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Chroniques de Charliepolis  Lettre d’un Persan à un vieil ami  au sujet de la liberté d’expression en Europe

COMITE VALMY

par Valentin Martin 
du Comité Valmy

samedi 6 juin 2015, par Comité Valmy

 

Chroniques de Charliepolis
Lettre d’un Persan à un vieil ami au sujet de la liberté d’expression en Europe

Mon très cher ami,

 

J’achève mon voyage en Europe que j’ai entrepris de visiter pour découvrir ce qu’est la liberté d’expression dont on parle tant. Comme tu le sais dans notre pays, il est interdit de dire ce que l’on pense. C’est pourquoi je suis venu en Europe pour rencontrer des experts en la matière.

 

Ils ont ici une loi, datant de 1881, intitulée loi de « liberté de la presse », qui garantit à chaque Français la liberté de prendre la plume pour écrire ce qu’il pense, pourvu bien entendu, qu’il ne se livre ni aux injures ni aux diffamations.

 

Certaines personnes travaillent aujourd’hui ardemment à moderniser cette loi. Je fus reçu à la Fondation Jean-Jaurès, laboratoire d’idées pour les dirigeants du parti au pouvoir. On me présenta un jeune spécialiste qui venait de publier un rapport intitulé « Conspirationnisme un état des lieux ».

 

- Qui sont les conspirationnistes ? Lui demandais-je.

- Les conspirationnistes, me répondit-il, sont des personnes qui souffrent d’une fonction dénégatrice du réel et qui peuvent croire simultanément à des énoncés contradictoires entre eux. Ils ont une vision du monde marquée au coin de l’extrémisme, et ils cultivent une obsession antisioniste qui confine par bien des aspects à l’antisémitisme. En bref, termina-t-il, ce sont des gens qui exonèrent les criminels de la responsabilité de leurs actes.

 

- S’ils sont complices de crimes, ce sont certainement des fous dangereux. Mais où peut-on les débusquer ? demandais-je.

Le jeune homme me montra alors une carte qu’un de ses amis anglophones avait établie, intitulée « Mapping the complosphere » où étaient répertoriés tous les sites du réseau internet où l’on pouvait lire de tels propos.

 

- Mais comment faire pour les combattre, demandais-je ?

Il me présenta alors une femme extraordinaire. Non seulement cette jeune femme était Directrice de l’Observatoire Européen de la Fondation Jean-Jaurès, mais elle était également Députée des Français de l’étranger et en plus Secrétaire d’Etat chargée au numérique. Elle préparait une « Loi numérique » qui devait passer devant les assemblées en juin 2015 afin de créer une régulation d’internet à l’échelle européenne.

 

Elle me pria de l’accompagner à une réunion au Sénat portant sur ce sujet. La Secrétaire d’Etat fit d’abord l’éloge de cette grande loi de liberté de la presse de 1881, mais ajouta qu’ à l’heure du numérique, il était clair qu’ « un certain nombre de dispositions procédurales de la loi étaient aujourd’hui en décalage avec les formes de l’expression publique. »

 

« Il faut, poursuivit-elle, que le juge puisse exiger la suspension d’un compte utilisateur, et non pas d’un simple message, car cela permet à des auteurs de propos très outrageants, extrêmes, de les republier le lendemain. » Enfin, la possibilité d’engager la responsabilité pénale des personnes morales en dehors des seuls organes de presse doit être envisagée. »

 

Mme Lemaire ajouta qu’ « il fallait renforcer les moyens nécessaires à la mise en œuvre d’une politique ambitieuse » et « que la productivité humaine nécessaire aux traitements actuels des signalements par PHAROS [la police de l’internet] avait ses limites ».

 

« Pour lutter contre les discours de haine, ajouta-t-elle enfin,il faut produire des contre-discours. »

 

Voulant en savoir plus sur la nature de ces « paroles de haine », j’assistais à une assemblée plénière de la Commission Nationale consultative des Droits de l’Homme. Comme tu le sais, la France est le pays des Droits de l’Homme. Or, cette assemblée avait pour thème « Avis sur la lutte contre les discours de haine sur internet ».

