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LE BLOG DE DESCARTES

Ce fut l’épilogue d’une campagne présidentielle pas comme les autres, et qui lorsque on la regardera rétrospectivement apparaîtra comme un révélateur de l’état désastreux du débat politique en France. On sentait déjà depuis trois décennies que la communication était en train de dévorer la politique. Nous sommes maintenant les acteurs du dernier épisode de cette transformation. Non seulement cette campagne aura vu la consécration des égo-politiciens, elle a vu la politique rabaissée au niveau d’un spectacle.

 

Le débat d’hier fut le point d’orgue, l’illustration jusqu’à la caricature de ces dérives. Il est d’ailleurs intéressant de remonter l’histoire de ce fameux débat des finalistes. Car celui-ci n’a pas toujours existé. De Gaulle puis Pompidou ne s’y sont jamais prêtés, estimant qu’un combat de coqs n’était pas le meilleur endroit pour faire passer un message politique. Giscard et Mitterrand, qui ne voyaient la modernité que sous le prisme américain, importent cette innovation lors de l’élection de 1974 Mais le ton reste compassé : le public français est encore attaché à une certaine dignité de la politique, et il n’est pas question pour les deus finalistes de jouer les bateleurs de foire alors qu’ils veulent démontrer leur capacité à chausser les bottes de mongénéral. La mise en scène, le langage, les sujets abordés doivent toujours donner l’impression d’un exercice sérieux, presque solennel. On ne jauge pas les programmes – les deux candidats ont eu largement l’opportunité de les présenter et de les expliquer – mais la capacité nerveuse à « tenir » face à un adversaire coriace, à prendre l’ascendant, à ne pas se laisser dominer. Et à l’époque, la télévision ne nous présentait pas interminablement les coulisses, les loges des candidats, le contenu de leur dernier repas avant l’affrontement. Parce que l’important se passait sur le plateau.

 

C’était, il faut le dire, le temps ou un ministre ne s’abaissait pas à aller chez Ruquier Un ministre, un président même pouvaient aller dans une émission littéraire ou scientifique, où l’on parle de sujets sérieux. Mais hors de question de s’installer dans le fauteuil de l’amuseur public. Parce que la politique, c’était sérieux. Mais ça, c’était avant : un jour, les politiques ont commencé à aller chez « On n’est pas couché »… et ils ont pris des mauvaises habitudes. Et du coup, on en est arrivé maintenant au point où l’on ne fait plus la différence entre les débats de ONPC et un face-à-face de deuxième tour d’élection présidentielle. Le même vocabulaire, les mêmes saillies, les mêmes insultes, la même superficialité. On se souvient qu’il y a encore quelques années un animateur facétieux avait présenté une paire de gants de boxe aux participants d’un débat politique avait fait scandale. Aujourd’hui, il ne ferait même pas parler de lui, tant nous avons internalisé la transformation du débat politique en spectacle de foire.

 

Hier soir, aucun des deux opposants n’a été à la hauteur. Côté Marine Le Pen, on a eu droit à un numéro de Calamity Jane, défouraillant à tout propos pour attaquer son adversaire dans un langage qui n’était pas celui que commande l’occasion. Là où elle devait montrer une capacité de s’élever au dessus de la mêlée et assumer une attitude présidentielle, elle s’est au contraire mis au niveau d’une joute entre porte-flingues. Côté Macron, ce n’était pas mieux. Outre le fait de répéter inlassablement les mêmes formules creuses ( il a dit « la France mérite mieux que vous » au moins quarante fois, pour ne donner qu’un exemple) il a essayé de faire le numéro du professeur méprisant, oubliant qu’il n’était pas devant le jury d’agrégation en économie, mais devant des électeurs qui attendent, là aussi, une certaine hauteur de vues. La fin du débat fut peut-être le comble du ridicule : appelés à sortir leur « carte blanche », Macron nous parle des aides de vie pour les enfants « en situation de handicap » (on ne peut plus dire « handicapés », ce n’est plus politiquement correct). Est-ce du niveau d’un président de la République ?

