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Miguel FORTEA, secrétaire-général du Syndicat CGT :  « A Air France il n’y a pas un problème avec les salariés mais avec l’Etat et la direction »
Miguel FORTEA, secrétaire-général du Syndicat CGT :  « A Air France il n’y a pas un problème avec les salariés mais avec l’Etat et la direction »

Journal communiste pour le rassemblement

 

 

Depuis le 5 octobre dernier et les images d’une certaine chemise, la lutte pourtant ancienne des salariés d’Air France pour l’emploi et l’avenir de leur compagnie est sur le devant de la scène médiatique. Nous revenons avec Miguel Fortéa, secrétaire général du syndicat CGT d’Air France sur les enjeux de la bataille syndicale actuelle.

 

Rouge Midi : Miguel sur le site de la CGT Air France l’excellent dossier TRANSFORM détaille les raisons pour lesquelles « Air France va mal » en repartant de la crise mondiale de 2008. Mais au fond la privatisation des années 1999 / 2003 n’est-elle pas à l’origine du problème ?

Miguel  : La privatisation de la compagnie est un processus qui a été annoncé dès 1994 et s’est déroulé sur 10 ans : on n’est donc pas devant un coup de tête d’un ministre, ou d’un gouvernement, mais bien devant une volonté qu’aucun gouvernement n’a démentie depuis. La privatisation partielle de 1999, devenue totale en 2003 a répondu à une logique politique, du moins ce qui était affirmé, qui était celle d’aller chercher auprès des investisseurs privés les fonds que l’état disait ne pas avoir pour poursuivre le développement de la compagnie. Force est de constater que cela a joué contre l’emploi et contre le service rendu puisque après la perte de 15000 emplois ces dernières années on nous annonce maintenant de nouvelles suppressions d’emplois et des fermetures de lignes ! On est donc devant un résultat inverse, mais ce n’est pas une surprise. Dès les premières annonces de volonté de privatiser, la CGT s’est exprimée contre car nous estimions que cela n’irait pas dans le bon sens pour l’intérêt de la population et des salariés de la compagnie.

Quand on fait appel à des investisseurs privés il faut s’attendre à ce que ceux-ci exigent un retour sur investissements et donc s’inscrivent dans une logique de rentabilité qui s’oppose à la notion de service public. Si on veut qu’un avion soit rentable et rapporte un maximum d’argent, il faut diminuer le personnel à bord au détriment du service rendu, faire appel à la sous-traitance qui est le plus souvent très mal payée et précaire.. ;et ne faire voler les avions que lorsqu’ils sont pleins ! Dans cette logique, qu’il s’agisse du métro, du train ou de l’avion on va supprimer des lignes, diminuer les amplitudes horaires et donc offrir un service de plus en plus amoindri mettant même en cause à terme la sécurité.

Rouge Midi : un service public n’est donc pas rentable par essence ?

Miguel  : en tous cas ce n’est pas cette notion de rentabilité capitaliste qui doit le guider, mais la notion d’efficacité sociale. C’est-à-dire des avions qui répondent aux besoins du pays. Si on attend que tous les avions soient pleins pour partir alors on va supprimer toute notion de service fiable et efficace. Et puis rentable cela veut dire quoi et en fonction de quels critères ? Aujourd’hui les partisans de la privatisation veulent aller plus loin dans la logique, ils veulent que l’Etat qui a encore 18% de parts se désengage et nous citent en exemple les compagnies low cost mais c’est un leurre qui masque les volontés d’appétit financier qui sont derrière cela et montrent bien que même de leur point de vue Air France peut être encore plus rentable…pour leur portefeuille !

Prenons l’exemple des low-cost. Il y a d’abord les conditions de travail des salariés qu’une ancienne hôtesse de Ryan Air a dénoncé dans un livre [1] : polyvalence, cadences infernales, surcharge de travail… qui font que les salariés ne restent pas dans ces compagnies. Mais il y a aussi la fausse rentabilité ! Ces compagnies vivent grâce aux subventions publiques, c’est-à-dire l’argent des impôts des contribuables. Ainsi en 2011, Ryan Air a déclaré 503 millions d’impôts de bénéfice mais sans subventions elle aurait eu 218 millions de perte !
Air France, pour reprendre une expression inscrite dans des textes, doit faire face à une concurrence déloyale et faussée que bien sûr la commission européenne ne dénonce pas. Sur tous nos vols nous payons des taxes que les compagnies low-cost ne paient pas au point que sur certaines destinations dans le prix pour l’usager il y a plus de taxes que de transport ! C’est par exemple le cas, pour les vols de la base province de Marseille à destination de l’Europe ou de la Méditerranée.

