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La démocratie sans frontières

(3/3)

par Olivier FOREAU

L’opinion publique, obstacle à la libération des peuples

La démocratie telle que nous l’entendons, c’est donc un combat quotidien : contre soi-même d’abord, mais aussi contre certains préjugés qui ont la vie dure, comme par exemple celui qui voudrait que la démocratie ait quoi que ce soit à voir avec le peuple, la souveraineté ou le pouvoir du peuple. Spécialiste de l’initiative citoyenne, Daniel Cohn-Bendit est catégorique : « Je suis contre le peuple », s’égosille-t-il. « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison ». En effet, le problème avec les peuples c’est que leur notion de la démocratie ne coïncide à peu près jamais avec la nôtre, ce qui nous force en général à intervenir militairement. C’est notamment le cas dans nos anciennes colonies (dont la Syrie), pour des raisons culturelles évidentes, puisqu’elles ont cru bon de s’émanciper avant que nous ayons eu le temps d’achever leur éducation. Mais ce qui dépasse l’entendement, c’est que nos propres opinions publiques puissent faire preuve de réticence lorsque nous agressons des pays qui ne nous ont rien fait, et ne nous menacent en rien : comment ne voient-elles pas que si un pays ne représente aucune menace pour nous, cela augmente justement nos chances de pouvoir l’anéantir en toute impunité ?

« Des frappes aériennes furent envisagées contre des cibles militaires en Syrie. Ce n’étaient [...] que des gesticulations, sauf peut-être pour Paris. A Londres, en effet, David Cameron suspendait sa décision à un vote positif aux Communes [...]. A Washington, Barack Obama prétendait indispensable l’accord du Congrès », accuse « Le Libé des Syriens » [sic] (10/03/16) qui déplore au passage « l’opposition des opinions publiques [...] à des interventions militaires forcément coûteuses, financièrement et humainement ».

Même amertume chez John Kerry, le supérieur direct de Jean-Marc Ayrault, dans Le Monde du 01/10/16 : « Beaucoup d’Américains ne pensent pas que nous devrions nous battre et envoyer de jeunes Américains mourir à l’autre bout du monde ». « M. Kerry a expliqué [...] que les Etats-Unis n’avaient pas les justifications nécessaires, en droit, pour attaquer le régime de Bachar Al-Assad. » [...] « Nous n’avons pas la base qu’il faut (...) A moins d’une résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU (...) ou à moins d’être directement attaqués, ou à moins d’être invités à prendre part au conflit. Les Russes y ont été invités par le régime ». « Nous essayons de suivre la voie diplomatique, et je comprends que cela soit frustrant. Personne n’est plus frustré que nous » .

En effet quoi de plus frustrant, pour un représentant de la démocratie, que le dialogue ? Visiblement au bout du rouleau, le secrétaire d’Etat américain a donc fini par le reconnaître : notre présence en Syrie n’a pas plus de légitimité que celle de l’Etat islamique.

Si l’opinion publique n’arrive pas forcément à comprendre comment une coalition dite « antiterroriste » peut afficher les mêmes objectifs que les groupes djihadistes qu’elle prétend combattre, c’est parce que le peuple – à cause de sa nature prosaïque – a l’habitude de penser les conflits en termes d’intérêts : l’un veut ceci, et l’autre cela. Tandis qu’une approche éthique comme la nôtre puise sa source dans des principes universels, désintéressés et transpartisans, qui permettent notamment de violer sans vergogne le droit international. La grandeur de l’éthique, c’est qu’elle ne recule devant rien.

Le vote, un danger majeur pour la démocratie

Bashar Ja’afari, représentant permanent de la République arabe syrienne aux Nations unies, trouve notre éthique un peu envahissante : « Vous n’avez pas à décider qui doit diriger la Syrie. C’est aux Syriens d’en décider. Les Syriens ne décideront pas qui sera le successeur d’Obama aux USA. Donc c’est nous (les Syriens) qui déciderons. C’est ça la démocratie. » (interview devant les Nations Unies, 25/09/16).

