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«Apologie du terrorisme» : un prof de philosophie suspendu

Kim HULLOT-GUIOT

30 janvier 2015


Le professeur de philosophie est suspendu pour quatre mois à titre conservatoire. (Photo Thomas Samson. AFP)

HISTOIRE

Enseignant au lycée Victor-Hugo de Poitiers, il est suspendu quatre mois et une enquête est ouverte. Des actions de soutien sont mises en place.

Après les meurtres perpétrés par Coulibaly et les frères Kouachi, la plupart des enseignants, souvent démunis, ont voulu faire circuler la parole,organiser des débats, poser des mots sur ces événements glaçants. Dans le même temps, la ministre de l’Education nationale prévenait : tous les élèves ou les enseignants qui tiendraient des propos discutables seraient sanctionnés, voire signalés à la police.

Un exercice difficile qui pourrait coûter cher à Jean-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers. Il s’est vu reprocher d’avoir «tenu des propos déplacés» lors de la minute de silence (à laquelle il assure cependant n'avoir pas assisté), jeudi 8 janvier, en hommage aux victimes, rapporte la Nouvelle République. «Il y a eu des plaintes de familles, a expliqué au journal régional le recteur de l’académie de Poitiers, Jacques Moret. L’enseignant aurait tenu des propos déplacés […]. J’ai immédiatement diligenté une enquête. Le professeur a été suspendu. Il fallait l’éloigner de ses élèves. La procédure suit son cours. Le conseil de discipline statuera [le 13 mars] sur la suite de sa carrière.»

Sa suspension de quatre mois a été agrémentée d’une plainte en justice. Le parquet de Poitiers a ouvert une enquête pour «apologie d'actes de terrorisme». La teneur des propos en question n’a pas été précisée.

«On a très peu d'infos, on sait simplement que [Jean-François Chazerans] n'était pas à la minute de silence [qu'il est accusé d'avoir perturbée]. Est-ce que dans son débat il y a des choses qui ont été interprétées par les élèves, puis répétées et à nouveau interprétées par les parents ? […] On peut se demander si le fait qu'il ait essayé de réfléchir à la montée du jihadisme chez les jeunes n'a pas été interprété comme une façon de leur trouver des excuses», a expliqué à Libération Nadine Aloisio, membre du bureau de Sud Education.

Décrit par le quotidien régional comme un militant d’extrême gauche, Jean-François Chazerans s'était exprimé, samedi, affirmant que les élèves avaient été à l’initiative du débat : «Je ne sais pas ce qu’on me reproche. Je ne sais pas quel cours, quel débat est concerné. [Les inspecteurs d’académie m’ont] juste dit : "Ce sont des propos qui ont été tenus en classe." On évoque qu’il y avait eu des plaintes d’élèves et de parents qui sont montées directement au rectorat. Je suis sonné, je m’attendais à tout sauf à ça. Ce fameux jeudi, j’ai organisé des débats avec mes six classes de terminale. Le but était de comprendre les causes du terrorisme en sortant autant que possible de la passion et de l’émotion du moment

Il poursuit : «Ma réaction de citoyen est de dénoncer avec force ces actes odieux, horribles. On ne peut quand même pas m’accuser d’avoir la moindre sympathie pour les jihadistes. Ce sont des groupes fascistes que je combats. Il n’y a pas eu une quelconque apologie du terrorisme lors de mes cours. Au contraire…»

Contacté par le Figaro, un membre du personnel de l’établissement parle d’un prof «qui a le goût du débat avec les élèves, toujours soucieux de faire s’exprimer ses élèves, [animateur] de longue date d’un café-philo».

Sur une page Facebook de soutien à Jean-François Chazerans, un jeune homme qui se présente comme un ancien élève abonde :

«Il aime vraiment son métier, respecte ses élèves, et transmet à travers ses cours des messages pacifistes. Il amène ses élèves à réfléchir par eux-mêmes, c’est ce qu’on attend d’un prof de philo…» Un père d’élève : «Je connais bien Jean-François Chazerans comme militant, certes, mais aussi comme prof. Il a été le prof […] d’un de mes fils et je peux témoigner de la valeur de cet enseignant qui sait inculquer à ses élèves les méthodes leur permettant une pensée autonome.» Un autre élève : «Il m’a toujours fait penser à Robin Williams dans le Cercle des poètes disparus et cette figure m’a permis d’avancer. Il est des professeurs qui s’inquiètent réellement du sort de ses élèves N’en jetez plus !

Un rassemblement de soutien a eu lieu mercredi à Poitiers et une pétition a été lancée. Le syndicat Sud Educ s’interroge : «Comment pourrait-on le suspecter de ne pas respecter les victimes de ces actes odieux, qu’il condamne par ailleurs, alors qu’il partage bien des engagements qui sont ceux de l’hebdomadaire Charlie Hebdo Au-delà du fond, Nadine Aloisio dénonce aussi la méthode : «[Jean-François Chazerans] n'était même pas au courant [que des parents avaient appelé le lycée]. La parole du prof vaut donc moins que celle de l'élève ou des parents ? On est des punching-balls ? Voilà comment on protège les profs : on les met en première ligne, puis on ne les soutient pas.»

La proviseure du lycée, que nous avons contactée, n'a pas souhaité s'exprimer. L'intersyndicale des enseignants du lycée Victor-Hugo

a lancéun préavis de grève pour le jeudi 5 février.

Tag(s) : #Libertés