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DIEU ME PARDONNE C'EST SON MÉTIER…

Les fondations allemandes, instrument d’un impérialisme particulier dans un monde globalisé

par Monika Karbowska

Cet article est basé sur l’ouvrage de Dorota Dakowska « Le Pouvoir des fondations, des instruments de la politique étrangère allemande », paru en 2014 aux Presses Universitaires de Rennes.

Polonaise d’origine, fondatrice de l’Association des Etudiants Polonais en France en 1996, Dorota Dakowska a soutenu son DEA à l’Institut des Sciences Politiques de Paris en 1999. Son sujet était déjà les fondations en tant qu’instrument particulier des politiques de la France et de l’Allemagne à l’égard de la Pologne en transformation capitaliste.

Actuellement Dorota Dakowska est maître de conférences en Sciences Politiques à l’Université de Strasbourg et son ouvrage est le fruit de 15 ans de recherche et de sa thèse de doctorat.

Elle a notamment travaillé sur les archives des ministères allemands des affaires étrangères et de la coopération, sur les archives des fondations elles-mêmes mais aussi en réalisant de multiples entretiens avec les responsables politiques allemands, polonais, hongrois.

L’article suivant est un condensé de ce travail de recherche complété par des expériences personnel de travail avec les fondations.

Les fondations allemandes sont riches d’une impressionnante dotation financière publique : 460 millions d’Euros leur ont été distribué pour l’année 2010, par exemple. Indissociable du système politique allemand, les fondations « participent à la mise en œuvre de la politique étrangère et de l’aide au développement »[1] de l’Allemagne, alors même qu’elles apparaissent dans leur communication comme des « ONG » désintéressées et oeuvrant pour des valeurs humanistes supérieures.

 

Les fondations politiques allemandes en tant que produit de l’histoire de la RFA

 

Selon le travail de recherche de Dorota Dakowska, les fondations allemandes sont issues des programmes d’éducation politique imposés à l’Allemagne vaincue par les Alliés en 1945. Mais la structure politiques de fondations et le rôle social de fondations dans la société allemande est bien plus ancien : ses racines plongent dans l’organisation sociale du 19 siècle. En effet, à l’époque, ce sont des fondations en tant qu’organismes corporatistes intermédiaires entre le capital et le travail qui mettent en œuvre les politiques sociales de Bismarck. En 1925 est fondée la plus ancienne des fondations existantes, la Fondation Friedrich Ebert dont l’objectif était de perpétuer le souvenir du 1er chancelier de la République de Weimar. Elle était alors financée par des dons privés et dirigés par des militants socialistes. Un de ses axes de travail était le financement de bourses aux étudiants de la classe ouvrière. Interdite par les nazis, elle renaitra en 1947 sous une tout autre forme.

 

Le nazisme a détruit les structures sociales et politiques de l’ancienne Allemagne. Les Alliés de la coalition anti-nazie, par la conquête de l’Allemagne et leur politique de dénazification ont dissous les structures instaurées par les nazis. Les fondations politiques allemandes sont le fruit de  la « Stunde Null » (« Année zéro »), allemande, de la création des deux Allemagnes, de deux blocs antagonistes et de l’affrontement entre les deux Allemagnes. Les alliés occidentaux créent la RFA et décident de la teneur de la Loi Fondamentale allemande qui marque la démocratisation mais aussi l’occidentalisation de la nouvelle Allemagne, son arrimage au nouveau système politique occidental mis en place par les Etats Unis en Europe. Ce sont également les USA et la Grande Bretagne qui décident de la mise en place des structures étatiques de l’Allemagne occidentale encore occupée. Le Ministère des Affaires Etrangères de la RFA crée en 1950 tout d’abord comme structure dépendante de la chancellerie, donc directement de Konrad Adenauer, met en œuvre la politique d’hostilité vis-à-vis du bloc communiste et de la RDA. La RFA ne reconnait pas la RDA et la combat sur la scène internationale conformément à la « doctrine Hallstein ». La RFA adhère à l’OTAN en 1955 suite au rejet par le peuple français de la Communauté Européenne de Défense préconisée par les USA.  En 1956 le Parti Communiste Allemand est interdit en RFA.