Rouge Midi : dans vos déclarations vous mettez aussi en cause les choix des directions

Miguel  : oui. Comme on l’indique dans le dossier auquel tu fais allusion, je cite « Depuis l’ouverture du HUB, Air France a basé sa stratégie commerciale sur le préacheminement de passagers « gratuits » sur court et moyen-courrier pour gaver les vols Long courrier à Paris.
Ce manque à gagner fut compensé jusqu’en 2008 par le Long-courrier alors très rentable. Avec la crise, les pertes s’accentuèrent, années après années, pour atteindre un déficit de 700 millions d’euros en 2011 sur court et moyen-courrier. Le développement d’activités au départ des bases province est arrivé bien tardivement. Pour rappel, la CGT, en 1996, alertait la Direction sur sa stratégie du tout HUB se résumant à mettre tous ses « œufs dans le même panier » et plaidait pour un développement de ces bases. »

C’est là qu’il faut chercher les causes des difficultés de la compagnie et non du côté des personnels qu’on voudrait opposer entre eux ce à quoi nous nous opposons farouchement. Juste deux éléments sur ce point. Entre 2004 et 2011 la productivité par agent a progressé de près de 37% alors que l’effectif a baissé de 10% !

Rouge Midi : que préconise la CGT Air France ?

Miguel : toutes les études internationales sont d’accord sur un point : le trafic aérien mondial va doubler d’ici 20 ans. Et c’est dans cette période qu’on devrait accepter une réduction de l’activité ? D’abord en s’attaquant aux longs courriers puis ensuite, nous en sommes convaincus, en s’attaquant aux courts et moyens courriers ? Nous pensons évidemment au contraire que pour sortir de la crise il faut développer Air France, renouveler la flotte et faire vite sur ce point quand on voit que les carnets de commandes des constructeurs explosent et développer les bases provinces qui ont démontré comme à Marseille/Marignane toute leur efficacité.

Pour cela l’Etat qui est le premier actionnaire d’Air France ne peut se désintéresser de ce dossier.

Rouge Vif 13 préconise une réelle nationalisation d’Air France et donc avec des droits nouveaux d’intervention dans la gestion pour les personnels et les usagers d’Air France, la mise en place d’une législation rendant impossible les low cost dans les airs, sur mer ou sur rail et le retour à une politique tarifaire qui assure l’égalité de traitement et la continuité territoriale : qu’en penses-tu ?

Miguel  : la question de la nationalisation – j’ai bien noté que pour vous il ne s’agit pas d’un simple retour à la situation d’avant 1999 – est dans le débat à la CGT d’Air France. Ce qui est sûr c’est que l’on ne peut s’en tenir à la situation actuelle avec un gouvernement qui prétend ne pas devoir s’en mêler ou pire qui prend fait et cause pour la direction et traite nos camarades de voyous. Pour nous il est clair que le transport aérien est un service public et c’est même un service public essentiel s’agissant de la souveraineté populaire et nationale. Concernant la tarification et le service à rendre l’exemple de Mayotte, département français, et des Comores [2] est une illustration de ce point de vue. Sur ordre du gouvernement, Air France a abandonné en 1977 la liaison Marseille Moroni alors que là, les études que nous avons faites, montrent que même d’un point de vue strictement comptable c’était une erreur. Résultat ? A distance égale le voyage coûte beaucoup plus cher, est moins sûr, dure très longtemps avec des conditions indignes de notre temps. La réouverture de la ligne Marseille Moroni, campagne que vous avez menée avec nous, est plus que jamais d’actualité et un exemple de ce qui peut être fait pour répondre aux besoins du public et créer des emplois.

Rouge Midi : Pour finir où en est-on de l’opération criminalisation de l’action syndicale à Air France ?

Miguel  : Je ne sais pas si le gouvernement et la direction se sont bien rendu compte de l’état d’exaspération des salariés de ce pays. Loin de subir une désapprobation de l’opinion publique nous enregistrons une vague de soutien que nous n’avons jamais connue et ce bien au-delà des sympathisants CGT ou même du monde du travail. La comparaison entre des gens qui gagnent des fortunes, envisagent froidement le retour au travail des enfants et des salariés qui, après en plus avoir consenti des efforts, se voient confrontés à l’annonce de milliers de suppressions d’emplois est accablante.

La colère est comprise et a contrario ce qui ne l’est pas ce sont les moyens mis en œuvre contre les salariés. Quand on voit les scandales qui secouent le pays et dont les auteurs sont impunis, quand on voit ce titre de la presse indiquant que le chômage qui ne cesse de grimper et tue 14000 personnes par an [3] on mesure ce qui peut passer dans la tête d’une population qui est confrontée à la morgue et à la violence patronale…

Nul doute que nos camarades poursuivis ne sont pas seuls, une caisse de solidarité a été ouverte, et qu’ils ne seront pas seuls le 2 décembre jour de leur procès.

 

[1Bienvenue à bord Ed Les Arènes

[2voir nos articles sur le sujet

[3une du Point du 4 février 2015

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Lutte de classes
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