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La démocratie sans frontières

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Liberté et dignité, des slogans porteurs

Certains pourraient se demander comment le chef de l’État, obsédé par la liberté d’expression au point de livrer des missiles antichars à des marcheurs pacifistes, a pu oublier de distribuer des tasers, des flash-balls et des fusils à pompe aux manifestants français contre la loi travail, de façon à ce qu’ils puissent faire jeu égal avec la police qui leur balançait des grenades à tout va, quand elle ne leur fonçait pas dessus en camion. Mais comment mettre dans le même sac un peuple entier (22 millions d’habitants) aux prises avec un despote, et une poignée de « casseurs » de la CGT qui se prélassent au pays de la liberté et de l’égalité ? Car toutes les revendications ne se valent pas.

Examinons, par exemple, celles des Syriens : « Durant les premières semaines de manifestations, les seules revendications des protestataires concernaient la liberté et la dignité dont ils avaient été trop longtemps spoliés.[...] Les Syriens avides de liberté et de dignité [...] restent dans leur immense majorité pacifiques. » lisait-on le 07/09/11 dans l’instructif et ô combien impartial blog du Monde Un œil sur la Syrie« Le régime ne semble pas avoir beaucoup à craindre d’une opposition émiettée, peu organisée et sans programme », note le 05/02/2011 Libération, qui mentionne un « appel lancé sur Internet à des manifestations [...] contre la ‘monocratie, la corruption et la tyrannie’ ».

Ce n’est pas sans autosatisfaction que nous apprenons que l’opposition syrienne est favorable à la liberté et à la dignité, et qu’en revanche elle désapprouve la corruption et la tyrannie. Quoi de plus transpartisan, quoi de plus semblable à nous ?

Le fait qu’elle n’ait pas de programme confirme à quel point elle partage nos valeurs. Et nous ne pouvons que souscrire à des slogans comme « liberté » et « dignité », qui concernent à peu près tout le monde, alors que ceux des manifestants contre la loi travail ne concernaient au fond que que deux catégories de personnes, celles qui ont un travail et celles qui n’en ont pas. Politisés à l’extrême, les militants anti El Khomri n’ont pas seulement fait preuve de misogynie en contredisant cette ministre, ils ont voulu mettre leur grain de sel dans la tambouille législative alors que personne ne leur avait demandé leur avis, ce qui montre assez leur absence de respect pour le débat démocratique. « Une partie de ces casseurs, chauffés à blanc par la haine et encouragés par l’impunité judiciaire, pourra être tentée de basculer dans le terrorisme. Nous devons nous inquiéter de leur jonction éventuelle avec les fous de Dieu », prophétisait Pascal Bruckner dans Le Figaro du 20/05/16« Faudra-t-il alors classer ces radicaux dans la catégorie des terroristes ? La question reste ouverte ».

Même son de cloche chez Pierre Gattaz, patron du MEDEF et maître à penser du parti socialiste, à propos des grèves de de la CGT : « Faire respecter l’Etat de droit, c’est faire en sorte que les minorités qui se comportent [...] comme des terroristes, ne bloquent pas tout le pays. » (Le Monde, 30/05/16).

En Syrie, « l’insurrection armée a été précédée par le soulèvement d’une partie croissante de la population, qui, en 2011 et 2012, ne demandait rien d’autre que [...] des réformes assurant plus de liberté, de dignité et de justice », continue à rabâcher Le Monde du 19.10.16.

De quelles réformes s’agissait-il concrètement, peu importe car le fait de vouloir des réformes est en soi un signe de positivité, qu’il serait malvenu de ne pas saluer. Et le problème avec la CGT c’est justement son refus des réformes, attitude typique de ceux qui sont « arc-boutés sur leurs acquis », pour reprendre la formule choc de François Fillon. Tout comme le gouvernement d’Assad, la CGT incarne le conservatisme, c’est-à-dire ce qui nous horrifie au-delà de tout.

