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L'entrée du Auchan City de Tourcoing (Nord), sur le parvis Saint-Christophe.  (KOCILA MAKDECHE / FRANCEINFO)

L'entrée du Auchan City de Tourcoing (Nord), sur le parvis Saint-Christophe. (KOCILA MAKDECHE / FRANCEINFO)

ENQUETE FRANCEINFO

"Ça fait longtemps que l'on dénonce ce qui se passe au Auchan CityLa caissière aux 85 centimes ou la fausse couche de Fadila* ne sont que des histoires parmi d'autres", explique un syndicaliste, en pointant du doigt une vieille armoire industrielle. Dans les locaux de la fédération CGT de Tourcoing (Nord), tous les documents relatifs aux contentieux suivis par le syndicat sont méticuleusement archivés dans une arrière-salle. Mais quand on fixe le meuble, un dossier saute tout de suite aux yeux, tant il est épais par rapport aux autres : celui concernant ce supermarché du centre-ville. 

Le syndicat et la direction du magasin sont engagés dans un bras de fer depuis plusieurs mois. A l'été 2016, la CGT soutient une caissière, licenciée après avoir laissé passer une boîte de sauce tomate non payée aux caisses automatiques. De nombreux articles de presse relatent les faits et une polémique éclate. Mais c'est surtout l'histoire de Fadila*, une caissière de 23 ans ayant fait une fausse couche sur son lieu de travail, fin novembre, qui suscite une vague d'indignation. A la veille de Noël, la CGT rend public le drame et le magasin tourquennois fait le tour des médias nationaux.

Fadila* finit par porter plainte contre X, le 10 janvier, pour "non-assistance à personne en danger" et "mise en danger de la vie d'autrui". Mais avant elle, deux autres employés syndiqués avaient déjà poursuivi leur employeur pour "harcèlement moral", "discrimination" et '"injures à caractère racial". Que se passe-t-il vraiment dans ce magasin ? Franceinfo s'est rendu sur place. 

Des accusations de racisme répétées

Dans les locaux de la CGT, situés à une centaine de mètres du supermarché, Habib Hamdoud fait des allers-retours nerveux. Le délégué syndical, dont l'imposante carrure laisse deviner le passé de boxeur, est aujourd'hui en arrêt maladie pour des problèmes de dos. Il explique aussi souffrir de dépression. Pourtant, tout se passait bien quand il a été embauché à l'ouverture du magasin, en 2011, pour installer les produits dans les rayons. Ce n'est qu'un an plus tard, lorsqu'il décide de se syndiquer, que la situation se dégrade, selon lui. Il finit par porter plainte en novembre 2016. 

Lors de son audition, dont franceinfo a pu consulter le procès-verbal, l'homme de 37 ans dresse une longue liste de propos blessants dont il aurait été la cible. "On n'est plus maîtres chez nous, les étrangers font la loi", aurait affirmé à plusieurs reprises un de ses supérieurs. "Les Français sont chefs, les Arabes travaillent", aurait répété un autre manager, dont une fois en février 2016, selon les accusations du syndicaliste. Récemment, lors d'une altercation avec un autre responsable de l'enseigne dans la réserve du magasin, le ton monte. "Si tu continues à faire le malin, on va te mettre une fiche S !", aurait lancé ce dernier. 

Franceinfo a eu connaissance de plusieurs témoignages d’employés attestant que des propos racistes visant le responsable syndical auraient bien été tenus par des managers du magasin. "Ils cherchent à me faire craquer, affirme Habib Hamdoud, excédé. Quand je travaillais, ils étaient toujours sur mon dos, à l'affût de la moindre erreur de ma part."

Le syndicaliste surveillé ?

