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Usages médiatiques d’une critique savante de « la théorie du complot

Les Crises - Des images pour comprendre

par Patrick Champagne et Henri Maler

 

Il existe, il a toujours existé, des « complots » et des « comploteurs » ainsi que des sociétés secrètes et, plus banalement encore, des lobbies et des groupes de pression qui cherchent, de manière plus ou moins cachée, à peser sur les prises de décisions politiques. Mais il existe par ailleurs des gens pour qui le monde est entièrement gouverné par ce qu’ils pensent être autant de forces occultes qui tireraient les ficelles – et que tout s’expliquerait par là. Sous cette dernière forme, le conspirationnisme est moins une « théorie » qu’une vision de la société et de l’histoire qui mérite d’être critiquée, c’est-à-dire d’abord analysée et comprise.

Un média cultivé comme France Culture devrait être la station de radio tout indiquée pour aborder sérieusement la question des formes et des motifs des visions « conspirationnistes ». Mais France Culture n’est plus tout à fait France Culture : les polémiques en dessous de la ceinture qui se présentent comme des débats cultivés tendent à s’y multiplier ; les émissions sérieuses masquent des émissions qui le sont beaucoup moins. Par ­exemple « Les nouveaux chemins de la connaissance » de Raphaël Enthoven qui, le 18 décembre 2009, était justement consacrée à « la théorie du complot ». Il recevait, pour en parler, un directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff, présenté comme un spécialiste de la question.

Pendant la première demi-heure de l’émission, encouragé par Enthoven, Taguieff tente de définir les propriétés de cette « théorie », qu’il présente, en dépit de quelques dénégations, comme un objet unitaire dont il suffirait de recenser les multiples facettes. Notre savant explique que cette prétendue théorie repose sur une vision conspirationniste du fonctionnement du monde. Elle reposerait sur des croyances naïves et acritiques propagées par des individus de mauvaise foi ; ses tenants raisonneraient en s’interrogeant exclusivement sur le fait de savoir « à qui profite le crime » ; ils multiplieraient les sophismes et les stéréotypes, pratiqueraient l’amalgame, recourraient au plagiat et n’hésiteraient pas à fabriquer des faux. Enfin, cette « théorie » s’appuierait sur une conception de l’histoire délirante, obsédée par la dénonciation de grands complots aussi chimériques qu’imaginaires, fomentés par les Juifs, les francs-maçons, des ploutocrates, etc.

La description est souvent juste. Mais, pour que tout puisse entrer dans ce qu’il faut bien appeler un fourre-tout, Taguieff concède que cette « théorie » présente quelques variétés et des degrés, qui vont du complot purement imaginaire, comme « celui qui avait été attribué aux judéo-lépreux en 1321 en Aquitaine, qui n’était fondé sur rien », aux prétendus complots qui se fondent « sur des éléments de réalité certes mésinterprétés ou surinterprétés mais où on peut discuter », comme c’est le cas de certaines dénonciations contemporaines. « Il y a, explique Taguieff, des théories du complot qui se fondent sur des éléments empiriques, sur des fragments de réel, et c’est la force des complotistes contemporains que de se fonder sur quelques contradictions dans les relations des faits. »

Jusque-là, on peut être d’accord avec Taguieff, au moins sur un point : conclure au « complot » chaque fois qu’on est confronté à une explication insuffisante revient, en effet, à donner libre cours à l’imagination. Mais Taguieff franchit un pas de plus en proposant d’appeler les modernes conspirationnistes des « dubitationnistes » (pas « négationnistes » précise-t-il au cas où l’auditeur n’aurait pas saisi les résonances) car, plus pervers, ils ne nient pas mais, bien que cela revienne au même, ils ne font apparemment que douter. « Leur discours, poursuit-il, c’est de dire : “Je m’interroge, je ne réponds pas mais il y a des choses troubles, il y a du mystère.” » Et Taguieff conclut en observant que, « à force de critiques, on détruit le réel ». Faut-il en conclure que tout doute sur une explication mène tout droit à l’invocation d’un complot imaginaire ? Taguieff tend, pour le moins, à le suggérer.

En fait, cette dénonciation de « la théorie du complot » généralise une description qui peut être exacte : elle amalgame des assertions ou des élucubrations de nature très différente et mélange des faits qui ne relèvent pas de logiques identiques. Mais surtout elle caricature et ridiculise des représentations sociales que notre savant dénonce en bloc plutôt que de les expliquer. On ne tarde pas, au cours de l’émission, à en comprendre la raison : si Pierre-André Taguieff construit ainsi, de bric et de broc, « la » théorie du complot – une théorie délirante pour demeurés, pour individus menteurs, stupides ou paranoïaques, et, réellement ou potentiellement, antisémites (puisque les Juifs sont souvent dénoncés comme des comploteurs), c’est pour s’en servir comme arme qui peut atteindre, sans autre argument que la calomnie péremptoire, n’importe quel adversaire.

Les journalistes « complotistes » en version France Culture

Comme les complots ne se fomentent pas, par définition, au grand jour, ce sont les journalistes d’investigation ou de révélation qui sont d’abord pris dans les filets de la théorie de « la » théorie du complot.

« Est-ce qu’un journaliste comme Edwy Plenel, qui considère que son travail de journaliste consiste, à partir de quelques pièces de puzzle dont il dispose, à reconstituer le puzzle : est-ce que cette ambition-là, ce travail, cette conception qu’un certain nombre de journalistes se font de leur propre métier relève […] de la théorie du complot ? » demande Raphaël Enthoven.

On ne voit pas en quoi le travail d’investigation des journalistes relèverait d’une quelconque « théorie du complot » : ils font leur travail de journalistes qui consiste, non pas à proposer une théorie du monde social, mais à produire de l’information et à enquêter notamment sur le pouvoir et sur les affaires bien réelles qu’il tente de dissimuler. Tout cela relève de la fonction démocratique de la presse et non de délires « complotistes ».

Mais tout peut entrer dans « la » théorie du complot comme le montre le « spécialiste » qui, loin de refuser l’amalgame, répond : « C’est le modèle paléontologique appliqué dans un domaine qui est mi-policier mi-journalistique. Il y a un modèle policier du travail journalistique, notamment chez certains journalistes d’investigation. Edwy Plenel fait partie d’une immense famille… Ce point de vue, qu’on trouve dans le gauchisme ­culturel aujourd’hui, qui consiste à s’intéresser aux zones ­d’ombre. L’expression d’ailleurs est fameuse et utilisée par lui. Ce sont des gens qui s’intéressent aux zones d’ombre. Zones d’ombre, souterrain, crypte, caveau, nuit – tout cela, c’est le complot. C’est l’imaginaire du complot. Le complot, évidemment, ne se fait jamais au grand jour. On fomente des complots dans les caves et les zones d’ombre. Et donc il y a une espèce… »

Ainsi, selon Taguieff, tout serait transparent et tout se ferait au grand jour. Rien n’étant caché, prétendre révéler d’hypothétiques secrets fait de certains journalistes des « théoriciens du complot »...

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