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[ Vers le Grexit ? 2/3 ] - Grèce : l'impasse géostratégique

L'arène nue

 
 Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur
de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Il vient également de publier Trente bonnes raisons de sortir de l'Europe.
mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traite successivement de l'impasse économique, de l'impasse géostratégique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes.
Ci-dessous, le second volet : 
Par sa géographie, la Grèce se situe à un carrefour entre les bassins occidental et oriental de la Méditerranée et entre celle-ci et les Balkans. En raison de cette situation, elle n’a cessé, depuis une indépendance (1830) chèrement acquise à la suite d’une longue et meurtrière guerre d’indépendance dont elle est sortie lourdement endettée, de voir sa souveraineté étroitement limitée par des ingérences étrangères – principalement de la part du Royaume-Uni dont les États-Unis prennent le relais en 1947, tandis que l’Allemagne fait subir à ce pays, de 1941 à 1944, l’une des occupations les plus meurtrières et les plus destructrices en Europe. Cette situation et cette histoire ont généré un rapport très particulier de la Grèce à l’Europe occidentale – à laquelle elle a fourni les fondements de sa civilisation. Les Grecs se veulent profondément européens, mais la Grèce a presque toujours été considérée par les Européens de l’Ouest non comme un partenaire mais comme un objet dont les intérêts fondamentaux n’ont pas à être pris en compte.
Par sa religion et son histoire, la Grèce entretient par ailleurs des rapports spéciaux avec une Russie qui, du XVe siècle à 1917, s’est voulue à la fois dépositaire de l’héritage byzantin et protectrice des orthodoxes. Depuis l’indépendance de la Grèce, les intérêts géostratégiques de la Russie ont souvent convergé avec les siens, les Russes s’opposant à une puissance turque sur laquelle les Grecs conquièrent leur indépendance, qu’ils affrontent durant un siècle afin d’achever la construction de leur territoire national, et qui leur impose, depuis 1974, un défi stratégique permanent à Chypre comme en Égée.
Par deux fois, en 1976 et 1987, les différends sur la délimitation des eaux territoriales et de l’espace aérien égéens ainsi que sur les droits exclusifs d’exploitation du plateau continental ont failli conduire la Grèce et la Turquie – toutes deux membres de l’OTAN – à un conflit armé. Et en juin 1995, le Parlement turc a donné à son gouvernement une autorisation permanente de déclarer la guerre à la Grèce au cas où celle-ci étendrait ses eaux territoriales à 12 milles autour des îles habitées, en application de la Convention internationale sur le droit de la mer de Montego Bay (1982)… extension mise en œuvre par la Turquie en mer Noire et en Méditerranée.
En 1975, les Premiers ministres grec et turc avaient bien convenu de recourir, concernant ces litiges, à l’arbitrage de la Cour de justice internationale. Mais sitôt de retour à Ankara, le chef du gouvernement turc, alors prisonnier de sa coalition avec l’extrême droite, s’était dédit. Si bien que la question reste pendante, les tensions entretenues par la Turquie ayant conduit les deux pays à geler, depuis 1988, toute prospection et toute mise en valeur d’un sous-sol égéen qui pourrait pourtant être, pour la Grèce, une source d’énergie et de richesses dont elle a le plus grand besoin.
Dans cette affaire pas plus que dans la question chypriote (aujourd’hui compliquée par la volonté de la Turquie d’empêcher Chypre d’exploiter le gisement gazier découvert entre ses côtes et le littoral libano-israélien), la Grèce n’a jamais pu compter sur la moindre solidarité effective de la part de l’UE, laquelle a engagé (et poursuit) des négociations d’adhésion avec un État (la Turquie) qui occupe et colonise illégalement le tiers du territoire d’un de ses membres (Chypre), tout en niant les droits souverains d’un autre (la Grèce) – situation, en vérité, parfaitement ubuesque.
Pire, lorsque la Turquie engage, en 1996, une grave escalade autour des îlots grecs d’Imia dans le Dodécanèse, ni le Conseil européen, ni la Commission n’affirment la solidarité de l’Union, pourtant élémentaire, avec celui de ses membres qui se trouve agressé. Seul le Parlement vote alors une résolution – sans effet pratique – dénonçant la « dangereuse violation (…) des droits souverains de la Grèce ». Et c’est finalement au président américain qu’il reviendra de conduire la médiation qui aboutira au rétablissement du statu quo, avant un regain de tension autour des mêmes îlots en 2005. De même, la menace de frappes turques pour empêcher le déploiement par Chypre, en 1997, de 20 missiles S-300 achetés à la Russie, purement défensifs, ne suscitera-t-elle aucune solidarité de la part de l’UE. Et là encore c’est à une médiation américaine que l’on parviendra à une solution, les missiles étant « confiés » à la Grèce qui les déploie en Crète.
