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Sur Jean Claude Michéa, « l’Empire du Moindre mal », avec en prime une remarque sur George Orwell

Réveil Communiste

 

Note de lecture de GQ, 5 octobre 2015.

"L'Empire du Moindre Mal", Jean Claude Michéa, Paris 2010

J’ai beaucoup apprécié cette lecture enrichissante, et le style et la grande culture de l’auteur. Je crois que son titre est proprement génial. Il faut aussi le remercier pour s'être colleté de près à la pensée réactionnaire, dans ses porcheries intellectuelles.

Mais je ne suis pas convaincu qu’il soit sur la bonne voie en ce qui concerne la critique effective de ce monde capitaliste, très repoussant et pourrissant, mais vivace. Au final, il s'agit là d'un nouvel avatar de situationnisme, malgré quelques nuances de bon sens, bienvenues dans une théorie qui en manque singulièrement.

Pourquoi JCM déteste-t-il tant le libéralisme ? Quel mal lui a-t-il donc fait ? Quel est son ressentiment ? Il semble y opposer un dégoût éthique, de ce que les foules actuelles sont devenues. Nous serions en voie de devenir « un peuple de démons », dit-il en détournant significativement Emmanuel Kant.

Mais ce libéralisme est si pervers qu'il lui permet d’enseigner sa doctrine. Car sa doctrine n’est pas assez dangereuse, elle ne ressort pas de l’Empire du mal, de cet affreux satanisme-stalinisme. Puisque de sa critique ne propose qu’une attitude et point de pratique. Il a trop lu Debord et pas assez Gramsci. A démon, démon et demi.

Le libéralisme promet la croissance et la liberté. Mais il ne tient guère ses promesses. JCM montre bien comment la liberté ultra-individualiste se renverse en son contraire, et sans délais pour nous maintenant, en société de contrôle et maccarthisme moral. Mais pour ce qui est de la croissance il jette le bébé avec l’eau du bain.

La croissance de richesse, ce n’est pas la croissance de la consommation d’énergie ou de matières premières. C’est celle de santé, de savoir, de jeux, de temps libre, de sécurité … et ça se mesure.

La gauche actuelle serait tellement nulle qu'elle serait doublée "sur sa gauche" par Bob Kennedy, dans un discours électoral de 1968. Je suis bien d'accord qu'elle est nulle ! Mais prendre Bob Kennedy pour référence ? même paradoxale? Bob Kennedy, c’est ce plénipotentiaire arrogant de son frère qui en 1961 mettait au défi des étudiants indonésiens de lui expliquer ce qu'était ce mystérieux "capitalisme monopoliste" dont ils lui parlaient. Quatre ans avant qu’on leur réponde définitivement par les moyens du génocide perpétré contre les communistes.

Certes le PIB comporte les accidents et les ambulances, mais pour faire de la décroissance il est beaucoup plus facile de supprimer les ambulances que les accidents. La masse absolue de richesse que reflète le PIB est imprécise, mais les variations du PIB sont significatives : quand le PIB s’accroit, s’accroissent ensemble vraie et fausse richesse.

JCM ne voit pas que le libéralisme est entré en contradiction avec lui-même dès le début du XIXème siècle, avec la philosophie de Hegel, et que le socialisme est le résultat de cette dialectique. Le socialisme conserve le libéralisme en le dépassant. Mais seulement le socialisme de Marx, non le socialisme utopique qui a ses préférences.

JCM est antistalinien par préjugé gauchiste. Malgré quelques voyages là-bas dans sa jeunesse, il ne connait vraiment rien au socialisme réellement existant et à l'URSS qualifiée par Ronald Reagan « d’Empire du mal », elle qui était pourtant l'ennemie acharnée et réelle de l’empire du moindre mal. S’il s’était informé, il aurait su que « l'homme rouge » qui en est résulté dans les plaines de Russie avait beaucoup de points communs psychologiques avec les prolos anglais des années 1930 dont Orwell admirait la « common decency ».

Michéa présente avec des arguments percutants le libéralisme actuel comme un nouvel esclavage de masse. Mais s'il est convaincu de cela, pourquoi cette réticence, contrairement à Lukacs, une de ses références pourtant, à admettre que n'importe quel système socialiste existant vaudrait mieux que cela, "la société de démons" du capital?

 

Parenthèse : pourquoi les penseurs d'extrême gauche successifs et d'écoles si variées qui parviennent successivement à la célébrité ne se posent-ils jamais la question : "mais pourquoi donc le capitalisme que j'étrille si vigoureusement dans mes bons livres ne me combat même pas"?