 

Un des sages définit d’abord la cible de leur combat. « Il est préférable de retenir l’expression « discours de haine » même s’il n’en existe aucune définition universellement admise. Le discours de haine doit être envisagé comme une notion générique permettant d’englober toutes les formes d’expression objectivement considérées comme offensantes et encourageant le mépris, voire l’hostilité ou la violence, envers les ethnies, les groupes religieux, les femmes, et plus généralement toutes les minorités (genre, orientation sexuelle, etc.) »

 

« Le discours de haine, poursuivit un des sages, peut être structurel ou conjoncturel. Le discours structurel est l’ensemble « des contenus construits, politisés, correspondant à une véritable propagande élaborée par des groupuscules plus ou moins hiérarchisés parfois localisés à l’étranger. Quant au discours de haine conjoncturel il s’appuie essentiellement sur l’actualité. »

 

« Avec l’internet, nous sommes entrés dans l’ère des « solitudes interactives » où nombre d’individus, libérés de toutes règles et contraintes, manifestent une indifférence exacerbée au sort de leur prochain. »

 

L’homme continua. Internet ne doit pas devenir « un marché totalement libre des idées … au sein duquel l’État devrait s’abstenir de toute intervention pour ne pas fausser la libre concurrence des opinions. »

 

Il entendait « affirmer la souveraineté numérique de l’Etat ». On m’expliqua que le concept de « souveraineté numérique » avait été créé par un spécialiste, diplômé d’une université américaine, et qui se trouvait être le fondateur d’une radio très écoutée en France appelée Skyrock.

 

Le sage entendait ainsi lutter contre le « risque de « privatisation de la censure ».

Ils proposèrent une méthode de prévention du discours de haine : « obligation de détection préventive (proactive) des contenus susceptibles de constituer une infraction relative aux abus de la liberté d’expression..., notamment par le biais d’algorithmes basés sur les vecteurs sémantiques et les contextes ».

 

Pour développer les dénonciations en ligne, « la CNDH ne peut qu’inviter les pouvoirs publics à valoriser le savoir‐ faire associatif et à prévoir des financements permettant à ces structures de remplir leurs missions dans de bonnes conditions. » Elle préconisa également de créer un « observatoire des discours de haine sur internet ».

 

Il fallait que l’autorité puisse ordonner « la mise en demeure de l’hébergeur aux fins de communiquer les éléments d’identification de l’auteur d’un contenu illicite. »

 

Pour mieux comprendre la nature du discours de haine, je me rendis à Strasbourg, où j’assistais à une réunion à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) sur le thème du discours de haine. Voici selon elle la liste « non exhaustive » des discours de haine : haine ethnique, haine religieuse, menace pour l’ordre démocratique, c’est-à-dire les références à une « doctrine totalitaire », négationnisme et révisionnisme, apologies de crimes de guerre, apologie de la violence et incitation à la haine, apologie du terrorisme, dénigrement de l’identité nationale, déploiement d’un drapeau chargé de connotations historiques, c’est-à-dire la faucille et le marteau, distribution de tracts homophobes, incitation à la discrimination ou à la haine raciale, incitation à la haine nationale, injures visant les responsables de l’Etat...

 

Un des spécialistes me conseilla la lecture du Manuel sur le discours de haine, publié aux Editions du Conseil de l’Europe à Strasbourg en 2008. Il m’invita également à un Symposium au Conseil de l’Europe intitulé « No hate web ». La brochure met en appétit : « mettant en contact des publics variés, la rencontre a pour objet également de partager immédiatement des bonnes pratiques au travers d’ateliers de mise en œuvre des processus de lutte contre les discours de haine, qu’ils soient populistes, néonazis, antisémites ou visant les musulmans. »

 

Pour entendre un discours populiste, je me rendis dans un lieu populaire loin du Conseil de l’Europe : au comptoir d’un café, je trinquais avec un groupe quelconque de travailleurs. J’entendis alors un torrent de paroles dirigées contre l’Union Européenne, contre l’OTAN, contre le patronat, contre les religions, et contre les Etats-Unis, qui, disaient-ils, s’était rendu coupable de tellement de coups d’état déguisés, et autres attentats en fausses bannières qu’ils avaient pris l’habitude de ne plus jamais croire les journaux qu’ils subventionnaient. Ces hommes étaient sympathiques, mais, me demandais-je, n’étaient-ils pas en train de me tenir des « discours de haine » ? Je me dis que certainement j’avais en face de moi une bande de conspirationnistes.

 

Voilà mon cher ami le grand cas qu l’on fait en Europe de la liberté d’expression. Pour te l’écrire en un mot, tous les discours y sont les bienvenus, à l’exception toutefois de ceux du peuple.

 

Valentin Martin

(Comité Valmy)

03 juin 2015

Tag(s) : #Idéologie
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