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Brésil : coup d’État militaire, le galop d’essai ?

par Lucien

Brésil : Revue Pestilentielle (ex-Revue Crade) du 30 mai 2017

Il y a environ 8 mois, j’ai interrompu mes interventions et mes traductions sur le blog Si le Brésil m’était traduit, tant l’odeur pestilentielle qui se dégageait des événements au Brésil me devenait insupportable. C’était trop de boue. Observer et rendre compte de l’actualité politique du Brésil depuis le coup d’État de 2016 qui a mis la présidente Dilma dehors, cela équivaut à patauger 24h/24 dans la fange. Comme je ne suis pas journaliste, ni de profession, ni de vocation, rien ne m’empêchait de m’éloigner un peu de ce cloaque. Pourtant, si je sors de ma réserve aujourd’hui, c’est que la situation actuelle du Brésil est si dramatique qu’il est difficile de ne pas en rendre compte.

C’est pourquoi j’ai décidé de reprendre La Revue Crade, qui passe en revue les événements de ces derniers jours au Brésil, traités par la blogosphère brésilienne d’information alternative. Comme la presse dominante a nommé cette blogosphère les blogs sujos, ces « saletés de blogs », j’ai choisi d’appeler cette revue la Revue crade ; et étant donné les événements actuels, elle s’appellera aujourd’hui la REVUE PESTILENTIELLE.

Coup d’État militaire, le galop d’essai

L’une des raisons qui m’a fait sortir de mon hamac, c’est que le 24 mai dernier, le Brésil est passé à un doigt de la prise de pouvoir par les militaires.

En effet, le 24 mai a eu lieu une énorme manifestation à Brasilia, qui a rassemblé environ 200.000 personnes. Comme à son habitude depuis peu, la police a chargé avec violence la manifestation pacifique et des provocateurs infiltrés ont répondu à la hauteur, comme on s’y attendait. Quelques manifestants ont suivi (on peut les comprendre) et l’Esplanade des Ministères est devenue un champ de bataille. Il y a eu un début d’incendie aux Ministères des Finances et de l’Agriculture, qui ont été évacués, et de nombreux blessés (pour la plupart des personnes qui ne réagissaient pas), dont un par balle, qui est dans un état critique [2].

Pendant la manifestation, le président de la Chambre des Députés, Rodrigo Maia, a sollicité l’envoi de la Força Nacional [1]. La Force Nationale est un programme de coopération du gouvernement fédéral, sur la base de la Force de paix des Nations Unies, créé pour mener des activités et des services essentiels à la préservation de l’ordre public. La Force nationale de sécurité publique ne peut opérer que si elle est demandée par le gouverneur de l’État ou du District fédéral, et si cette demande est autorisée par le ministre de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP). De cette façon, la Force nationale peut soutenir la police militaire, la police civile, les pompiers ou les organismes officiels de renseignement judiciaire.

Le « président » Temer n’a pas répondu à cette demande. À la place de la Força Nacional, il a signé un décret convoquant les Forces Armées dans le District Fédéral, pour une durée d’une semaine, en utilisant l’article 142 de la Constitution (le même Article qui est au départ du coup d’État militaire de 1964, et que les militaires ont réussi à maintenir dans la Constitution actuelle de 1988). Le choc de cette nouvelle a été si fort que le ministre de la Cour Suprême, Marco Aurélio Mello, a interrompu la session du jour en déclarant « J’espère que ce n’est pas vrai ». 24 heures plus tard, sous la pression, Temer retirait son décret. Lorsque nous écrivons « sous la pression », c’est essentiellement sous celle des militaires eux-mêmes. Le Chef des Forces Armées, le Général Villas Bôas (de la célèbre famille des frères Villas Bôas, défenseurs des indiens, et du regretté éditorialiste du Jornal do Brasil Villas Bôas Correa, disparu récemment), a refusé catégoriquement d’entrer dans cette spirale mortifère en déclarant que la police était parfaitement capable de maintenir l’ordre. Cette position contredisait le Général Etchegoyen, Ministre du Cabinet de Sécurité Institutionnelle et cosignataire du Décret. Etchegoyen est connu pour ses positions de droite radicale et très mollement critique de la dictature militaire de 1964 (son père et l’un de ses oncles ont été des acteurs majeurs de la répression à l’époque).

Si le recours aux Forces Armées a été annulé, il est fort possible que cet épisode soit un galop d’essai pour les militaires, dont beaucoup sont qualifiés « d’interventionnistes ». Car le Général Villas Bôas est malade, il doit être remplacé dans quelques jours et aura peu de poids dans la suite des événements. Les généraux pressentis pour le poste de Commandant en Chef des Forces Armés sont tous « interventionnistes » et ont appuyé le coup d’État contre la Présidente Dilma, c’est dire si leur compromis avec la démocratie est ténu. D’autant que le nouveau Commandant des Forces armés sera nommé par Temer...

Mais pour cela, il faut que Temer soit encore là. Dans une société un peu plus démocratique, il aurait sauté depuis longtemps. Mais nous sommes au Brésil.

