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Les intellos intouchables ?

Les intellos intouchables ?

Le blog de descartes

 

 

Erri de Luca est donc libre. Un tribunal italien l’a ainsi décidé, jugeant du même coup qu’il est parfaitement légal d’appeler au « sabotage » d’un chantier de travaux publics disposant en toute légalité des autorisations nécessaires. Peu importe que les « saboteurs » du chantier en question – la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, ou pour être plus précis, le chantier côté italien dans le Val de Suse – aient fait des centaines de blessés parmi les forces de l’ordre en juillet 2011, qu’ils aient depuis incendié des voitures et des engins de chantier, qu’ils aient menacé de mort les leaders syndicaux du chantier, molesté des journalistes, envoyé un colis piégé à la rédaction du journal « La Stampa » qui, sans la vigilance d’un journaliste, aurait pu tuer. Tout cela n’a guère d’importance : Erri de Luca n’a fait qu’appeler au sabotage, il ne l’a pas commis. Il n’a donc fait qu’user de son droit d’expression. Il est donc libre.

 

Il faut dire qu’il pouvait compter sur des appuis puissants. D’abord, une brochette d’intellectuels français habitués de ce genre d’opération qui ont exigé la libérté pour l’intellectuel injustement poursuivi. Le Monde les liste de la manière suivante : « Ecrivains (Annie Ernaux, Daniel Pennac, Philippe Claudel), artistes (comme le sculpteur Daniel Buren), cinéastes (Pascale Ferran, Arnaud Desplechin, Jacques Audiard, Wim Wenders ou Costa-Gavras), acteurs (Isabelle Huppert, Mathieu Amalric), mais aussi près d’une centaine d’avocats (dont Georges Kiejman et Eric Dupond-Moretti) ont « signé » pour « Erri ». Tout comme Martine Aubry, la maire (PS) de Lille ». Même notre président s’y est mis, qui a appelé le président du conseil italien pour lui dire sa préoccupation. La justice étant, comme on sait, indépendante, on peut imaginer que cette démarche n’y est pour rien dans la libération de de Luca.

 

On peut reprocher beaucoup de choses à nos intellos médiatiques, mais pas de manquer d’esprit de corps. Que l’un d’eux soit menacé, et le reste rapplique. Personne ne semble avoir « signé » pour les six syndicalistes d’Air France arrêtés chez eux au saut du lit pour avoir déchiré la chemise de leur directeur des ressources humaines. Par contre, pour défendre Césare Battiste, Marina Petrella ou Erri de Luca, on sort tout de suite les stylos. Peu importe que les deux premiers aient été condamnés pour des actes de violence ou des hommes ont perdu la vie, et que l’autre ait appelé à des actes qui ont fait des blessés et qui auraient pu faire des morts. Ils écrivent, ils sont donc sanctifiés. Et ça marche : Battisti coule des jours tranquilles au Brésil après avoir longtemps vécu en toute tranquillité en France. Petrella y est encore. Grâce aux pétitionnaires germanopratins, ils n’auront jamais à répondre de leurs actes. Pas plus que Erri de Luca.

 

Cela étant dit, nos intellos auraient tort de se réjouir. L’absolution donnée par « la justice du système » à Erri de Luca est une métaphore cruelle de l’effacement de l’intellectuel comme référence politique. Pour comprendre pourquoi, il n’est pas inutile de rappeler l’histoire d’un autre intellectuel séduit par la violence verbale : Robert Brasillach.

 

Brasillach est d’abord un étudiant brillant. Khâgneux à Louis-le-Grand, il est admis à l’Ecole Normale Supérieure en 1928. Homme cultivé, écrivain de talent, il est aussi un remarquable journaliste, tenant des chroniques dans l’Action Française. En 1937 il devient rédacteur en chef du journal d’extrême droite antisémite Je suis partout et le restera jusqu’en 1943. Du haut de cette tribune, il appellera au meurtre d’hommes politiques de gauche – comme Georges Mandel, qui sera effectivement exécuté par la Milice – des juifs, des francs maçons. Il y exprime sa haine de la République et son admiration pour le IIIème Reich.

