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Christophe Guilluy, géographe : "La France d’en haut, celle de la mondialisation heureuse, a trouvé son candidat, Macron.

Dans un entretien au « Monde », le géographe estime que le vote en faveur du candidat du mouvement En marche ! est l’expression du repli des gagnants de la mondialisation, insensibles aux difficultés rencontrées par les classes populaires.

 
LE MONDE | 
Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer
 
« De la même manière que l’Amérique périphérique a porté le vote Trump et l’Angleterre périphérique le Brexit, la France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales, porte pour partie la contestation populiste. » (Emmanuel Macron, le 25 avril, à Paris=.
Christophe Guilluy est géographe. A travers différents ouvrages, dont Fractures françaises (François Bourin, 2010), il entend démontrer comment l’exclusion et la pauvreté se concentrent dans certains territoires périurbains et ruraux. Un sentiment de désaffiliation se diffuse au sein des classes populaires habitant ces espaces et explique la montée des extrêmes et de l’abstention, ainsi que celle d’un malaise identitaire. Plus récemment, il a publié Le Crépuscule de la France d’en haut (Flammarion, 2016).
 
Comment interprétez-vous les résultats du premier tour ?
 
Christophe Guilluy.- La recomposition politique à laquelle nous assistons est le fruit d’un temps long, celui de l’adaptation de la société française aux normes d’un modèle économique et territorial mondialisé. Comme dans tous les pays développés, elle révèle logiquement le nouveau clivage entre gagnants et perdants de la mondialisation en faisant imploser le vieux clivage gauche-droite.
 
Cette puissante recomposition, commencée en 1992 lors du référendum de Maastricht, permet de rendre visible les véritables fractures françaises. Ce retour d’une lutte des classes invisibles et inconscientes s’illustre parfaitement dans le duel du second tour entre Macron et Le Pen. On peut parler d’ailleurs d’un affrontement chimiquement pur, l’un étant le négatif de l’autre.
 
L’affrontement Macron-Le Pen rejoue-t-il l’opposition entre les grands centres urbains et la France périphérique ?
 
Absolument, Macron est en effet le candidat des métropoles mondialisées. Inversement, de la même manière que l’Amérique périphérique a porté le vote Trump et l’Angleterre périphérique le Brexit, la France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes et des zones rurales, porte pour partie la contestation populiste. Partout, ce vote repose sur une sociologie, celle des ouvriers, des employés, d’une partie des professions intermédiaires qui constituaient hier le socle de la classe moyenne occidentale. La disparition de la classe moyenne est en effet au cœur de la recomposition politique à laquelle nous assistons.
 
Est-ce que vous associez Emmanuel Macron à la « France d’en haut » dont vous annoncez dans votre dernier ouvrage le crépuscule ?
 
Oui, la France d’en haut, celle de la mondialisation heureuse, a trouvé son candidat. Si son élection semble assurée, cette victoire risque de se transformer en une victoire à la Pyrrhus si la contestation des classes populaires n’est pas prise en compte. La France d’en haut a ainsi plus à redouter de son mépris de classe, de son grégarisme social, et plus généralement de son enfermement intellectuel, que des élections.
 
La France semble se partager entre l’Est où se concentre le vote Le Pen et l’Ouest où Macron obtient ses meilleurs résultats. Comment comprenez-vous cette division ?
Il s’agit de l’opposition historique entre la France industrielle et urbaine à l’est, et de la France tertiaire et rurale à l’ouest. Elle décrit aussi depuis plusieurs décennies les territoires de la désindustrialisation du Nord et de l’Est et, inversement, à l’ouest, les territoires de la dynamique démographique et économique.
 
Logiquement, on va retrouver à l’ouest les lignes de force de Macron, à l’est celles de Le Pen. Mais cette géographie héritée ne permet pas de lire les nouvelles lignes de fractures sociales et politiques qui traversent la société française. En fait, quelles que soient les régions, la recomposition économique et sociale renforce les inégalités entre grandes villes et les espaces de la France périphérique.
 
Quelle que soit la région (à l’ouest ou à l’est), le vote Macron, celui des gagnants de la mondialisation, est ainsi surreprésenté dans toutes les métropoles et le vote Le Pen surreprésenté dans la France périphérique, celle des petites villes et du rural.
Ces dynamiques, perceptibles dans l’ensemble des pays développés, vont se cristalliser et se renforcer au second tour.
 
