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L’Ethiopie à la croisée des chemins (2/3): la dictature militaire de Mengistu
INVESTIG'ACTION

 

A LIRE :

L’Ethiopie à la croisée des chemins (1/3):

l’Empire de Sélassié

http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-13-lempire-de-selassie/

 

 

Au-delà des mythes, l’empire de Hailé Sélassié cachait une réalité terrible pour la majeure partie des Éthiopiens. Portés par un grand mouvement populaire, de jeunes officiers de l’armée renversent l’empereur en 1974. Mengistu devient le nouvel homme fort d’Éthiopie, mais se montre incapable de répondre aux aspirations du peuple.

Comment la révolution a-t-elle fait basculer le pays dans la dictature militaire ?

Pourquoi les Éthiopiens sont-ils restés condamnés à la misère avec, comme point d’orgue, la dramatique famine de 1984 ?

Pourquoi, alors que Michael Jackson et les stars du monde entier récoltaient des dons pour les victimes, BHL et Glucksmann ne voulaient-ils pas aider l’Éthiopie ?

Dans cette deuxième partie de notre entretien, Mohamed Hassan explore les contradictions de la dictature militaire du Derg. Il dévoile également les origines du TPLF, cette organisation politique qui a succédé à Mengistu et qui s’accroche au pouvoir depuis plus de vingt ans. Dimanche 9 octobre, alors que la révolte gronde partout dans le pays, le TPLF a décrété l’Etat d’urgence. 


 

Confronté à une révolte grandissante, Hailé Sélassié engage des réformes et nomme un jeune Premier ministre. Visiblement, ces quelques changements n’ont pas permis d’apaiser les choses. Pourquoi ?

Les Ethiopiens n’étaient plus dupes. Les ministres ne pouvaient plus jouer le rôle de fusible, cette technique avait vécu. Et les dernières réformes lancées par l’empereur et son jeune premier ministre comme de la poudre aux yeux ne pouvaient masquer la fatale réalité: l’Ethiopie ne s’était jamais réellement modernisée. Son économie n’aurait pas fait tache au Moyen-âge, mais dans la deuxième moitié du 20e siècle… L’aristocratie vivait toujours sur le dos des paysans tandis que l’industrie n’employait que quelque 60.000 personnes et ne fournissait que 15% du PNB. 70% des investissements venaient de l’étranger. En même temps, la population avait explosé dans les grandes villes. Entre les années 50 et 70, le  nombre d’habitants à Addis-Abeba était passé de 300.000 à 700.000, d’autres villes de province doublant aussi de taille. Mais l’économie n’avait pas suivi, si bien que le taux de chômage urbain pouvait atteindre jusqu’à 50%.[1]

Quand Sélassié a rendu la presse et les débats plus libres, ça n’a donc pas calmé le jeu. Au contraire, les tensions étaient encore plus exacerbées. Les Ethiopiens ne se gênaient plus pour dire tout le mal qu’ils pensaient de l’empereur et de son régime féodal. Deux partis civils ont émergé dans ce contexte, puisant leurs racines dans le mouvement estudiantin. Les plus jeunes étaient regroupés dans le Parti Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (PRPE) tandis que la vieille génération militait au sein du Mouvement Socialiste pan-éthiopien (MEISON). Les deux formations partageaient les mêmes idées sur l’égalité des nationalités. Elles étaient également convaincues qu’il fallait gagner le soutien des paysans en menant une réforme agraire. Il serait alors possible de constituer une base sociale importante pour, finalement, mener une révolution nationale démocratique.

Si le PRPE et le MEISON partageaient les mêmes idées et le même plan de bataille, pourquoi n’ont-ils pas uni leurs forces ?

Les deux partis étaient en désaccord sur le rôle de l’armée. Pour les jeunes du PRPE, principalement des petits-bourgeois issus des villes, la révolution ne pourrait être menée que dans un Etat démocratique où le pouvoir serait confié aux civils. En revanche, la vieille garde du MEISON estimait qu’il fallait s’appuyer sur l’armée en exploitant les contradictions de classes qui traversaient cette institution mieux organisée. Le MEISON voulait ainsi soutenir les revendications des petits officiers pour renverser le gouvernement. Ce parti avait en fait adopté la théorie du dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev. Il prétendait qu’en Afrique l’intelligentsia révolutionnaire et les officiers révolutionnaires pourraient construire un Etat socialiste s’ils unissaient leurs forces.

Le MEISON avait-il fait le bon choix ? Ce sont bien des officiers de l’armée qui vont renverser l’empereur.

Malheureusement, ce n’était pas aussi simple. Tant le PRPE que le MEISON campaient sur leurs positions. Au lieu de poursuivre les discussions et de tenter de développer une nouvelle approche qui aurait pu satisfaire tout le monde sur base de leurs nombreuses convergences, les membres des deux partis ont commencé à s’entretuer. Littéralement! Ce fut une lutte atroce. Près de 1200 jeunes révolutionnaires ont perdu la vie à cause de ce conflit entre deux partis qui n’étaient encore que des mouvements guidés par des petits-bourgeois. Le PRPE et le MEISON aspiraient à devenir des partis de masse en développant une base sociale parmi les paysans et les ouvriers. Mais ils ont échoué à cause de leurs dissensions.

