici on n’est plus dans une logique d’addition des revendications mais bien dans celle de la mise en avant de revendications qui sont susceptibles d’unir le plus grand nombre. Cela a pour conséquence qu’il ne faut jamais perdre de vue le fait que l’action politique doit s’adresser au plus grand nombre et non viser des petites minorités. Même si ces minorités peuvent avoir des revendications légitimes, ces revendications ne peuvent s’additionner les unes aux autres qu’avec les plus grandes difficultés. Il faut donc mettre en avant des revendications unificatrices, ce que Lénine, en 1917, avait d’ailleurs parfaitement compris avec ses mots d’ordres de « la terre aux paysans, l’usine aux ouvriers » et surtout celui sur la paix. Ces revendications unificatrices ne peuvent pas être celles qui sont portées par des minorités.

  1. La distinction entre la tactique et la stratégie

L’action en un temps et en un lieu ne peut pas guider la stratégie. C’est une action qui est certes importante, mais qui reste circonscrite dans son espace propre. Par exemple, dans la perspective d’un front anti-Macron, il faut évidemment réunir le maximum de signatures contre la privatisation d’ADP ; mais cela ne permet pas de déduire une stratégie. Car si l’objectif est atteint, ce n’est en réalité qu’un objectif secondaire par rapport à des objectifs plus centraux : réussir à briser ou du moins fendiller le bloc bourgeois qui détient le pouvoir. Si l’objectif des 4,7 millions de signatures est atteint, si le référendum est gagné, il y aura bien entendu des remises en question au sein même du camp macronien. Ce qui permettra d’atteindre de nouveaux objectifs. De même, dans le combat pour réunir les 4,7 millions de signatures, on sera obligé de travailler en parallèle, et peut-être ensemble, avec des militants d’autres formations politiques. Ces routines, ces habitudes de pratiques unitaires sont, en réalité, plus importantes que les 4,7 millions de signatures à réunir, car elles permettent de construire une alternative au « bloc bourgeois », de constituer à terme un front « anti-Macron ».

Nous sommes donc typiquement dans une logique séquentielle mais dans cette logique il convient de ne pas subordonner la définition des objectifs à l’objectif immédiat qui n’est qu’une des étapes dans une démarche beaucoup plus ample. L’articulation des séquences est très difficile à réussir. La campagne de collecte des signatures va mobiliser toutes les énergies autour de cet objectif pendant de nombreux mois mais il ne faut pas que l’ensemble des activités politiques soit borné à cette nécessité. Il ne faut pas oublier que la campagne est menée en vue de la constitution d’un mouvement d’ensemble.

Il y a donc une vraie difficulté en termes de priorités, de hiérarchisation et de définition d’une forme de séquentialité. Ce qui m’amène à revenir sur la distinction entre tactique et stratégie. Prenons le cas des alliances politiques. Certaines alliances sont stratégiques : c’est le cas pour la Lega et le M5S en Italie. Mais même ces alliances ne sont qu’un moment dans un combat plus large. Il est clair que pour la Lega cette alliance (et sa participation au gouvernement) avait pour objectif d’inverser le rapport des forces entre la Lega et le M5S. Cet objectif ayant été rempli, cette alliance n’est plus nécessaire. Ce n’est pas le cas si l’on songe à un front capable de bloquer les initiatives d’Emmanuel Macron et à terme de le renverser : la campagne ADP permet de constituer un front tactique dans lequel la question d’un accord de gouvernement est exclue. Cela dit, tous ceux qui sont contre la privatisation d’ADP doit pouvoir entrer dans les comités locaux.

L’alliance stratégique n’interdit donc pas la concurrence entre les deux partis. En réalité, elle est une forme spécifique que peut prendre cette concurrence. Quand l’Union de la gauche est constituée, c’est le Parti communiste qui domine et François Mitterrand utilise cette stratégie d’union pour réduire l’influence des communistes. Et Salvini a en quelques mois réduit l’influence de son partenaire-adversaire et inversé à son profit les rapports de force avec un M5S qui ne veut pas rompre l’alliance parce qu’il serait balayé aux élections législatives[11]. Le M5S préfère une logique de vassalisation parce que les rapports de force au sein du Parlement sont ceux de l’année dernière, alors que les rapports de force politiques ont changé. L’alliance stratégique, c’est une autre façon de mener le combat pour l’hégémonie : tous ceux qui perdent de vue cette donnée sont condamnés à la défaite, même s’ils sont majoritaires. Le pari fait par Mitterrand, c’est que le Parti communiste, qui n’avait que des revendications limitées et de nature défensive, se ferait dépasser par le Parti socialiste qui allait pouvoir articuler un projet de gouvernement. Le calcul de Salvini était de dire que le M5S n’a que des éléments de programme alors que la Lega a un programme complètement cohérent et de faire le pari que cette cohérence serait reconnue.