Y a-t-il eu une bataille pour le vote ouvrier entre Mélenchon et Le Pen ?
 
Oui. Et Mélenchon a su capter une fraction de l’électorat populaire, essentiellement celui des banlieues des grandes villes. De son côté, Le Pen a attiré l’électorat populaire de la France périphérique. Cette fracture politique au sein des classes populaires révèle en filigrane la fracture culturelle.
 
Quel est l’électorat le plus mobilisé contre le Front national ? L’hypothèse d’un report important des voix au second tour de La France insoumise vers le FN vous semble-t-elle plausible ?
 
La France d’en haut, celle des gagnants de la mondialisation, mais aussi l’électorat plus ou moins protégé des effets de cette mondialisation, sera évidemment la plus mobilisée. Mélenchon porte comme Le Pen un discours antisystème et contre la mondialisation qui l’oppose frontalement à Macron. Logiquement, une minorité de l’électorat mélenchoniste peut se reporter sur le FN.
 
Que signifie pour vous la percée des mouvements politiques et le recul des partis politiques traditionnels ?
 
En France, comme dans tous les pays développés, nous vivons le temps de la lente (mais progressive) sortie de la classe moyenne de catégories qui en constituaient hier le socle. Les ouvriers d’abord, puis les employés, les paysans, et maintenant une partie des professions intermédiaires.
 
Cette affaissement de la classe moyenne explique le processus de désaffiliation politique et culturelle des classes populaires et d’une partie des professions intermédiaires que l’on retrouve aujourd’hui dans l’abstention, le vote FN et pour partie chez Mélenchon. C’est cette disparition de la classe moyenne qui explique l’implosion des partis traditionnels. Ces partis continuent à s’adresser à une classe moyenne qui n’existe plus. Le socle électoral de la droite se restreint aux retraités, celui du PS n’est plus que résiduel. Ce processus long condamne mécaniquement le vieux clivage gauche-droite.
 
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les candidats des primaires de la droite et de la gauche ne sont pas au second tour. Inversement, les qualifiés du second tour sont ceux qui se sont positionnés en dehors de ce clivage.
 
Ce premier tour exprime-t-il un malaise identitaire ou est-ce que d’autres affects sont aussi à l’œuvre ?
 
Avec la disparition de la classe moyenne, l’émergence de la société multiculturelle constitue l’autre moteur de la contestation populiste en France, en Europe comme aux Etats-Unis. Comme dans toutes les sociétés multiculturelles, l’anxiété des populations est forte sur la question de l’immigration. Elle est liée à l’angoisse de devenir minoritaire.
 
L’instabilité démographique génère ainsi une insécurité culturelle qui est prioritairement ressentie par ceux qui n’ont pas les moyens de la frontière invisible avec l’Autre. Contrairement aux catégories modestes, les catégories supérieures ont la possibilité d’ériger des frontières invisibles (elles peuvent choisir leur lieu de résidence ou l’école qui va scolariser leurs enfants). Elles peuvent donc porter le discours de la société ouverte en s’en protégeant.
 
Inversement, les plus modestes, qui n’ont pas les moyens de la frontière invisible avec l’Autre, vont demander à un Etat fort de les protéger, de maintenir des frontières. Elles seront donc beaucoup plus réceptives aux discours populistes que les autres. C’est pourquoi, y compris dans des pays où le chômage est faible, les mouvements populistes vont être portés par ces mêmes catégories populaires et prendre racine dans les mêmes territoires. L’Autriche périphérique, la Suisse périphérique, les Pays-Bas périphériques ou l’Allemagne périphérique portent ainsi la vague populiste.
 
Comment se présentent les législatives ?
 
Le risque est de les voir se dérouler sans le peuple et sans que les partis ne prennent en compte un diagnostic social et territorial pourtant explosif. Si tel était le cas, il n’est pas difficile de prévoir une montée d’une contestation sociale et politique qui condamne à court terme la France d’en haut.
 

Marc-Olivier Bherer
Journaliste au Monde

 

Tag(s) : #Politique française

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