Les officiers révolutionnaires ont profité de cette situation pour prendre le pouvoir et installer le Derg, qui signifie « comité militaire » en référence aux comités de soldats qui avaient été envoyés auprès de l’empereur. Le nouvel homme fort de l’Ethiopie était le lieutenant-colonel Mengistu Hailé Mariam. Dans un premier temps, il a appuyé la répression des membres du MEISON qui étaient hostiles à une alliance entre les civils et les militaires. Mais il s’est ensuite retourné également contre les cadres du PRPE qui avaient soutenu les officiers révolutionnaires. Mengistu n’entendait pas partager le pouvoir. Il organisa ainsi une grande opération d’alphabétisation des campagnes. Les étudiants devaient être les ambassadeurs de la révolution éthiopienne auprès des paysans. Ils devaient leur apprendre à lire et à écrire mais aussi prêcher la bonne parole révolutionnaire dans les campagnes. En réalité, cette opération visait surtout à éloigner les étudiants de la capitale afin qu’ils ne contestent pas le nouveau pouvoir. La CELU, principal syndicat éthiopien, avait milité aux côtés du mouvement estudiantin pour faire tomber Sélassié. Lorsque Mengistu a voulu écarter ces jeunes révolutionnaires, le syndicat a protesté en appelant à une grève générale. En vain. Le lieutenant-colonel a aussitôt fait arrêter les principaux dirigeants de la CELU.

Quels changements le Derg a-t-il apporté en Ethiopie?

Les officiers du Derg se revendiquaient du marxisme à l’instar des principaux mouvements révolutionnaires du pays à l’époque. Arrivé au pouvoir, le Derg a donc lancé une grande vague de nationalisations. Les principales industries tombaient ainsi entre les mains de l’Etat. Des partenariats avec le privé étaient consentis pour certains secteurs comme l’exploration minière et la construction. Enfin, quelques pans de l’économie restaient totalement privés comme le transport et la petite manufacture.

Mais l’enjeu principal reposait sur l’agriculture. Le Derg amorça un changement radical en appliquant le slogan des communistes chinois qui avaient résonné durant les manifestations éthiopiennes: la terre à ceux qui la cultivent. Concrètement, Mengistu lançait en 1975 une grande réforme agraire. Les terres étaient déclarées propriété de l’Etat sans aucune compensation pour les propriétaires terriens. Des coopératives de paysans furent mises sur pied, des terres furent distribuées à ceux qui n’en avaient pas avec une limite de taille par exploitation. La vente et la location de terrains étaient par ailleurs interdites. La réforme agraire eut un gros impact surtout dans le sud du pays où l’exploitation des paysans était beaucoup plus rude. En dépossédant les grands propriétaires terriens, la réforme agraire permit également de miner les fondations de l’ancien régime et par conséquent, de consolider le pouvoir du Derg.

Ces réformes ont-elles permis d’améliorer les conditions de vie des Ethiopiens?

Pas vraiment. L’analyse du Derg n’était pas totalement erronée et répondait en partie aux aspirations populaires. Mais la maladresse du gouvernement, son autoritarisme, sa méconnaissance de toutes les particularités éthiopiennes et le manque de dialogue ont rendu l’application des réformes infructueuse. Prenons l’exemple de la réforme agraire. Elle était absolument nécessaire et l’idée d’attribuer des terres aux paysans était excellente. Mais peu de temps après son entrée en vigueur, le Derg revoyait le système de taxation avec des frais pour l’utilisation des terres agricoles et une taxe sur les revenus. D’abord très bas, les taux allaient progressivement augmenter. Les paysans étaient par ailleurs obligés de vendre leur production à une agence publique avec des prix fixés par l’Etat.

Après l’aristocratie de l’ancien régime et ses riches propriétaires terriens, les paysans tombaient-ils sous une nouvelle forme d’exploitation?

En fait, alors que l’agriculture représentait le principal secteur économique, le Derg souhaitait augmenter les revenus agricoles pour dégager des surplus qui auraient permis à l’Etat d’acheter ce qui lui manquait. Il aurait pu ainsi investir dans le développement d’autres secteurs économiques et moderniser le pays. Mais la taxation, telle qu’elle fut appliquée, a eu un effet contre-productif. Les paysans produisaient moins et consommaient davantage les fruits de leur labeur car ils n’avaient aucune motivation à remettre à l’Etat une grande partie de leur travail. Ce sentiment des paysans était accentué par les nombreux fonctionnaires et organismes publiques qui prenaient leur part dans la chaîne. Ils étaient perçus comme des parasites. La production agricole n’a donc pas décollé comme le Derg l’espérait. Et Mengistu était furieux: « Produire seulement ce qui est nécessaire pour sa propre famille, refuser de mettre les cultures sur le marché jusqu’à ce que les prix augmentent, produire volontairement moins pour faire grimper les prix, tout cela est une manifestation d’attitudes individualistes et antisocialistes.« [2]

Les mouvements révolutionnaires affirmaient qu’il fallait gagner le soutien des paysans pour développer un parti de masse. Mengistu a-t-il échoué?

Oui, c’était un échec. Les paysans s’étaient débarrassés des parasites de l’ancien régime mais voyaient débarquer des nouveaux intermédiaires.

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Tag(s) : #Afrique Ethiopie
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