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Parmi les informations qui ont secoué un peu la torpeur estivale des rédactions, il y eut cette information comme quoi Pôle Emploi – l’agence publique qui, comme son nom ne l’indique plus, est censée chercher à équilibrer au mieux l’offre et la demande de travail – publiait des annonces proposant aux chômeurs de se mettre au service aux plateformes de livraison de repas comme Uber Eats ou Deliveroo, ce qui suppose bien entendu un statut de non-salarié (auto-entrepreneur ou autre).

Je vais peut-être choquer mes lecteurs, mais dans le contexte actuel je ne vois pas ce qu’on peut reprocher à Pôle Emploi. Après tout, ce n’est pas cette vénérable agence qui est responsable de la destruction des statuts, de la désindustrialisation du pays, d’une politique européenne qui a permis la délocalisation massive des emplois. Pôle Emploi ne fait que se plier à une réalité : dans « l’économie des services » qui, nous promet-on, va remplacer chez nous l’économie de production, le nombre d’emplois nécessitant une compétence particulière et donc justifiant pour le patron de payer le salarié même lorsqu’il n’est pas occupé à cent pour cent pour le fidéliser se réduira de plus en plus. Pour les autres, ils auront le choix entre le chômage – de moins en moins bien indemnisé au fur et à mesure que le nombre de chômeurs croîtra et que la société s’habitue au chômage de masse – ou les emplois de services à très faible productivité et donc à très faible rémunération sans quoi ils ne seront pas compétitifs.

C’est cela qu’il faut comprendre : le travail de coursier ne sera jamais bien rémunéré, parce que la valeur qu’il produit est relativement faible. Le sortir du statut d’auto-entrepreneur pour en faire un salarié ne changera rien à ce fait. Lorsque vous commandez votre Big Mac – beurk ! – préféré, combien êtes-vous prêt à payer de surcoût pour la livraison ? Un euro ? Cinq euros ? Dix euros ? Bien entendu, si vous commandez du champagne par magnum et du caviar par kilo, la livraison ne représentera qu’une faible fraction du coût. Mais la clientèle qui commande ce genre de denrées n’est pas assez nombreuse pour faire vivre le modèle économique d’Uber Eats ou Deliveroo. La moyenne des repas livrés par ces coursiers tourne autour de la vingtaine d’euros – du moins c’est ce que j’ai pu observer au McDonalds de mon quartier, devant lequel une petite dizaine de livreurs stationne en permanence. Difficile donc de rémunérer le coursier autrement qu’à un taux faible. D’autant qu’il faut compter les périodes d’attente d’une commande, qui ne sont pas productives.

Nous voyons sous nos yeux se multiplier ces « nouveaux métiers » : livreur de repas, chargeur de trottinettes, promeneurs de chiens…  qui en fait n’ont rien d’un véritable « métier », au sens qu’ils ne demandent ni développent aucune compétence particulière dont le caractère cumulatif permet une progression. Un livreur, un chargeur, un promeneur ont appris au bout de quelques mois tout ce qu’il y a à savoir de leur pratique. Il n’y a donc aucune progression professionnelle possible. On gagne peu au début… et à peine plus avec l’expérience. 

Voilà donc le monde de demain. Un monde qui ressemble drôlement à celui non pas d’hier, mais d’avant-hier. Du temps où il y avait des porteurs dans les gares, des coursiers dans les entreprises et des poinçonneurs dans le métro. Si ces métiers ont disparu, c’est parce que le développement industriel a créé des emplois beaucoup plus productifs et donc mieux payés, et que cela a provoqué une élévation du niveau général des salaires. Personne aujourd’hui n’est prêt à payer un SMIC pour poinçonner des tickets, attendre qu’on ait une lettre à poster ou porter des valises du train au taxi. Au fur et à mesure que la déflation salariale s’impose – que ce soit par la diminution relative du SMIC ou par des procédures de contournement comme le statut de l’auto-entrepreneur – ces petits métiers renaissent… et la misère et la précarité avec.