Scandales à la pelle

La situation actuelle fait suite à la série de scandales (mais le Brésil du président putschiste Temer n’est qu’une série de scandales) qui, cette fois-ci, impliquent directement Temer, enregistré dans une conversation avec Joesley Batista, président de la plus grosse entreprise de viande du Brésil, où le « président » défendait la continuation du paiement d’une mensualité (de 400.000 reais ! Equiv. 120.000 €) pour acheter le silence de l’ex-président de la Chambre des Députés Eduardo Cunha, en prison à Curitiba. Dans la même conversation, Temer révèlait à l’entrepreneur la baisse prochaine de la taxe Selic (délit d’initié) et ne faisait aucun commentaire lorsque Joesley lui confirmait qu’il avait plusieurs procureurs et enquêteurs de l’Opération Lava Jato dans la poche (opération judiciaire pour freiner la corruption dans le pays, mais que le PMDB – de Temer - et le PSDB - du candidat défait aux élections Aécio Neves - n’arrivent plus à freiner maintenant qu’elle atteint également leurs rangs, en ayant dépassé leurs objectifs de ne s’attaquer qu’au PT de Dilma Rousseff et de Lula).

On attend de Temer, pris la main dans le sac, qu’il renonce, avant d’être rattrapé par l’enquête diligenté contre lui par le Ministère Public. S’il ne renonce pas, il sera destitué, et probablement condamné. Or le président putschiste s’accroche à son poste et fait tout son possible pour retarder sa chute (que tout le monde tient pour inévitable), en particulier en mettant des bâtons dans les roues de l’Opération Lava Jato. Depuis que la Lava Jato a eu le mauvais goût de s’intéresser au PMDB et au PSDB, ceux-ci font tout pour la freiner. Le gouvernement a déjà retiré 50% des subsides de la Police Fédérale, le Juge Moro a absous la femme de Cunha, pour qu’il ne parle pas et, dernière péripétie, Temer a nommé un nouveau Ministre de la Justice qui, avant même sa prise de fonction, a déclaré qu’il fallait changer le commandement de la Police Fédérale. D’après Helena Chagas, du blog Os Divergentes, la Police Fédérale prépare une contre-attaque aux manipulations de Temer « La contre-attaque de la PF et d’autres enquêteurs ne sera généralement pas un jeu d’enfant. Beaucoup de gens s’attendent dans les prochaines heures à d’autres fuites de documents, des témoignages et même des enregistrements contre Michel Temer ». Ambiance... [3]

Torquato Jardim, le nouveau Ministre de la Justice a également été pendant plusieurs années Ministre (juge) du Tribunal Supérieur Électoral (TSE), dont il connaît toutes les arcanes. Or, le TSE doit juger début juin la campagne présidentielle de 2014 du duo Dilma/Temer (Temer était vice-président) et peut casser le mandat du président putschiste. Torquato Jardim a également insinué que le TSE ne casserait pas le mandat de Temer et qu’un des ministres pourrait demander à voir les Actes du Procès (vista aos autos), c’est-à-dire les embarquer chez lui pour une durée indéterminée (grand classique du judiciaire brésilien), bloquant ainsi la marche du Procès (et la cassation probable de Temer). La réaction du Tribunal Supérieur Électoral n’a pas traîné, par la voix de Gilmar Mendes, son Président, pourtant grand manipulateur de la pratique judiciaire quand ça l’arrange, qui a déclaré avec de grands effets de manche et son air de bouledogue que « Le TSE n’est pas un département du gouvernement ».

Aécio Neves, candidat battu aux élections présidentielles de 2014, est aussi au centre des attentions par la divulgation d’un autre enregistrement où il réclame un pot de vin de 2 millions de reais et où il suggère, dans un langage d’une grossièreté difficilement imaginable dans la bouche de l’héritier politique de Tancredo Neves, de tuer l’intermédiaire avant que celui-ci ne puisse faire une delação premiada (un accord contre remise de peine, que tous les condamnés de la Lava Jato font bien volontiers, en racontant tout ce que souhaite entendre le juge Moro, surtout lorsqu’ils ont déjà été condamnés à 20 ou 50 ans de prison – une remarque : un juge italien de mani pulite a déclaré il y a peu qu’en Italie, devant tant d’écarts au Code Pénal et à la Constitution, Moro aurait été arrêté depuis longtemps). Mais il se trouve que l’intermédiaire en question n’était autre que le cousin germain d’Aécio, arrêté, et qui a assez peu apprécié l’arrêt de mort de son cousin, et on le comprend. Pendant ce temps, la sœur d’Aécio Neves a également été arrêtée, pour une autre histoire de pots de vin, et elle s’est mise rapidement à table en accusant son frère d’être responsable de tout. Les réunions de famille, chez les Neves, doivent être délicieuses. Malgré l’ignominie des faits, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine satisfaction de voir tomber la très pourrie Maison Neves du Minas Gerais. Si leur grand-père, Tancredo Neves, était aussi digne qu’on le dit, il doit faire des bonds dans sa tombe.

