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La démocratie sans frontières

(1/3)

par Olivier FOREAU

Dans une vibrionnante tribune intitulée « En France, les femmes sont libres » (Huffington Post, 05/09/2016) Manuel Valls s’est fixé dernièrement un nouveau challenge pédagogique : faire entrer dans le crâne d’une journaliste étrangère les concepts de principes républicains et de laïcité à la française. A lire ses explications pour le moins embrouillées, on devine que la tâche est rude. D’ailleurs il concède, bon prince, à propos de la laïcité : « Je sais combien cette singularité française a du mal à être comprise à l’étranger ». Car il faut bien le reconnaître, la laïcité « à la française » n’a pas grand-chose à voir avec celle des autres. Il en va de même pour les « principes républicains », inconnus dans le reste du monde, ce qui explique le fait qu’en France les femmes soient libres, contrairement à celles qui vivent ailleurs.

Difficile de lui donner tort : nos principes ne manquent pas de susciter la perplexité hors de l’hexagone, notamment à l’ONU qui voit dans les arrêtés anti-burkini une « interdiction discriminatoire » et « stupide » (Le Monde 30/08/16). Certains ont du mal à comprendre qu’au pays autoproclamé de la liberté et de la tolérance, celles-ci doivent s’exercer sous contrainte policière, à coups de procès-verbaux et d’humiliations publiques. Prompts à s’imaginer les Français comme autre chose que des animaux, ils continuent à ne pas voir ce qui fait notre singularité : la passion de l’obéissance.

La France étant aussi le pays de l’égalité (c’est écrit sur la boîte), on serait bien en peine d’y dénicher la moindre trace de rapports de force, d’antagonismes de classes ou autres vieilleries de ce genre. Il y a bien quelques inégalités ici ou là (une personne sur sept sous le seuil de pauvreté), qu’on s’emploie naturellement à « réduire », sans le moindre résultat car les inégalités c’est un peu comme le terrorisme ou la sclérose en plaques, un phénomène quasiment impossible à expliquer, et contre lequel on lutte avec les moyens du bord, c’est-à-dire en commençant par relativiser les choses. D’autant que les prêcheurs de la « gauche libérale » nous mettent régulièrement en garde : à trop vouloir prendre ces questions au premier degré, on a vite fait de basculer dans l’extrémisme, quitte à se retrouver à la lisière du fascisme... Est-ce bien raisonnable ?

Pour rester fréquentables nous avons donc mis le social de côté au profit des valeurs, notion suffisamment protéiforme pour que tout le monde s’y retrouve, et auréolée d’une noblesse indéfinissable. Nous avons pris de la hauteur vis-à-vis des sempiternels clivages partisans, et pour réaliser ce bond qualitatif il a suffi de ressortir de nos armoires l’imagerie des années trente, avec ses démocraties, ses dictateurs, son Bien et son Mal absolus. Désormais c’est pour la démocratie et elle seule que nous roulons, à l’image de nos aïeux unis dans la résistance contre la dictature et la barbarie. A présent que les idéologies ont prouvé leurs dangers, comme on dit, s’avouer de droite ou de gauche n’émeut de toute façon plus grand-monde. On peut même être des deux à la fois, ce qui n’est pas un mince progrès, et exercer sa liberté d’opinion sans se sentir obligé d’en avoir une.

Notre ennemi ce n’est plus la finance mais l’oppression, la haine, le sexisme, etc. Le langage des valeurs c’est comme une lessive à laquelle aucune tache ne résiste : sa vertu essentielle est de pouvoir légitimer à peu près tout, à commencer par les décisions du gouvernement, qui en ont souvent bien besoin. C’est la certitude, inestimable, de ne plus jamais se tromper de camp. « L’occident est allé au secours de population qui luttaient contre des régimes dictatoriaux et oppresseurs.[...] La France ne se déshonorera pas à soutenir des dictatures ou à fermer les yeux sur leurs agissements » s’autocongratule Franck C, membre zélé de la normalosphère, à propos du désastre syrien. Il est clair que l’appartenance à la démocratie, jointe à une notre foi servile en ses représentants, confère à chacun d’entre nous une autorité morale sur le restant de l’espèce humaine. Résolument optimistes, nous ne sommes pas à court de munitions pour rendre le monde meilleur, et ne désespérons pas qu’il finisse un jour par trouver grâce à nos yeux.