 

Brasillach n’aura donc blessé ni tué personne de ses propres mains. Il n’aura fait, comme Erri de Luca, qu’exprimer son opinion. Une opinion violente, certes, mais opinion enfin. Pourtant, arrêté à la Libération, il est jugé et condamné à mort. Et malgré la mobilisation des intellectuels de tout bord - et quels intellectuels ! : Paul Valéry, Paul Claudel, François Mauriac, Daniel-Rops, Albert Camus, Marcel Aymé, Jean Paulhan, Roland Dorgelès, Jean Cocteau, Colette, Arthur Honegger, Maurice de Vlaminck, Jean Anouilh, André Barsacq, Jean-Louis Barrault, Thierry Maulnier et même Louis Aragon – le général De Gaulle, président du gouvernement provisoire, refuse de lui accorder sa grâce. Il aura pour cela une formule lapidaire : « le talent est un titre de responsabilité ». Brasillach, parce qu’il avait du talent, ne pouvait ignorer l’effet de ses écrits. Pour un intellectuel, la parole est une arme au même titre que le couteau pour un milicien, et de son usage il doit rendre compte. L’intellectuel ne peut s’exonérer de sa responsabilité au prétexte qu’il n’a assassiné personne, alors que ses paroles guidaient d’autres pour le faire.

 

Cette vision de la responsabilité de l’intellectuel, si puissante dans les années de l’après-guerre, n’est plus qu’un souvenir. L’affaire Erri de Luca montre combien l’idée qu’on se fait de l’intellectuel et de sa responsabilité a changé. Le talent n’est plus un titre de responsabilité. Ce serait plutôt le contraire : c’est une autorisation de dire n’importe quoi sans avoir à rendre des comptes à personne. Il n’y a qu’à lire les écrits de Bernard-Henri Lévy pour le comprendre.

 

Enfin… pas tout a fait n’importe quoi. Ainsi, par exemple, lorsque les amis deCharlie-Hebdo ont publié les caricatures de Mahomet, nos grands défenseurs de la liberté intellectuelle sont devenus tout à coup bien plus critiques. Il semblerait que les règles de déontologie de la profession admettent tout à fait le droit d’appeler au « sabotage » d’un chantier, mais qu’elles interdisent de « manquer le respect » à une religion – à condition qu’elle soit minoritaire. Il y eut même quelques voix médiatiques pour insinuer, après le massacre du 7 janvier, que Charlie-Hebdo l’avait bien cherché.

Erri de Luca comme Battisti avant lui peuvent devenir les coqueluches du tout-Paris parce que leur message est anti-institutionnel. Si De Luca s’était risqué à appeler au sabotage des mosquées, il aurait eu de sérieux ennuis, et on lui aurait collé une accusation de incitation à la haine religieuse. Mais dénoncer un ouvrage public, cela rentre dans le champ de ce que nos « classes moyennes » jugent admissible. C’est son conformisme qui permet à De Luca de bénéficier de la protection de sa caste. D’une caste qui aujourd’hui, contrairement à 1945, a le pouvoir d’imposer sa vision à l’autorité politique et judiciaire.

 

Mais ce qui apparaît comme une victoire est en fait une défaite. Si l’on peut dire qu’avec le pouvoir vient la responsabilité, on peut renverser la formule et déduire que la dilution de la responsabilité annonce la perte du pouvoir. Brasillach était responsable parce que sa parole était suivie. Erri de Luca ne l’est pas parce que sa parole n’est nullement subversive. S’il avait été condamné, on aurait certainement déduit qu’il représentait un danger pour le « système ». Sa relaxe prouve donc le contraire : le « système » peut se permettre de le laisser impuni parce qu’il ne représente aucun danger pour lui. Sic transit gloria intellectualli.

Descartes

Tag(s) : #Justice
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