Mais si cette dérive est terrible pour les travailleurs concernés, elle est désastreuse pour la société toute entière. Une société qui offre à ses travailleurs des emplois qui développent une véritable compétence, un vrai savoir-faire, est une société où les individus progressent au cours de leur vie. Et cette progression dessine une vision optimiste de la vie ou le temps qui passe est synonyme de perfectionnement, d’amélioration, d’accumulation de savoirs, d’enrichissement matériel et immatériel. Une société de « petits boulots », c’est une société sans progression, dans laquelle demain ressemblera à hier. Quelle progression peut espérer un promeneur de chiens, un livreur de Deliveroo ? C’est pourquoi tous les emplois ne se valent pas, et que pour une société ce n’est pas la même chose de produire de l’acier ou des bonbons (pour reprendre la formule d’un économiste de triste mémoire).

Reprocher à Pôle Emploi de traduire cette réalité économique dans ses offres d’emploi, c’est reprocher au thermomètre la fièvre. Ce sont les politiques qui conduisent une partie de la population à devoir choisir entre ces petits métiers et le chômage qu’il faudrait mettre au banc des accusés. Mais il est tellement plus facile de crier « cachez ce sein que je ne saurais voir… ».

 

Parmi les réponses à Deliveroo
Sami dit :

“Ce sont les politiques qui conduisent une partie de la population à devoir choisir entre ces petits métiers et le chômage qu’il faudrait mettre au banc des accusés”…

Cela s’appelle une “révolution”.
En 1789, lorsque la féodalité a été “mise au banc des accusés” et au final, “rangée sur les étagères du musée de l’histoire” (avec, certes, quand il l’a fallu, un peu de terreur, mais bon, on ne fait pas lâcher au pitbull son os sans parfois devoir lui … couper la tête), il y avait la bourgeoisie pour organiser l’affaire, assurer la transition, et prendre les choses en main, jusqu’à aujourd’hui.

Mais aujourd’hui, qui est prêt à assurer le rôle de la bourgeoisie (qu’il faudrait donc ranger au musée) ?

Personne, à ma connaissance.

Le prolétariat a été … émasculé (je ne vois pas d’autre terme). Le peuple Français (et même les peuples Européens, pour en rester à un ensemble significatif au niveau mondial) a été peu à peu conditionné pour se sentir terrorisé par la moindre allusion à quelque forme que ce soit de violence. On l’a vu, lors de la révolte (toujours en cours, par ailleurs) des Gilets Jaunes : l’incendie à peine partiel du Fouquet’s a plongé l’ensemble de la presse et des politiques dans l’effroi et la terreur (hypocritement, bien entendu), et les pauvres GJ ont été quasiment assimilés à la peste brune ! etc etc. (Cela dit, si la bourgeoisie a réussi à transformer de plus en plus les citoyens en “toutous”, elle ne se prive pas de continuer elle-même à pratiquer cette violence, allant de la répression dure des mouvements sociaux, jusqu’au bombardement des contrées lointaines et exotiques…).
 

Bref, oui, il faut certainement mettre les politiques au banc des accusés, mais qui le fera ?
 

La bourgeoisie a réussi un coup de maître, en émasculant l’ultime classe sociale qui pouvait prétendre la remplacer un jour. Mais en faisant le vide autour d’elle, elle a détruit tout espoir qu’un jour, les choses puissent évoluer. Elle finira par s’effondrer, par simple effet de pourrissement, mais le danger est grand qu’elle n’entraîne avec elle tout le reste. Ce qui signifierait rien de moins que la fin de la civilisation Occidentale.
 

Pour en rester juste à la France, on ne dira jamais assez à quel point le mouvement des GJ, est une forme d’appel désespéré, de réaction brutale du corps social…
Espérons que ces ultimes spasmes n’en sonnent pas le glas, mais le réveil.

 

PS : si justement les GJ n’ont pas de représentants, c’est bien la preuve que l’ensemble du corps politique est caduc.

 

 

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