Pacifistes, forcément pacifistes

L’actuelle incarnation du Mal, l’ennemi public numéro un du monde libre, c’est bien sûr et plus que jamais le président syrien, « dictateur sanguinaire qui tue son propre peuple » depuis plus de cinq ans, alors que tout le monde pensait que ce serait l’inverse. Dès le 9 mai 2011, l’Union européenne « condamne notamment les tirs à balles réelles lors des manifestations pacifistes ». Inutile de rappeler qu’à cette nouvelle, le sang et les valeurs de François Hollande n’ont fait qu’un tour, au point qu’à peine élu président il s’est empressé de larguer en douce aux pacifistes en question tout ce qu’il fallait pour étriper en bonne et due forme les forces de l’ordre syriennes. Plus tard (bien plus tard même), il s’en est expliqué : « On ne pouvait pas laisser les seuls Syriens, qui préparaient la démocratie (...), être sans armes », car « les rebelles syriens méritent tout notre soutien » (Le Parisien, 21/08/14).

Aussi elliptique que faire se peut, le chef de l’État ne juge pas utile de préciser qui sont les rebelles en question, ni ce qu’ils ont fait au juste pour méritertout notre soutien, ni en quoi ils préparent une démocratie quelconque. Il lui a suffi de mentionner qu’ils « faisaient face [...] aux armées du dictateur Bachar al-Assad » pour que nous les parions automatiquement de toutes les vertus. Dans notre imaginaire préformaté ils sont devenus autant de résistants en puissance, et ce n’est pas parce que nous passons volontiers l’éponge sur les bavures de la police française que nous sommes disposés à tolérer celles des autres... 

En mars 2011, avant qu’on ait eu le temps de se demander pourquoi les premiers tirs avaient eu lieu, la réponse avait déjà atterri dans nos assiettes, prête à être avalée : si les forces de sécurité syriennes ont tiré sur des manifestants, c’est parce qu’elles sont au service d’un dictateur, autrement dit c’est dans leur nature de le faire. Quoi de plus logique ? Penser qu’elles aient pu le faire pour une autre raison ne serait-il pas, d’une certaine manière, un début de complaisance envers la barbarie ?

Passablement différente est la version du père Frans van der Lugt, prêtre hollandais résidant en Syrie et témoin direct des événements : « Dès le début il y a eu le problème des groupes armés, qui font aussi partie de l’opposition... L’opposition de la rue [...] est armée et emploie fréquemment la violence brutale, dans le seul but d’en rejeter la responsabilité sur le gouvernement [...] Dès le début, les mouvements de protestation n’étaient pas purement pacifiques. Dès le début j’ai vu des manifestants armés qui défilaient dans les manifestations tirer les premiers sur la police. Très souvent la violence des forces de sécurité était une réaction contre la violence brutale des rebelles armés ».

« Il y a aussi des sunnites pro-Bachar al-Assad, et les rebelles n’ont pas le soutien de la majorité » (cath.ch). Il faut avouer qu’en France, c’est un peu pareil : les auteurs d’attentats et les tueurs de flics ne jouissent pas non plus d’un franc soutien de la population, et nous avons sûrement des progrès à faire de ce côté-là. « Pour le Père Frans, l’opinion publique internationale est mal informée sur ce qui se passe vraiment en Syrie. [...] Les chrétiens, comme d’autres minorités [...] préfèrent cependant dans leur majorité le système actuel, garantissant la laïcité, craignant l’arrivée au pouvoir d’un régime islamiste qui les marginaliserait ». Cette bienveillance à peine voilée envers le « boucher de Damas » ne pouvait pas durer éternellement, et le père van der Lugt a été liquidé de deux balles dans la tête le 7 avril 2014, semble-t-il par les amis de Laurent Fabius, à savoir les rebelles modérés du front al-Nosra (source Wikipedia).

