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Il y a 100 ans : premier exercice de propagande de masse avec la commission « Creel »
Il y a 100 ans : premier exercice de propagande de masse avec la commission « Creel »
Il y a 100 ans : premier exercice de propagande de masse avec la commission « Creel »

par Patrick Michel,

Qu’il s’agisse de permettre la mise en œuvre de stratégies de communication ou de les commenter (quand ce n’est pas les deux à la fois), très nombreux sont les articles et les émissions politiques des médias dominants qui relèvent du marketing politique [1]. Il peut donc être utile de s’intéresser à l’histoire des relations entre le monde politique et l’industrie des relations publiques, et au rôle joué par les médias dans cette histoire. L’occasion nous en est donnée cette année, quelques semaines après l’élection d’un candidat sans programme adulé par nos grands médias [2], et un siècle après l’expérience qui aura fourni la preuve éclatante de l’efficacité des techniques de propagande aux élites politiques et économiques occidentales qui en useront massivement par la suite, et qui aura constitué une sorte d’acte de naissance pour ce qui est depuis devenu l’industrie des relations publiques [3]

En 2017, les spécialistes de « relations publiques », souvent appelés communicants, voire « spin doctors » (dans une version plus idéalisée), sont des personnages bien connus : on les interroge sur les plateaux télé et dans les colonnes de la presse quotidienne aussi bien que magazine, on éditorialise sur leurs stratégies et leurs « coups », on enquête sur leur influence et leurs réseaux, et on les voit même en héros de fiction, notamment dans des séries comme « House of Cards » ou « Borgen ». En raison de leurs affinités avec la publicité, importante source de revenus pour beaucoup de grands médias, les communicants les plus en vue ont même les honneurs de la presse, comme le notait Le Canard Enchaîné (édition du 7 juin 2017) qui relevait le feu d’artifices de louanges coorganisé par Les Echos, Le Monde, Le Figaro et Challenges à l’intention du nouveau patron de Publicis, énorme agence de relations publiques et première ressource publicitaire de la presse française.

L’autre grande agence de communication française, Havas Worldwide (ex Euro-RSCG), propriété de Vincent Bolloré, a quant à elle « tissé sa toile autour de Macron » pour reprendre le titre d’un article (réservé aux abonnés) de Médiapart qui détaille la présence de communicants venus de chez Havas dans l’entourage proche du président et les cabinets ministériels.

Mais lorsque les États-Unis entrent en guerre en 1917, le concept de relations publiques n’est pas encore véritablement constitué. Il existe cependant quelques personnes qu’on appellerait aujourd’hui des communicants, et notamment deux qui peuvent légitimement prétendre au titre honorifique de créateurs des relations publiques : Ivy Ledbetter Lee (1877 – 1934) parce qu’il a sans doute été le premier, cet ancien journaliste ayant travaillé dès 1906 pour la Pennsylvania Railroad puis pour la Colorado Fuel and Iron Company de John D. Rockefeller [4] ; et Edward Bernays (1891 – 1995) parce qu’il a été celui qui a le plus théorisé et diffusé les techniques de propagande. Propagande est d’ailleurs le mot choisi par Bernays lui-même pour définir son travail. Son livre le plus célèbre, à la fois manuel de base du communicant et plaidoyer pour l’utilité sociale des conseillers en relations publiques, est titré Propaganda, et est devenu une référence incontournable des communicants et des publicitaires pendant des décennies. Ce double neveu de Freud [5] dirigea des campagnes diverses et souvent couronnées de succès, comme celle menée pour l’American Tobacco Company visant à rendre la cigarette populaire chez les femmes, celle qui créa le mythe du petit-déjeuner typiquement américain à base de bacon, conçue pour une entreprise de charcuterie industrielle, ou encore celle menée dans les années 50 pour le compte de la CIA qui voulait présenter le coup d’État militaire qu’elle préparait au Guatemala comme une victoire de la liberté et de la démocratie – cette « victoire » inaugura en vérité un bain de sang qui fera plus de 100 000 morts lors des cinq décennies qui suivirent.

Mais ni l’histoire des relations publiques ni la carrière de Bernays n’auraient été les mêmes sans la Commission sur l’Information du Public (Committe on Public Information, CPI), souvent appelée Commission Creel, du nom de George Creel qui la dirigea. Cette commission fut d’une importance cruciale pour Bernays comme pour la future industrie des relations publiques : non seulement il y travailla et eut donc l’occasion d’y mettre au point certaines des techniques qu’il utilisera durant le reste de sa carrière, mais le succès de cette commission apporta la preuve de l’efficacité de ces techniques à l’ensemble des élites politiques et économiques qui y eurent recours de façon exponentielle par la suite [6].