« Nous ne pouvons plus avoir dans les semaines qui viennent de telles manifestations sur Paris, [...] avec l’hôpital Necker qui a été dévasté, c’est insupportable », s’alarmait Manuel Valls sur France Inter le 15/06/16 à propos d’un bris de glace, événement impensable dans un pays comme le nôtre. « Les casseurs voulaient tuer des policiers »,tweetait-il fébrilement dans la foulée.

Quand des hôpitaux sont attaqués à Deraa et que la police se fait tirer dessus réellement, personne ne parle decasseurs car sous un régime qualifié par nous de dictature, on estime que chacun a le droit de faire ce qu’il veut – meurtres, pillages, etc. – en vertu du principe que la démocratie n’a pas de prix.

En France, « pays des Lumières et des libertés » dont se gargarise Manuel Valls, ce n’est évidemment pas la même chose, et il est bien naturel que les manifestations soient considérées comme une atteinte à l’État de droit, les grèves comme des prises d’otages, et les militants de gauche comme des terroristes. Il n’est pas moins naturel que le gouvernement impose à coups de 49.3 une loi rejetée pendant des mois par les deux tiers de l’opinion. Un pays comme le nôtre, soumis à un état d’urgence permanent, à une propagande hystérique et à une surveillance de masse sans précédent, correspond en tous points à ce que nous avons l’habitude de nommer une démocratie moderne.

L’art de rester soi-même

« ‘La période de transition doit débuter avec la chute ou la mort de Bachar al-Assad’, a déclaré à deux agences de presse, dont l’AFP, le négociateur en chef de l’opposition syrienne, le chef rebelle salafiste Mohammed Allouche. » (L’Obs, 13/03/16). Le « négociateur » en question « dirige Jaïch Al-Islam, un groupe rebelle syrien d’obédience salafiste soutenu par l’Arabie saoudite, un des plus influents mouvements rebelles en Syrie»nous apprend Le Monde, sans toutefois s’appesantir sur les activités de ce sympathique groupe.

C’est dommage, car elles ne manquent pas de pittoresque : « Les atrocités que Jaïch al-Islam [...] a perpétrées ont été soigneusement ignorées, mais rivalisent avec celles commises par l’EI. Il est vrai que les deux milices, ainsi qu’Al-Qaïda ont de commun leur appartenance au wahhabisme, connu pour ses pratiques féroces [...] Selon l’OSDH, [...] le groupe « utilise les prisonniers et les captifs comme boucliers humains». « Parmi eux se trouvent des familles entières » [...] Une vidéo publiée sur internet montre trois camions transportant des cages en fer dans laquelle ont été enfermés hommes et femmes séparés, circulant dans une rue dévastée au milieu d’immeubles en ruine » (IHS NEWS, 02/11/2015).

 Un défenseur aussi ardent de la liberté et de la laïcité ne pouvait qu’être bombardé (c’est bien le cas de le dire) négociateur en chef de l’opposition syrienne, même si la négociation n’a pas l’air d’être son fort : « Les négociations sans fin portent atteinte au sort du peuple », assène-t-il avant de démissionner de son poste, le 29 mai dernier, pour protester contre l’échec des discussions de paix de Genève, autrement dit contre le fait qu’Assad soit toujours en vie [4].

Si Le Monde présente avec autant de décontraction le chef d’un groupe de tortionnaires salafistes comme le négociateur attitré de l’opposition syrienne, c’est qu’il ne juge même plus nécessaire de dissimuler le véritable visage de cette opposition. Il compte désormais sur nous (et il a bien raison) pour nous le dissimuler à nous-mêmes, et pour continuer à recracher sans faiblir le catéchisme qui nous a été déversé dessus cinq ans durant. Nous avons capté l’essentiel, à savoir que toute critique envers l’opposition syrienne peut nous rendre suspects de fascisme, de complotisme et de révisionnisme.

Est-ce réellement cela que nous voulons ? [5]

Tag(s) : #Médias

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