Toujours est-il que sa version des faits est corroborée par Le Parisien du 20 mars 2011, soit au tout début du « soulèvement pacifique » : « Des centaines de manifestants ont mis le feu dimanche au Palais de justice et à d’autres bâtiments et voitures à Deraa au sud de Damas, après des heurts avec les forces de l’ordre qui ont fait un mort et 100 blessés, selon des témoins. [...] Les protestataires ont également incendié des locaux des sociétés de téléphonie mobile MTN et Syriatel. [...] Des bandes de malfaiteurs ont attaqué des hôpitaux à Deraa et mis le feu à des biens publics et privés, semant la terreur parmi les habitants. Elles ont tiré sur la police qui n’a pas riposté » (confirmé également par Libération le 24 mars 2011). On comprend mieux ce que François Hollande appelle « préparer la démocratie ».

Quant au Monde, il a fait ce qu’il sait faire le mieux, c’est-à-dire ne pas informer du tout, histoire de continuer à nous vendre le plus longtemps possible ses « manifestants pacifistes ». C’est ainsi que le 19.03.12, on y découvre « [qu’]un an après le début du soulèvement, le terrorisme et la lutte armée sont en train de prendre le pas sur la protestation populaire ». Si la foule avait mis le feu au Palais de justice de Paris, Le Monde aurait-il mis là aussi un an à s’en apercevoir ?

« L’engrenage infernal »

Pour embobiner convenablement l’opinion, il faut souvent se résoudre à inverser la chronologie des causes et des effets, quitte à sombrer dans l’invraisemblance la plus caricaturale, qui est devenue la marque de fabrique du Monde (exemple parmi bien d’autres, mais qui reste quand même un modèle du genre). Dans le cas syrien, l’enchaînement des événements est présenté selon un ordre immuable, destiné à valider en continu le radotage présidentiel, en vertu duquel « Bachar Al-Assad est à l’origine du problème » (Le Monde, 28/09/15).

La caractérisation du régime comme une machine à réprimer permet de lui coller sur le dos toutes les atrocités du conflit, selon le principe de la propagande guerrière qui veut qu’il y ait deux camps en présence, l’un qui fait la guerre (celui de la dictature), et l’autre qui ne la fait pas (celui despacifistes). Même si elle a le mérite d’être à la portée du public français, cette logique de cour de récré a du mal à rester plausible sur la durée. Et les choses se compliquent avec l’entrée en scène de l’Etat islamique (Daech pour les intimes), dont les vidéos, qui font un tabac sur Youtube, ne brillent pas vraiment par leur pacifisme. 

A partir de 2014 les puissances occidentales se retrouvent contraintes d’échafauder cahin-caha, dans le ciel syrien, une « coalition antiterroriste » pour faire mine de bombarder cette organisation.

C’est un véritable déchirement pour François Hollande qui « s’était toujours refusé à frapper l’Etat islamique en Syrie » car ce n’est jamais très loyal de bombarder ses amis, et en l’occurrence « qui frappe Daech conforte Bachar », analyse Le Monde du 02/11/15. Qu’à cela ne tienne, notre champion de la synthèse par le bas lutte désormais contre « l’alliance du terrorisme et de la dictature » (Le Monde, 28/09/15), expression qui suppose que non content d’être un tyran, Assad est par-dessus le marché un parrain de l’Etat islamique, c’est-à-dire l’allié de ceux qui ont juré sa perte. Le paradoxe n’est qu’apparent, si on en croit l’argumentaire pour le moins expéditif d’Atlantico (10.09.15) : « Assad est cynique au dernier degré. Il a contribué très directement à la montée en puissance de l’EI, jouant comme tous les dictateurs la politique du pire » [1]. Bref, c’est en quelque sorte le dictateur idéal, père de toutes les calamités, y compris de ses propres déboires et de l’internationalisation du conflit.