Qui pourrait croire à l’impartialité de ce monsieur au sujet de la Syrie, quand on sait qu’il est lui-même syrien ? Comment ne pas voir qu’il se soucie essentiellement de l’avenir de son pays, et assez peu de celui des autres ? Eh bien non, M. Ja’afari, la démocratie c’est quand tout le monde décide, pas seulement les Syriens : quid de nos amis américains, quid de nos amis saoudiens, quid de la « communauté internationale » ? Quid du monde libre ?

En soi nous ne voyons pas d’inconvénient à ce qu’un peuple choisisse qui va le diriger, à condition tout de même que ce soit quelque un qui nous plaise, autrement dit quelque un que nous puissions diriger à notre tour, pour le plus grand bien des Syriens et de la gestion de leurs ressources naturelles.

Mais peut-on vraiment compter sur eux pour faire le bon choix ? En mai 2012, l’idée d’un scrutin n’effleurait même pas François Hollande, qui pataugeait en pleine rêvasserie néocoloniale : « Le chef de l’Etat a confirmé que Paris accueillerait début juillet une nouvelle conférence [...] pour organiser l’opposition à Assad, car « il ne faut pas non plus mettre n’importe qui à la place » [sic] ». (Le Parisien 30/05/12). Il s’agissait de savoir, en gros, à qui on allait confier les enfants, une fois qu’on aurait lynché les parents. Comme chacun peut le voir quatre ans et demi plus tard, ce projet émouvant s’est soldé par un fiasco absolu (tant sur le volet « garde des enfants » que sur le volet « lynchage »), et au final François Hollande n’a pu mettre personne à la place de personne.

Il faut dire qu’en juin 2014 Bachar El-Assad n’a rien trouvé de mieux que d’organiser une élection présidentielle et de la gagner – typiquement le genre de provocation qui passe mal auprès du président français, tellement carbonisé dans l’opinion qu’il a dû renoncer à se représenter en 2017, et de ses camarades spécialistes de la guérilla urbaine. Sans surprise, leur rejet a été aussi unanime que le vote des Syriens en faveur d’Assad : « Pour le secrétaire d’Etat américain [...] il s’agit d’une « non-élection ». « C’est un zéro pointé », a déclaré John Kerry. » (Le Monde 04.06.14). « Laurent Fabius a déploré une ‘farce tragique’ ». « Le plébiscite du 3 juin sera vite oublié », conclut Le Monde, résolu à ne pas perdre espoir en la démocratie.

« Cette présidentielle que Bachar El-Assad a tenu à organiser n’est qu’une farce électorale, alors que plus de la moitié du pays échappe au régime et que 9 millions de Syriens sont réfugiés ou déplacés », argumente le journal saoudien Al-Hayat le 03/06/2014 – en oubliant de mentionner qu’au Liban les réfugiés ont pu voter, et ne se sont pas privés pour le faire en masse : « Ils ont fui leur pays mais veulent voter pour leur président », fulmine Europe 1 le 28/05/14.« En voiture ou en autobus, à mobylette ou à pied, des milliers de Syriens, bourgeois, ouvriers ou réfugiés, ont pris d’assaut mercredi leurs ambassades au Liban et en Jordanie pour ré-élire le président Bachar al-Assad ». « Réel ou pas [sic], cet « enthousiasme a semé le chaos à Beyrouth et ses environs », se lamente pour sa part France 24, désemparé face à cette « vague humaine ».

Mais rassurons-nous, en Europe, bastion de la liberté d’expression, il ne s’est rien produit de semblable : « La France et l’Allemagne interdisent aux Syriens de voter dans leurs ambassades [...] Le Quai d’Orsay argue que Bachar al-Assad, dont la réélection est attendue à la prochaine présidentielle, ‘ne saurait représenter l’avenir du peuple syrien’ » (Libération 12/05/14) . En Europe, nous avons compris depuis longtemps que le meilleur moyen d’assurer l’avenir des peuples, c’est de leur arracher la langue.

Olivier Foreau

https://normalosphere.wordpress.com/2016/12/18/la-democratie-sans-frontieres/

Tag(s) : #Médias

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