L'homme nouveau de Staline ou de Che Guevara, qu'il vilipende à contresens, n'est rien d'autre que ceci : l'individu libre de son égoïsme immature d'éternel Koulak et d'Universal Soldier. Car l'individu et l'État n'existent pas séparément, ils s'engendrent réciproquement. Si les anarchistes en arrivaient à leur but de supprimer l'État, ils supprimeraient du même coup l'individu. Pourquoi pas d'ailleurs?

Mais l'auteur ne réalise pas que si ses principes d’anarchiste non-libertaire étaient appliqués, la « casse » humaine serait bien plus spectaculaire qu’elle fut en URSS ou au Cambodge de Pol Pot. Car lorsque la révolution aura lieu, immanquablement un groupe politique issu du prolétariat se retrouvera avec entre les mains la responsabilité de ne pas laisser la société s’écrouler sur sa tête et celle du peuple tout entier. Pour dépasser le capitalisme il faut au moins savoir faire ce qu’il sait faire : nourrir à peu près la population. Et la gestion économique, c'est précisément ce que l'anarchiste refuse absolument.

Son situationnisme est donc une rêverie, comme l’original, mais il est au moins original en ce qu’il n’idéalise pas les délinquants. Et qu'il révèle qu'il y avait une certaine et douteuse influence libertarienne, à l'origine de ce mouvement ultragauchiste dans les années 1950.

Sa critique ne débouche sur aucune pratique possible, car il se tient à l’écart du prolétariat, en lui préférant un peuple rêvé pour les besoins de la cause.

JCM donne l’impression de préférer la guerre à la fausse paix perpétuelle du libéralisme marchand, c’est sans doute compréhensible, mais c’est trop ou trop peu, et la victoire sera pour ceux qui sauront la faire sans l’aimer, cette guerre. Comme l’Armée Rouge en 1945.

Remarque sur George Orwell

Depuis que Gérard Lébovici a republié toute l'œuvre d'Orwell aux éditions Champ Libre, dans les années 1980, cet auteur passe chez les situationnistes et ceux qu'ils ont influencé pour une icône révolutionnaire. Alors qu'il s'agit d'un romancier anticommuniste banal de la Guerre Froide (dans ses célèbres romans 1984 et la Ferme des Animaux, publiés en 1948) dont la promotion scolaire mondiale s'explique uniquement par son message politique sans ambiguïté. En terme de littérature d'anticipation, 1984 est un roman beaucoup plus faible que le contemporain Meilleur des Mondes de Aldous Huxley.

Orwell avait produit avant la guerre des reportages biographiques-politiques ambigus : Dans la Dèche à Londres et Paris, le Quai de Wigam, Hommage à la Catalogne, Souvenirs de Birmanie, où il payait de sa personne pour crédibiliser un message sentimental et gauchiste, anti-intellectiuel, et déjà, anticommuniste.

La common decency tant vantée par Orwell et dont Jean Claude Michéa espère former la substance éthique du peuple révolutionnaire ne conduit nulle part. Il ne s’agit ni plus ni moins que de la morale populaire commune, qui subsiste un peu partout, et qui si elle a un fond solide de maximes simples pour vivre ensemble avec ses voisins et ses cousins, est volontiers traditionaliste, sexiste, xénophobe et homophobe ; il suffit de lire Orwell lui-même pour s’en convaincre. Le prolétariat, quelques soient les préjugés qu'il véhicule, est constitué dans la lutte qui transcende ces oppositions et produira à son issue des valeurs nouvelles qui lui seront propres, qui ne relèveront ni de la tradition, ni de la consommation aliénée.

Orwell produit une critique émotionnelle et paradoxale des injustices qui accablent le peuple décent et qu’il supporte avec constance, pour mieux discréditer toutes les tentatives crédibles mais indécentes et outrageantes de secouer cette société injuste. En Birmanie il donne longuement la parole aux birmans pro-colonisateurs qui raillent le manque d’authenticité des nationalistes.

C’est bien un tory. La symbolique de Animal Farm est là pour le dire : le fond de sa pensée, c’est que les communistes sont des porcs. Faire la révolution, c’est se donner aux porcs.

Orwell est un conservateur populiste en ce que comme Dostoïevski et les slavophiles russes du début du XIXème siècle, il dote le peuple de qualités imaginaires. Il plonge sans peur dans la Guerre d'Espagne ou dans le peuple anglais des mineurs ou du Quai de Wigam, pour pouvoir dire "j'y étais", comme un touriste de l’extrême ou un humanitaire d’aujourd’hui.

« Ces Berbères sont plus heureux que nous » comme il dit mais quand on leur demande leur avis, ces Berbères viennent bosser chez nous. Il doit y avoir une raison.

GQ, complété le 12 octobre 2015

PS :Orwell manqua singulièrement lui-même de cette décence commune, le jour où il établit une liste des journalistes communistes de la BBC pour les signaler aux services de police.

Tag(s) : #Culture
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