En attendant, un journaliste brésilien, Ricardo Noblat, a affirmé il y a quelques jours qu’Aécio Neves alternait entre beuveries et crises de larmes dans sa résidence de fonction de Brasilia (de sénateur, mais plus pour longtemps puisqu’il a été écarté du Sénat par la Cour Suprème). Le Brésil entier attend son arrestation, mais le Supremo (Cour Suprême) traîne des pieds.

Il va sans dire que ces péripéties ne sont qu’une infime partie des événements composant cette insupportable telenovela qui font passer les intrigues de Dallas pour Les Aventures de Oui Oui. Nous sommes de plein pied dans un océan de m. et il faut se demander comment le Brésil va s’en sortir.

Car cette succession de rebondissements nauséeux de la politique brésilienne va de pair avec un effondrement de l’économie et une hausse spectaculaire du chômage. Outre le bradage en grand du Brésil entier : vente à un rythme effréné des actifs de la Petrobras, cession de champs d’exploitation du pétrole du pré-sal aux multinationales (5 champs du pré-sal sur 8), autorisation de la vente de terres aux étrangers sans limite de superficie etc. Le seul point positif, peut-être, de la confusion actuelle est que les « réformes » de la Sécurité Sociale et du Travail sont bloquées à la Chambre (c’est-à-dire la destruction de tous les acquis du Code du Travail, institué par Getulio Vargas, et ceux des gouvernement pétistes de Lula et de Dilma). Le gouvernement Temer voit une « reprise » de l’économie, un fait démenti par le président de l’IBGE (Institut Brésilien de Statistiques), qui est pourtant le source des informations du gouvernement...

Le rapport de forces

De fait, quatre forces sont en présence :

1) Temer et une partie du PMDB (mais une partie seulement, les autres ont l’œil sur leur mandat électoral, d’autant que les députés se font injurier dans les aéroports et autres lieux publics) qui cherche, par tous les moyens, de se maintenir au pouvoir.

2) La Chambre des Députés et le PSDB qui veulent la chute de Temer et l’élection indirecte d’un nouveau président. C’est ce que prévoit la Constitution, en cas de destitution d’un président dans les deux dernières années de son mandat. Sauf qu’une décision de la Cour Suprême ouvre une jurisprudence qui donne des sueurs froides à toute la bande : l’ex-gouverneur de l’État de l’Amazonie a été destitué et des élections directes sont prévues pour le mois d’août prochain.

3) La volonté du peuple (souverain). 90% des brésiliens demandent la sortie de Temer et la réalisation d’élections directes. Tout se joue dans le rapport de force et dans la capacité de mobiliser la population. Le 28 avril dernier, une grève générale concerna 30 millions de travailleurs. C’était la plus importante grève générale de l’histoire du Brésil. Outre de nombreuses manifestations plus modestes qui ont lieu tous les jours, on peut compter la fameuse manifestation du 24 mai à Brasilia, qui rassembla environ 200.000 personnes, et celle de dimanche dernier (28 mai) sur la plage de Copacabana où 100.000 personnes ont chanté sur l’air de Fora Temer avec de nombreux artistes (Caetano veloso...)

4) Les militaires... Je le répète, la « solution » militaire est loin d’être exclue.

Pour finir sur un sourire, et parce que tout cela n’empêche pas les brésiliens de rigoler (heureusement et malheureusement), voici ce qu’un employé a écrit sur le mur du cimetière où il travaille, en réponse au Fora Temer (Temer dehors !), entonné par le Brésil entier :

Sem mais,

Par Lucien, pour Si le Brésil m’était traduit...

»» http://lebresilentraduction.tumblr.com/

Notes :

Cet article a été écrit sur la base des informations traitées par les sites d’information alternative, dont vous pouvez retrouver la liste ici :

http://lebresilentraduction.tumblr.com/Liens

[1] Basée sur le principe de la Force de paix des Nations Unies, la Force nationale de sécurité publique est un programme de coopération du gouvernement fédéral créé pour mener des activités et des services essentiels à la préservation de l’ordre public, la sécurité des personnes et des biens, agissant également en situation d’urgence et Calamités publiques. C’est un corps de professionnels spécialisés, mobilisés et prêts à soutenir et sous la coordination d’autres organismes subordonnés aux gouvernements fédéral et fédéral du pays. Son travail est de soutenir les opérations de sécurité publique, qui peuvent être réalisées partout dans le pays. Toutefois, la Force nationale de sécurité publique ne peut opérer dans une certaine municipalité au Brésil que si elle est demandée par le gouverneur de l’État ou du District fédéral, et si cette demande est autorisée par le ministre de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP). De cette façon, la Force nationale peut soutenir la police militaire, la police civile, les pompiers ou les organismes officiels de renseignement judiciaire.

[2] On peut voir la vidéo de policiers tirant au pistolet sur les manifestants. C’est un miracle qu’il n’y ait eu qu’un seul blessé.

https://www.youtube.com/watch?v=bQFsUWQrbCw

[3] Helena Chagas « Temer avance d’une case, mais la PF prépare sa contre-attaque » https://osdivergentes.com.br/helena-chagas/temer-avanca-uma-casa-mas-p...

 
Tag(s) : #Amérique latine Brésil

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