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Décidément, Staline est bien vivant en Russie. Il suffit que son nom apparaisse pour que le clan "libéral" soit prêt à prendre les armes contre "le tyran sanguinaire". Après tant d'années, toujours autant de manichéisme confortable, il incarne cette ligne qui traverse la société russe, coupe la population d'une partie de son "élite". Deux parties de la société, presques deux "Russie" qu'il n'est pas possible de réconcilier semble-t-il. Et tout cela parce qu'une plaque commémorative historique a été restaurée dans une faculté de droit. 
 

 
L'Université juridique Koutafine à Moscou, qui est l'une des plus importante institution juridique du pays, estampillée "libérale-compatible", vient discrètement de restaurer une plaque commémorative à la mémoire de Staline qui avait lu en 1924 une déclaration sur les conclusions du 13e Congrès du Parti communiste dans la première salle de l'Université.
 
 
La plaque commémorative, qui avait été rangée dans bien loin des coeurs sensibles, vient de discrètement refaire son appartion à sa place historique. Interrogée, l'Université explique que, selon un décret du Conseil des ministres de la RSFSR de 1960 (donc pris à l'époque de la destalinisation galopante), la salle dans laquelle Staline est intervenu a été classée monument historique, ce qu'atteste cette plaque commémorative de 1949, qui selon le décret doit être conservée. 
 
Pourtant, cette explication a provoqué de grands effets de manches dans les rangs du libéralisme des années 90. L'avocat Genri Reznik décide de ne plus faire partie de l'équipe professorale de l'Université. Celle-ci réagit avec un calme presque sarcastique: cette défection n'aura strictement aucun impact sur le processus d'enseignement, sa charge de cours étant à peine symbolique. De même, M. Barchevsky, ex-avocat promu au grade de représentant du Gouvernement à la Cour constitutionnelle déclare qu'il n'assurera plus de "master-class" ni de rencontre avec les étudiants. 
 
Ces mesures sont somme toutes très symboliques et provoquent quelques commentaires enjoués dans les réseaux sociaux. Les internautes s'amusent de voir les libéraux courir en rase campagne dès que le simple nom de Staline apparaît sur un mur, comme si l'ombre du "tyran sanguinaire" allait les foudroyer. 
 
La manière dont l'information est apparue mérite elle aussi de s'y arrêter. Car le site de l'Université ne l'a pas publiée, elle est apparue en premier sur la page d'un avocat britanique, ensuite Reznik est allé vérifier. Puis, une pétitition adressée au Recteur de l'Université Koutafine est apparue sur le site Change.org, qui en aurait douté, qui demande le démontage de la plaque. Ici aussi, l'on ne comprend pas pourquoi celui-qui a déposé cette pétition vit à ... New York ... Il est vrai que pour l'instant la pétitition ne provoque pas un engouement particulier:
 
 
 
 
 
Ce conflit social prend une autre dimension avec la décision prise par le Centre de droit constitutionnel de l'Ecole supérieure d'économie (de tendance néo-libérale), de cesser toute collaboration avec l'Université juridique tant que la plaque restera sur le mur. Car dans des domaines très spécifiques comme les soutenances de thèse par exemple, la mise à l'écart de cette Université peut poser des problèmes de fonctionnement - pour tous. Cette information a été publiée par Ilia Shablinski, membre du Centre de droit constitutionnel et du Conseil pour les droits de l'homme et la société civile auprès du Président, sur son mur Facebook:
 
 
L'on aurait pu penser que tant d'années après, la réconciliation nationale aurait eu lieu. Les crimes staliniens ont été dénoncés en place publique, les chiffres des victimes des répressions sont toujours très variés. Sa personnalité est très complexe. Mais affirmer comme ces détracteurs qu'il est inadmissible de voir cette plaque commémorative dans une Université juridique, parce que Staline a tué le droit en Russie et que ces travers perdurent encore aujourd'hui est au minimum un signe de méconnaissance de sa propre histoire.
 
Avec la révolution bolchévique, les facultés de droit ont été rayées de la carte russe et transformées en Ecoles des sciences sociales. L'on appréciera au passage la ressemblance avec ce qui se passe aujourd'hui en Occident ... Lors de la Seconde guerre mondiale, Staline a mis fin au mouvement révolutionnaire et a restauré la mécanique étatique: fin des commissariats et restauration des ministères, restauration des facultés de droits, des grades militaires, etc. Dès 1946, par exemple, il relance l'étude du droit romain. Autrement dit, ce sont ces facultés de droit qui ont formé les juristes qui leur ont enseignés le droit, de ces facultés dont sont sortis, notamment, les réformateurs des années 90.
 
Ce mouvement de rejet de Staline chez une partie de l'élite est surprenant. Si l'on prend l'image de Napoléon, dont le règne fut pour le moins très contrasté, son portrait trône toujours dans la chambre commerciale de la Cour de cassation:
 
 
Les guerres napolénoniennes ont couté la vie à environ 3 millions d'êtres humains, la France en est sortie ruinée, avec un territoire réduit. Mais Napoléon a apporté une administration efficace, une technique de codification, qui nous servent toujours. Staline et Napoléon ont en commun la démesure et la vision d'un pays à cette démesure.
 
C'est justement ce que, le temps passant, les peuples retiennent. C'est pourquoi la popularité de Staline augmente depuis la fin des années 90 et qu'il se retrouve aujourd'hui en tête du classement des personnalités qui ont influencé la Russie, devant V. Poutine et A. Pouchkine qui sont à égalité juste derrière lui. Il n'y a pas chez les gens une volonté de retourner à l'époque soviétique, chacun apprécie l'économie libérale. Mais il y a chez les gens cette volonté de grandeur nationale, la démultiplication des centres commerciaux ne pouvant servir longtemps d'idée nationale.
 
C'est justement à ce niveau que la fracture de la société russe apparait. Pour une partie de l'élite, c'est justement cette image de la Russie qui est rejetée. La déclaration de l'avocat de Open Russia S. Badamchine, au journal libéral Kommersant, est particulièrement significative :
"J'ai terminé l'Université Koutafine en 2003 et cette plaque n'y était pas. Et j'estime qu'elle n'a rien à y faire. Si quelqu'un veut déposer une plaque commémorative en l'honneur de ces Koltchak, Staline, Pouchkine, Poutine, qu'ils le fassent là où est leur place" 
L'on est en droit de se demander à la lecture de cette déclaration ce que Pouchkine fait à côté de Staline et surtout prononcé sur un ton plein de dégoût. Et l'on en arrive à l'impression que ce qui les dérange dans Staline, ce n'est pas Staline, c'est l'image de la puissance de la Russie à l'époque de Staline. La grandeur de la Russie semble les déranger, dans toutes ses facettes, même littéraire. Et ils se réfugient derrière une image démonisée, particulièrement confortable, qui évite d'avoir à entrer dans la complexité réelle de ces grands personnages historiques. 
 
Tout ceci laisse penser que, malheureusement, la politique de compromis pour tenter d'harmoniser toute la société et satisfaire tous les clans idéologique est une politique vouée à l'échec: l'on ne peut forcer quelqu'un à faire partie d'une Nation. Si chacun est libre de se reconnaître - ou non - dans l'histoire du pays, la société n'est pas non plus obligée de tronquer son histoire pour satisfaire à l'idéologie d'une minorité. Ce sont encore les règles démocratiques. 
 
 
Tag(s) : #Russie, #Histoire
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