La Commission Creel (CPI)

Élu en 1916 sur un programme l’engageant à ne pas impliquer les États-Unis dans la guerre débutée en Europe en 1914, le président Thomas Woodrow Wilson déclare la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917, trahissant sa promesse électorale et l’opinion publique américaine toujours opposée à l’entrée en guerre. La CPI est créée exactement sept jours plus tard, sous la direction de George Creel, journaliste et éditeur proche de Wilson, secondé par les ministres des affaires étrangères, de la guerre et de la marine. L’objectif, exposé rétrospectivement par Creel dans son rapport sur les activités de la commission, était le suivant : « Considérant l’opinion publique comme un élément vital de la défense nationale, comme une force puissante de l’offensive nationale, notre tâche fut de concevoir une machine capable de mener la bataille pour la loyauté et l’unité dans le pays, et pour l’amitié et la compréhension des nations neutres dans le monde » [7].

Il s’agissait donc, pour Creel et la machine dont il avait les commandes, de gagner la bataille des esprits, aux États-Unis et dans le monde : convaincre de « la justesse de la cause défendue » et de « l’altruisme des objectifs poursuivis » par son pays [8].

Bien que la commission fût souvent perçue comme une instance de censure, et qu’elle contribua à l’application des trois lois restreignant les libertés publiques votées durant la guerre [9] George Creel se déclara à plusieurs reprises opposé à la censure directe. Il résume ainsi la position qu’il défendit pendant la guerre auprès du président Wilson : « J’étais fermement opposé aux lois de censure. […] Je ne niais pas la nécessité d’une forme de censure, mais j’avais la conviction profonde que les résultats escomptés pouvaient être obtenus sans avoir à payer le prix d’une loi en bonne et due forme. » [10]. George Creel fut donc sans doute l’un des premiers fonctionnaires modernes à miser aussi largement sur l’autocensure, qu’il appelle la « censure volontaire », pour un contrôle efficace de la presse.

Cette autocensure fonctionnait selon un mécanisme général assez simple, et très familier aujourd’hui : les publications qui refusaient de suivre les recommandations de la commission, intitulées « Ce que le gouvernement attend de la presse  » étaient menacées de ne plus avoir accès aux informations officielles produites par la division « informations » de la commission. Cette division était le centre névralgique de la commission, responsable de la production d’information « en direct », et fonctionnant comme un bureau d’information accessible à la presse – à condition bien sûr que les journalistes fassent preuve d’un minimum de bon sens patriotique. La division « informations » était également à l’origine d’une publication quotidienne à destination des journalistes et des élites politiques, l’Official Bulletin, lancé dès mai 1917, qui reprenait les principales informations et déclarations officielles, sans commentaire ni éditorial.

Les recommandations de la commission furent scrupuleusement suivies par la grande majorité des médias. Et les informations diffusées furent rarement prises en défaut : sur plus de 6000 dépêches et articles émis par la division « informations », trois furent à l’époque considérés comme imprécis ou mensongers. Mais l’accès rapide à ces informations était conditionné à un respect scrupuleux, par les médias, d’une certaine retenue sur les informations anti-patriotiques, pour reprendre la phraséologie de la commission. Cela pourrait donc expliquer que les informations qui nuanceraient ou contrediraient celles diffusées par la commission, n’aient pas été relayées, permettant aux informations officielles devenir vérité historique, quel qu’ait été leur degré de réalité.

L’épisode du « fourth of July fake » permet de comprendre pourquoi les informations de la commission ne furent pas démenties à l’époque, quand la propagande d’autres divisions de la commission était si outrancière (voir plus bas).

Entre le 26 juin et le 3 juillet 1917, plusieurs bateaux militaires traversent l’Atlantique et arrivent sans dommage en Angleterre. L’après-midi du 3 juillet, la division « informations » diffuse un communiqué de presse relatant l’attaque « brutale » d’un de ces bateaux par un sous-marin allemand, et se félicite de la bonne nouvelle de la survie de l’équipage après ce que « leurs assaillants espéraient être un massacre ». Le 5 juillet, un communiqué interne confidentiel d’Associated Press est diffusé par erreur à l’ensemble de la presse américaine. Franck America, correspondant local en Angleterre, y informe sa hiérarchie que les soldats sur place ne rapportent aucune attaque au cours du voyage. L’information est reprise par la presse, puis rapidement démentie par divers communiqués diffusés par la commission, citant des cadres de l’armée. George Creel lui-même cherchera ensuite à décrédibiliser le journaliste ainsi que sa source supposée [11]. L’ampleur du scandale qui suivit cet épisode (un mensonge pourtant relativement bénin), ainsi que le caractère accidentel de ces révélations, laissent penser que la division « informations » intoxiquait possiblement la presse américaine avec une propagande de guerre : une propagande qui, faute de n’avoir jamais été démentie, est maintenant devenue l’Histoire.

Combien de divisions ?...

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Tag(s) : #Médias, #Histoire
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