Y a-t-il réellement eu une chasse aux sorcières contre le délégué CGT ? Un ancien agent de sécurité du magasin, contacté par franceinfo, affirme qu'un des supérieurs, cité dans la plainte, lui aurait demandé de surveiller Habib Hamdoud. "Je lui ai dit que je travaillais pour attraper les voleurs, pas pour surveiller les collègues", explique le quadragénaire. Licencié depuis, le vigile poursuit aujourd'hui Auchan City aux prud'hommes.

Le contentieux entre Habib Hamdoud et ses supérieurs était pourtant voué à être réglé en interne. En avril 2016, le syndicaliste est reçu par le directeur du supermarché. Pendant deux heures, Habib Hamdoud s’épanche sur sa situation. "Il a entendu ce que j’ai subi. Il m’a dit qu’il avait compris pour 'les écarts' et 'les propos' que j’ai essuyés, qu’il voulait 'assainir' la situation. Mais rien n’a changé", fustige-t-il, excédé.

"La situation dans ce Auchan City témoigne du contexte nauséabond qui pourrit notre société : celui dans lequel on peut faire, en toute impunité, l'amalgame entre une personne ayant un nom à consonance maghrébine et un terroriste", estime Ioannis Kappopoulos, son conseil. L'avocat, qui plaide régulièrement pour la CGT, défend aussi Fadila* et l'autre syndicaliste qui a déposé plainte. 

"Nous contestons toute accusation de discrimination" 

La CGT tente-t-elle de faire plier la direction en multipliant les actions en justice ? Des propos racistes ont-ils été prononcés par les managers du magasin sans qu'ils soient inquiétés ? Contactée par franceinfo, la direction du supermarché tourquennois confirme seulement qu'au moins deux des trois responsables accusés d'injures par Habib Hamdoud sont toujours en fonction. Pour le reste, elle renvoie vers la direction nationale du groupe Auchan, qui gère la communication depuis la polémique sur la caissière. 

Sollicitée à son tour par franceinfo, celle-ci n'est pas beaucoup plus bavarde à propos des accusations. "Nous ne nous exprimerons pas sur la plainte, pour laquelle nous n'avons pas été convoqués, explique l'enseigne de grande distribution. Nous contestons, en tout état de cause, toute accusation de discrimination et réservons aux enquêteurs, s'ils nous sollicitent, les éléments en notre possession."

"Personne ne m'a demandé comment j'allais" 

Une enquête de l'inspection du travail est en cours pour cette affaire, confirme à franceinfo une source judiciaire. L'administration a par ailleurs été saisie en décembre pour le cas de la fausse couche de la caissière. Sur ce point, Auchan n'a répondu que par l'intermédiaire de deux communiqués. Dans le premier, l'enseigne dénonce "l’instrumentalisation calomnieuse de cette situation douloureuse" par la CGT. Le second, qui s'appuie sur une enquête du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) du magasin, juge qu'"aucune faute ou erreur de la hiérarchie du magasin" n'a été commise. La chaîne reconnaît seulement que la "proximité managériale aurait pu être, sur ce cas précis, plus forte". Dans ce communiqué, David Guilluy, le directeur du magasin, précise : "L’entreprise fera tout pour favoriser le retour de notre hôtesse dans les meilleures conditions habituelles de notre établissement. Je m’en porte personnellement garant."

"S'ils avaient réagi dignement, nous n'aurions pas envisagé le dépôt de plainte, mais leur communiqué de presse était inacceptable"estime de son côté Ioannis Kappopoulos, l'avocat de Fadila*. La jeune femme assure qu'elle ne comptait pas porter plainte au début. "J'ai décidé de parler de mon histoire parce que ma direction n'a eu aucune considération pour moi. Personne ne m'a demandé comment j'allais", raconte-t-elle à franceinfo, le regard rivé vers le sol. Après un silence, elle lève les yeux :  "Ce qui m'est arrivé ne doit plus arriver à d'autres femmes. On n'est pas des esclaves."

*Le prénom a été modifié à la demande de notre interlocutrice.

 

 

Tag(s) : #Lutte de classes

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