  1. Le rapport à la cohérence

La question de la cohérence est centrale, et ceci à divers niveaux. Cohérence d’une position : un parti peut changer de position, bien entendu. Encore faut-il qu’il arrive à expliquer le changement à ses électeurs et à construire une cohérence générale. Prenons l’exemple de la France insoumise qui sort de la première année du quinquennat de Macron dans la position du principal mouvement d’opposition. Puis elle annonce qu’il faut poser la question de l’union des gauches, ce qui n’était pas du tout sa ligne, ensuite elle choisit pour les élections européennes une tête de liste qui n’apparaît pas comme une figure politique susceptible de rassembler l’électorat de la FI. Dans le même temps, Jean-Luc Mélenchon est pris à contre-pied par le mouvement des Gilets jaunes qui l’oblige à ressortir une partie de son discours populiste et d’affrontement avec le pouvoir. Nous sommes là devant une véritable incohérence, qui s’est payée au prix fort lors des européennes.

L’incohérence peut aussi affecter les petits partis. Prenons le cas de l’UPR. Les propositions de ce parti sont très sérieusement conçues. Le problème vient du fait que ce parti se réclame d’une logique gaulliste tout en proclamant qu’il est le seul à avoir raison et que tous les autres sont des traîtres. C’est incohérent avec le projet de rassemblement gaulliste sur l’indépendance nationale qui suppose qu’on soit très ouvert et qu’on cherche à attirer à soi le plus de mouvements possible dans des accords tactiques ou stratégiques. On ne peut vouloir le rassemblement et avoir une attitude sectaire sinon on reste à 1%. Ce qui est sanctionné, ce ne sont pas les idées, mais le comportement qui incite à faire un parallèle entre l’UPR et Lutte ouvrière qui compte elle aussi des militants remarquables mais qui n’offre aucune perspective.

Nous voyons donc que la cohérence doit se construire au niveau de la ligne politique mais aussi dans la forme d’organisation, des méthodes d’organisation et des méthodes de propagande. Ce qui est toujours sanctionné très brutalement dans la politique, c’est l’incohérence. J’en reviens à la France insoumise qui présente des propositions qui ont une certaine logique mais qui donne une tout autre image quant à son fonctionnement interne. Les électeurs voient bien que de parti se réclame d’une démocratie quasi-directe alors qu’il fonctionne sur un mode charismatique de type gaulliste.

Dernier problème, celui de l’hégémonie culturelle. Ce concept est plus ou moins bien compris mais il y a une réalité : à un moment donné, se pose la question de savoir quels sont les mots du vocabulaire politique qui sont devenus les mots centraux du débat. Aujourd’hui, le terme de “souveraineté” est devenu central. Il est mis à toutes les sauces, y compris par Macron qui parle de “souveraineté européenne”. On parle maintenant de souveraineté en matière de santé parce qu’il y a pénurie de certains médicaments indispensables et l’on parle de souveraineté numérique. Tout le monde parle de souveraineté alors que le souverainisme est sinon inexistant du moins éparpillé façon puzzle. Cela voudrait dire que les souverainistes auraient en partie gagné la bataille pour l’hégémonie culturelle mais qu’ils seraient incapables de la traduire en bataille politique.

Nous avons déjà connu cette situation avec les idées de 1968.Les élections de juin 1968 sont désastreuses pour la gauche et des gouvernements de droite se succèdent de 1968 à 1981. Mais en même temps on voit que les idées de 1968 ne cessent de progresser dans la société. Toutes choses étant égales par ailleurs, nous sommes dans une situation du même ordre. Nous avons une victoire culturelle de la notion de souveraineté – et aussi de la notion d’identité comme en témoigne l’émotion suscitée par l’embrasement de Notre-Dame. Mais ces idées ne se traduisent pas encore par une domination des partis politiques qui disent s’en réclamer. Voilà qui définit ce que devrait être une stratégie politique de la part de ces partis.

Jacques SAPIR

[1] Kvint V., Strategy for the Global Market, New York, Routledge, 2006, p. 3..

[2] Schmitt C., (1932, 1936), Légalité, Légitimité, traduit de l’allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris; édition allemande, 1932

[3] Heidegger M., Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, p. 11

[4] Kvint V., Strategy for the Global Market, 2016, op.cit., p. 102 et pp. 137-178.

[5] Van Creveld, M. (1985), Command in War , Harvard University Press, Cambridge, Mass, pp. 155-168.

[6] https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exilvladimir-kvint-et-le-concept-de-strategie-economique-par-jacques-sapir/

[7] Kvint V., Strategy for the Global Market, op.cit.

[8] Voir Svechin A.A., Strategia, Moscou, Voennyi Vestnik, 1927.

[9] Van Creveld, M., Command in War, Cambridge (Ma), Harvard University Press, 1985.

[10] Sadkovich J. (1994), « German Military Incompetence Through Italian Eyes », in War in History, vol. 1, n°1, pp. 39-62 ; du même auteur « Of Myths and Men : Rommel and the Italians in North Africa », in International History Review, 1991, n°3

[11] Ceci date d’avant la décision prise en août 2019 de rompre l’alliance entre les deux partis.

La conférence de Jacques Sapir et le débat peuvent être regardés sur le site You Tube de la Nouvelle Action royaliste : https://www.youtube.com/watch?v=VW_nC_3DNA0&t=4324s

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Tag(s) : #Macron, #CAC 40, #Bque Rothschild
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