 

Disons le clairement : ce n’est pas moi qui reprocherai aux candidats de ne pas avoir exposé clairement leur programme. Après neuf mois de campagne, on aura eu largement l’opportunité de comprendre ce que chacun veut faire, de comparer les avantages et les inconvénients, de voir les contradictions et les zones d’ombre. Ce n’est pas en deux heures qu’on va nous révéler ce qu’on n’a pas réussi à faire passer en neuf mois. Ce qu’on demande dans un face-à-face présidentiel, c’est un peu ce qui est demandé dans un grand oral de l’ENA. C’est une démonstration du candidat de se mettre en valeur, d’articuler non pas les détails sordides de telle ou telle mesure, mais une vision globale, éthique et politique. D’ailleurs, les répliques qui ont marqué l’histoire de ces débats n’ont jamais concerné des points de programme : « monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur », « vous m’accusez d’être l’homme du passé, mais vous êtes l’homme du passif », « vous n’êtes pas le président, et je ne suis pas le premier ministre – oui, monsieur le premier ministre », chacune de ces formules révèle un rapport au politique, à la société, au pouvoir. Rien de tel dans le débat d’hier soir.

 

Pourtant, ce débat m’a convaincu de voter pour Marine Le Pen au deuxième tour. Et je voudrais vous expliquer pourquoi. Macron est un libéral et un eurolâtre assumé. Mais ce n’est pas là son moindre défaut. Le problème avec lui – et avec ceux qui le soutiennent – est une totale inconscience quant à la portée de la crise politique que nous vivons. Alors qu’à peine un peu moins d’un électeur sur quatre a soutenu son projet, alors qu’il sera élu avec les voix de gens qui ont montré par leur vote au premier tour qu’ils ne le partagent pas, il parle et il agit comme si ce projet avait reçu un soutien majoritaire. Il n’y a chez lui aucune volonté de tenir compte des voix dissonantes, d’adapter ce projet au paysage électoral. Comme il sied à un égo-politique, aucune concession, aucun compromis. Le programme, TOUT le programme, sera appliqué même s’il n’a qu’un soutien minoritaire.

 

Avec Macron président, il n’y aura pas de retour critique, pas d’analyse, pas de discussion. Voter Macron, c’est donner à cette caste politique qui – de droite comme de gauche – soutient Macron, c’est donner à cette caste culturelle qui a rempli la Philarmonie de Paris à l’appel de la ministre de la culture la plus transparente de l’histoire de la République, une assurance que tout continuera comme avant, que ce n’est pas la peine de se poser des questions avant cinq ans. Et on pourra continuer comme avec François Hollande avec les petits arrangements et les mesures cosmétiques pendant que notre industrie, notre enseignement, notre recherche et notre protection sociale sont progressivement érodées. Et on continuera à ignorer cette « France périphérique » qu’un célèbre rapport de Terra Nova avait condamné à la marginalisation.

 

Si MLP était élue, elle ne sera probablement pas en mesure de gouverner. Mais au moins, cela fera sur notre classe politique, sur nos élites culturelles, l’effet d’un coup de canon. Ca les obligera à se poser des questions, à changer leurs comportements, à prendre en compte enfin ceux que la « mondialisation » a laissé sur le bord du chemin. Et aussi à changer des choses pour pouvoir reconquérir le pouvoir.

 

Aujourd’hui, le plus grand danger ce serait la complaisance du « business as usual ». C’est la continuité de la politique du chien crevé au fil de l’eau qui nous conduit tout droit à la catastrophe. Or, je ne vois pas aujourd’hui ce qui pourrait sortir nos élites de leur complaisance, si ce n’est un tremblement de terre politique. Il y a des moment où il faut avoir le courage de prendre des risques.

 

Descartes

DESCARTES

Tag(s) : #Politique française