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Le 29 août 2015, lors du discours de rentrée politique de Marine Le Pen à Brachay, en Haute-Marne. (Kamil Zihnioglu/SIPA)

Le 29 août 2015, lors du discours de rentrée politique de Marine Le Pen à Brachay, en Haute-Marne. (Kamil Zihnioglu/SIPA)

L'OBS

"Le Front national est devenu un parti national : il a des électeurs partout"

Depuis un an, tous les sondages qualifient systématiquement Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle. 'C'est du jamais-vu', précise Pascal Perrineau, spécialiste de l'extrême droite, qui analyse l'ancrage de l'électorat frontiste, très fort chez les jeunes et les ouvriers. Interview.

Politologue et spécialiste de sociologie électorale, Pascal Perrineau a dirigé le Cevipof (le centre de recherches politiques de Sciences-Po et du CNRS) jusqu'en 2013. Il est professeur à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, chargé de cours sur les comportements politiques et l'extrême droite en France et en Europe. Il est le premier, dès 1996, à avoir présenté le Front national comme premier parti ouvrier de France. 

 

Marine Le Pen va-t-elle profiter à votre avis de l'affaire Fillon ?

Il faut attendre une dizaine de jours pour mesurer sérieusement les conséquences de cette affaire, car les sondages à chaud sont toujours trompeurs. Mais elle profitera sans doute d'abord au Front national, car François Fillon était un verrou à la progression de Marine Le Pen. Ce verrou a pu être endommagé. Quelle sera l'ampleur de la décrédibilisation du candidat Fillon ? Cela dépend en partie de ce que fera la France taiseuse de province…

La candidature de François Fillon peut-elle malgré tout la gêner ?

Oui, car quoi qu'elle en dise, il lui est plus difficile de trouver une nouvelle clientèle dans cette France conservatrice séduite par François Fillon. Cela dit, si la victoire de Fillon a enrayé la dynamique Le Pen, elle ne l'a pas arrêtée. Il lui a pris 2 à 3 points dans la foulée de son élection. Elle les a certes vite retrouvés, mais c'est quand même un signe qu'elle aura du mal à élargir son assise.

Pourtant, le programme économique et social très libéral de Fillon est du pain bénit pour le Front national, dont le programme se veut très social, très protecteur ?

Ce devrait effectivement être le cas. Le "choc libéral" proposé par François Fillon est, en principe, un point positif pour Marine Le Pen. Toutes les catégories sociales, épouvantées par les conséquences de la mondialisation et qui cherchent d'abord de la protection resteront, en effet dans le giron du FN et continueront de lui faire confiance car il se présente en défenseur de la puissance publique. Mais dans les milieux catholiques, la victoire de Fillon lui a fait du tort. Le FN a perdu des électeurs chez les catholiques pratiquants, où il n'obtient que 16% des voix, quand Fillon en capte 48%.

En outre, l'électorat des gens âgés de plus de 65 ans résiste depuis longtemps à l'attraction du Front national. Or, c'est une catégorie sociale qui vote plus que les autres. C'est la force de François Fillon, qui, lui, l'a massivement ralliée à lui. Mais, de ce point de vue, le candidat des Républicains doit aussi faire attention : sa proposition sur la Sécurité sociale a inquiété les gens âgés, très concernés par la protection sociale. L'enjeu pour Marine Le Pen étant d'élargir sa base électorale, elle cherchera à séduire cet électorat.

La cote de Marine Le Pen dans les sondages ne s'effrite pas. Comment l'expliquez-vous ?

Nous en sommes à la dixième vague de nos enquêtes (1), et Marine Le Pen fait toujours la course en tête. Elle arrive en premier dans nos sondages d'intentions de vote, quel que soit le cas de figure. Avec 25% à 26% des intentions de vote, elle devance à la mi-janvier François Fillon, qui oscille entre 23% et 25% et Emmanuel Macron, qui obtient entre 17% et 21%.

Serait-elle indéboulonnable ?

