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Une analyse critique et positive de "Nuit Debout" (2/2)

RENAUD LAMBERT :

« AVOIR UN OBJECTIF CLAIR : QUE CELA NE NOUS INQUIÈTE PAS »

(2/2)

Voici pour le côté centrifuge. Côté centripète, maintenant : le temps passé à réfléchir au fonctionnement des AG ne diminue pas, au contraire. Les heures passées à discuter de l’opportunité d’ajouter, ou non, tel ou tel point à l’ordre du jour ; les discussions sans fin pour savoir s’il faut voter… sur la nécessité de voter ; les échanges infinis sur le rôle et les fonctions des commissions, lesquelles se comptent bientôt en douzaines, accaparent un temps précieux.
Or, le temps est aussi inégalement partagé dans la société espagnole qu’en France. La pratique de l’assemblée n’est donc pas ouverte à tous de la même façon. On est plus efficace lors d’une réunion de plusieurs heures qui s’achève à minuit quand on a eu la possibilité de faire une sieste que quand on a passé la journée derrière une chaîne de montage. De sorte que bientôt, les assemblées espagnoles se voient désertées par les salariés épuisés, par les personnes ayant des obligations familiales, bref, par toute l’Espagne « qui se lève tôt ». A mesure que s’éclipsent les classes populaires, la concentration des AG en hyper-militants extrêmement disponibles atteint des niveaux problématiques.

Après quelques mois, le mouvement des places s’est tari et l’Espagne a peu changé. Pour un membre du mouvement que j’ai rencontré là-bas, le 15-M a péché par excès d’idéalisme : « Par souci de ne pas perdre notre âme en nous organisant davantage, nous avons refusé de mener bataille. C’était une posture très éthique, c’est sûr. C’était pratique, ça permettait d’avoir le sentiment d’avoir raison, tout en restant au chaud, entre nous. » 
Pendant qu’on discutait sur la Place de la Puerta del Sol, la gauche de droite, le Parti socialiste local au pouvoir, bientôt remplacée par la droite de droite du Parti populaire, ont expulsé plus de deux millions d’immigrés, laissé le chômage exploser et des dizaines de milliers d’Espagnols perdre leurs logements.
Ce constat a conduit certains, quelques années plus tard, à tenter d’adosser l’idéalisme du 15-M à une dose de pragmatisme, dont il avait manqué. En Espagne, la démarche a consisté à organiser des organisations de lutte contre les expulsions, de défense de la santé, de l’éducation : ce fut le mouvement des « Mareas ». Elle a aussi visé à tenter de prendre le pouvoir politique : pari réussi dans le cas de villes comme Madrid, Barcelone ou Salamanque ; moins dans celui de Podemos qui visait le pouvoir central.

Disons-le tout de suite : la démarche de Podemos n’est pas la nôtre. Mais faudrait-il pour autant se résoudre à voir notre mouvement déchiré sous la double contrainte de l’introspection stérile et de la démultiplication infinie de ses priorités ?
Je ne le crois pas : pas plus que les élections ne constituent le seul rendez-vous de l’action politique, la forme parti n’offre la seule possibilité de doter ce mouvement des outils lui permettant de passer à l’étape suivante de son développement.
Certains s’inquiéteront peut-être de voir ré-émerger des termes tels que « priorités » lorsque nous évoquons nos objectifs ou de « discipline » lorsque nous parlons de notre organisation. On leur rétorquera que nos objectifs s’organisent d’ores et déjà autour d’une priorité très claire – faire échouer la loi El Khomri – et que cela ne nous inquiète pas.
Et pour ce qui est de la discipline, tous ceux qui ont participé à une AG de Nuit debout ont été frappés par la discipline de ses participants, qui écoutent, lèvent la main, font la queue… Pourquoi s’alarmer que ce que nous considérons comme une qualité aujourd’hui se mue en tare demain ?
 
Chers amis, ensemble, nous avons identifié un adversaire : le pouvoir de l’argent. Ne le sous-estimons pas.
Lorsqu’il se trouvera réellement menacé – et nous entendons bien le taquiner –, il réagira. Nul ne peut exclure qu’il entende alors mieux que nous la consigne de Jules Guesde aux révolutionnaires : obtenir gain de cause « par tous les moyens, y compris légaux ».
Lorsque l’heure arrivera, mieux vaudra pour nous avoir su nous organiser.

Tag(s) : #Lutte de Classe
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