L’UE n’a pas davantage exigé que la Turquie renonce à sa doctrine dite des « zones grises » qui suppose, malgré les dispositions des traités dont elle est signataire, que plus de cent îlots dont le nom ne figure pas expressément dans ces traités ne soient plus considérés comme grecs. Quant au président Erdogan, il multiplie depuis la mi-2016 les déclarations aussi provocantes que potentiellement irrédentistes – évoquant les « frontières du cœur », celles du défunt Empire ottoman, ou affirmant que le traité de Lausanne qui fixa les frontières réelles de la nouvelle Turquie en 1923 est désormais caduc – des déclarations à l’évidence incompatibles avec les principes de l’UE… sans que celle-ci manifeste pour autant la moindre émotion.
Elle ne s’émeut pas davantage de la dangereuse multiplication des incidents depuis six mois : survols répétés d’îles grecques habitées ou non dans l’est égéen, violations des eaux territoriales, nouvelles provocations autour d’Imia depuis plusieurs semaines. Alors même que la Grèce s’inquiète de tractations entre Ankara et Tirana qui pourraient aboutir au déploiement d’une partie de la flotte turque dans les ports albanais. Car il faudrait alors, pour la Grèce qui, depuis la fin des régimes communistes, considère qu’il n’y a plus de menace sur sa façade maritime occidentale, y ramener des forces qui affaibliraient d’autant la défense de l’Égée.
En réalité, même si les Grecs ont toujours voulu croire que l’appartenance à l’UE constituait une assurance de sécurité face à la Turquie, il n’en a jamais rien été. Et il n’en est rien aujourd’hui. Ce qu’a encore confirmé la crise des migrants de 2015, dans laquelle les Grecs se sont retrouvés seuls face à un flot migratoire manipulé par le pouvoir turc. Car nonobstant les promesses, l’aide européenne n’est jamais arrivée que de manière dérisoire, tandis que les déclarations de la chancelière allemande jouaient comme une pompe aspirante, puis que la fermeture des frontières dans les Balkans, bientôt patronnée par l’Autriche, transformait la Grèce en nasse. Enfin, cédant au chantage d’Erdogan, la chancelière Merkel « négociait » l’arrosage d’un régime islamiste en pleine dérive autoritaire, expert en détournement de fonds vers les poches du clan Erdogan et du parti à sa dévotion : trois puis six milliards d’euros (en sus des subsides que l’UE a déversés sur ce pays au titre de la réalisation de l’union douanière) dans le même temps où, de l’autre main, l’UE continuait à étrangler la Grèce.
En fait, l’UE n’a jamais exercé la moindre pression sérieuse sur la Turquie pour qu’elle mette un terme à la tension permanente qui contraint la Grèce, dont la population est 6,5 fois moins importante que celle de son menaçant voisin (elle le sera 8 fois moins à l’horizon 2050), à fournir un effort de défense disproportionné par rapport à ses ressources (l’armée grecque est 3,5 fois moins importante que la turque, son budget est toujours, en pourcentage du PIB, le deuxième de l’OTAN après celui des États-Unis). Or cet effort a participé au premier chef à la « construction de la dette » comme à la corruption de la classe politique, dont les marchés d’armement ont été le moteur essentiel, dont le contribuable grec a supporté le coût et dont les industries de défense allemande et française figurent parmi les principaux bénéficiaires puisque la Grèce est régulièrement leur deuxième et troisième clients. 
Face à une Turquie qui ne craint plus d’affirmer ses ambitions néo-ottomanes, voire son révisionnisme en matière de frontières, la Grèce se trouve donc à la fois affaiblie par les politiques que lui ont imposées l’UE et sans soutien effectif de la part de celle-ci, y compris dans la défense de ses intérêts fondamentaux. Au contraire, la politique de l’UE à l’égard de la Russie l’éloigne d’une puissance qui est son allié naturel dans le contexte géopolitique régional. De sorte que le gouvernement Tsipras a d’abord tenté de s’opposer à une perpétuation des sanctions contre la Russie, à l’évidence contraire aux intérêts grecs. Avant de capituler sur cette question-là comme sur les autres – au risque de faire les frais d’un véritable rapprochement russo-turc.
Pourtant la Russie est désormais non seulement le pays d’origine d’un des principaux contingents de touristes fréquentant la Grèce, et un débouché essentiel pour son agriculture, qui, au pire moment pour le pays, a pâti des sanctions européennes, mais elle est aussi un partenaire potentiel précieux pour le relèvement économique notamment à cause du projet de gazoduc contournant l’Ukraine par le sud, qui pourrait permettre à la Grèce d’encaisser des droits, tout en obtenant des fournitures de gaz à un prix inférieur aux cours mondiaux, importantes pour un pays dont les ressources en énergies fossiles se limitent pour l’essentiel à quelques gisement de lignite.
Tag(s) : #Europe Grèce

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