En tout cas, sa situation est d'une grande stabilité depuis trois ans. Le Front national est le premier parti de Franceen nombre de voix depuis les élections européennes de 2014, position confirmée lors des élections départementales et régionales. Son électorat fait désormais partie des grands électorats français structurés. Depuis un an, Marine Le Pen est systématiquement qualifiée pour le second tour de la présidentielle. C'est du jamais-vu par rapport aux élections présidentielles précédentes.

Comment cette solidité s'explique-t-elle ?

Elle dispose de l'électorat le plus fidélisé - contrairement à celui des autres candidats, qui est plus flottant -, et il est bien enraciné dans la société française. C'est d'abord un électorat jeune, sensiblement plus que celui d'Emmanuel Macron. Marine Le Pen arrive en tête chez les 18-24 ans. Ce sont des jeunes dont on parle rarement : en stage d'apprentissage, en galère sur le marché du travail ou au chômage.

Ensuite un électorat populaire : elle recueille aux alentours de 40% des intentions de vote chez les ouvriers se disant certains d'aller voter, plus de 30% chez les employés. Chez les chômeurs, elle arrive de loin la première. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : le FN demeure le vecteur d'expression politique et électorale de tous ceux qui se sentent en perte de repères. Plus de 40% des électeurs qui disent qu'ils n'arrivent pas à s'en sortir avec les revenus du ménage ont l'intention de voter le Pen. C'est aussi le cas de 28% de ceux qui gagnent moins de 1.250 euros par mois, de 31% des locataires d'un logement HLM.

Le FN est, d'une certaine manière, devenu le "parti de la classe ouvrière". C'est si vrai qu'il n'attire que 15% des électeurs qui ont les revenus les plus élevés (plus de 6.000 euros par mois) et seulement 11% dans l'aristocratie du diplôme (bac+4 et grandes écoles).

Mais tous ceux qui se sentent en souffrance pourraient se réfugier dans l'abstention…

Oui, si la souffrance de ces Français s'était muée en indifférence. Mais elle s'est muée en une colère qui n'a jamais été aussi violente. La force de Marine Le Pen est précisément d'avoir réussi à canaliser cette colère. Elle en a fait une arme. Son exploit, si l'on peut dire, est d'avoir réussi à faire rester ces Français dans le système politique et électoral, alors qu'elle ne cesse de dénoncer le "système". Sa limite est qu'elle reste une puissance solitaire. Or, dans le régime de la Ve République, il faut des alliés pour gouverner.

La question de l'immigration est-elle toujours la première des motivations des électeurs du Front national ?

Elle reste une des premières, mais elle est étroitement mêlée à la question du terrorisme. Dans l'ensemble de l'électorat, l'immigration est maintenant le troisième enjeu, derrière celui du terrorisme, cité en premier, et du chômage. L'avenir de la protection sociale est en quatrième position.

Cette importance des enjeux du terrorisme et de l'immigration est facilement explicable : les attentats et la crise des migrants ont fait leur œuvre. Dans les années 1980, l'aspiration sécuritaire et la peur de l'étranger suffisaient à identifier l'électeur du Front national. Aujourd'hui, la lutte contre l'insécurité n'est même plus un sujet de débat. De part et d'autre de l'échiquier politique, tout le monde a admis que le droit à la sécurité était un droit essentiel.

Enfin et surtout, les positions du FN sur la sécurité et l'immigration passent mieux qu'autrefois car il se fait le relais des préoccupations des "gens d'en bas" en matière sociale, ce qui n'était pas le cas auparavant. Le Front national mérite donc mieux son nom aujourd'hui. Il est en effet devenu un parti national, au sens géographique du terme : il dispose d'électeurs partout sur le territoire et, aux élections, il aligne partout des scores à deux chiffres.

Propos recueillis par Carole Barjon

(1) Sur un échantillon panellisé de 25.000 personnes, dont il reste, en janvier 2017, 15.921 personnes inscrites sur les listes électorales (enquête électorale française 2017 réalisée par Ipsos pour le Cevipof et "le Monde").


 

 

Tag(s) : #Politique française