Chercher à remettre cette chronologie à l’endroit, en s’interrogeant par exemple sur le rôle des puissances occidentales et de leurs alliés du Golfe dans le déclenchement de la « rébellion », est typiquement le genre de comportement à éviter, surtout si on travaille dans « l’information » et qu’on tient à garder sa place [2]. Année après année, qu’il pleuve ou qu’il vente, la presse ressert inlassablement le même pitch : la Syrie n’a jamais eu d’autre ennemi que son président, ni celui-ci d’autres ennemis que ses concitoyens. Nous devons nous figurer ce pays comme l’auberge des Thénardier, paumée au fond des bois jusqu’à ce que Barack Obama et François Hollande, Jeans Valjeans post-modernes, aient soudain eu vent de son existence.

Ce décalage permanent entre la description du conflit et son ampleur réelle permet aux sauveurs occidentaux d’apparaître à chaque fois en spectateurs effarés face à l’horreur, ce qui les exonère implicitement de toute responsabilité antérieure. Ce n’est qu’au moment où ces responsabilités commencent à devenir difficiles à occulter (notamment à cause d’une « révolution » qui dure plus longtemps que prévu) qu’ils passent du statut de spectateurs impuissants à celui d’acteurs malgré eux.

A ce même moment, quelques critiques (démocratie oblige) se font discrètement entendre : Jean-Pierre Chevènement se hasarde à parler sur Europe 1 « d’erreur gravissime », de « grosse bêtise ». D’autres parlent d’irréalisme, ou encore d’aveuglement. La thèse de l’aveuglement, procédé vieux comme le monde pour planquer les exactions les plus néfastes sous le tapis des intentions vertueuses, vise surtout entretenir l’aveuglement de l’opinion, qui du reste ne demande que ça.

Autant dire qu’ici la « critique » vaut absolution, car comment blâmer sérieusement quelqu’un qui a été aveuglé par son envie de bien faire ? On blâmera tout au plus son incompétence, ce qui est clairement un moindre mal pour des individus comme François Hollande ou Laurent Fabius, vu la quantité incalculable de destructions et d’homicides dans lesquels ils sont impliqués.

Elizabeth Hoff, représentante de l’Organisation mondiale de la santé en Syrie, s’adresse au Conseil de sécurité de l’ONU le 21/11/16 : « Avant le début du conflit, la Syrie avait l’un des systèmes de soins de santé les plus avancés du Moyen-Orient. Tandis que le pays atteignait la catégorie des pays à revenu intermédiaire, [...] les taux nationaux de couverture vaccinale étaient de 95 %. Le secteur pharmaceutique syrien prospérait, produisait plus de 90 % des médicaments nécessaires au pays et exportait ses produits dans 53 pays. À présent, près de six ans plus tard, le tableau est tout à l’opposé. D’après l’Organisation des Nations Unies, plus de 300 000 personnes ont été tuées ».

Que s’est-il passé ? Explication d’Alain Juppé [3] (Le Monde, 18/10/16) :« Assad [...] est responsable de la mort d’au moins 300 000 de ses compatriotes » – ce qui revient à dire que pour Alain Juppé, Daech et Al Qaïda n’ont jamais fait de mal à une mouche. Les « décodeurs » du Monde ne sont pas en reste pour vanter le caractère plutôt inoffensif de l’Etat islamique : « 80 % des victimes [de la guerre en Syrie, nldr] ont été tuées par les forces gouvernementales (armée régulière, milices locales et milices chiites étrangères alliées du régime), et 10 % par l’EI ». Inutile de préciser que lorsque le même Etat islamique frappe sur le sol français, Le Monde et Alain Juppé sont les premiers à nous abreuver de leur épouvante et de leur indignation.

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