 

C’est dans ce cadre de mise en place par les Occidentaux de structures sociales et politiques nouvelles en RFA que naissent les fondations politiques. L’objectif est de former de nouveaux responsables et militants politiques acquis à la politique et aux institutions des pays occidentaux. La nouvelle fondation Ebert acquiert en 1954 sa personnalité juridique. Son objectif est alors de former de nouveaux cadres politiques du SPD et de former et influencer les chercheurs universitaires acquis aux idées socialistes. La Fondation Konrad Adenauer est crée en 1952 par les députés du CDU au Bundestag (le parti Chrétien Démocrate d’Adenauer). Elle est d’emblée financée par le CDU et dirigée par des politiques professionnels de ce parti. Deux de ces dirigeants, Bruno Hech et Konrad Kraske sont responsables des campagnes électorales de la CDU dans les années 50 et 60 et on peut dire, les artisans de ses victoires. La Fondation Friedrich Naumann est crée en 1958 par le Parti Libéral, allié des chrétiens démocrates.

 

Au début des années 60 les USA préconisent pour  les pays du bloc de l’Ouest la stratégie de « l’aide au développement » et réorientent la politique des fondations allemandes vers l’action à l’étranger. Le but est d’influencer les Etats nouvellement indépendants en Afrique et en Asie afin de les éloigner de toute tentation de communisme et surtout d’éviter qu’ils ne reconnaissent la RDA et collaborent avec elle. Le Ministère des Affaires Etrangères allemand ne voulait cependant pas être concurrencé et il fut finalement décidé que les fondations des partis politiques allaient devenir un instrument de travail du nouveau Ministère de la Coopération de la RFA. C’est ainsi que les fondations des partis politiques de la RFA allaient devenir un outil important dans la politique anti-communiste de la « diplomatie des idées » mise en œuvre mondialement par les pays du bloc occidental[2].

 

Dans cette lutte les initiatives privées, entreprises, églises, associations étaient chargée de propager dans le monde le modèle économique, social et politique occidental. En Allemagne de très grandes entreprises comme Thyssen, Krupp, Volkswagen, créent leurs propres structures sur le modèle de la Fondation Ford. De même les fondations des partis nouent des relations étroites avec les fondations des entreprises américaines. La Fondation Ebert collabore dès le début des années 60 avec les fondations Carnegie, Ford, Kellog, Gugenheim, Rockefeller, mais aussi avec le Council of Foreign Affairs (agence états-unienne publique pour la politique étrangère), le Conseil Mondial des Eglises et l’ONU. Elle manifeste ainsi son souci de défendre les priorités de la politique étrangère de la RFA et se définit comme un « canal complémentaire de la politique étrangère » allemande en Afrique et Amérique Latine. A ce titre la Fondation Friedrich Ebert non seulement soutient et propage la politique ouest allemande visant à discréditer l’Allemagne de l’Est, mais aussi elle récolte des informations, forme et informe les agents du ministère des Affaires Etrangères de la RFA sur les « agissements de la RDA en matière d’infiltration politico-culturelle dans les pays en développement »[3].C’est à cela que servent les imposantes représentations de la FES au Caire en Egypte et à Accra au Ghana au début des années 60. Très vite, la Fondation Ebert devient un « centre d’expertise » sur le Tiers Monde pour les diplomates ouest-allemands. Dès 1966 la FES dépasse en savoir faire, capacités opérationnelles et notoriété son maître américain : elle devient un « centre d’expertise » sur le Tiers Monde également pour les fondations américaines ! [4] En 1981 Ronald Reagan crée le National Endownment for Democracy sur le modèle des fondations allemandes. La NED est aujourd’hui le principal centre de financement et centre de ressources pour la mise en œuvre des déstabilisations politiques et sociales menées par les USA dans les pays qu’ils veulent soumettre à une orientation pro-occidentale et libérale: c’est la politique du regime change et des « révolutions de couleurs », dont la Révolution Orange et le Maidan en Ukraine sont l’exemple le plus frappant. D’autres agences américaines publiques et privées, le National Democratic Institut, USAID, les fondations de Goerge Soros complètent ce redoutable dispositif.

 

Le financement et le fonctionnement des fondations politiques allemandes

 

Le financement étatique des fondations politiques allemandes est ancré dans la Constitution (Loi Fondamentale) de l’Allemagne car il découle de son article 21 : « les partis politiques participent à la formation de la volonté politique du peuple ». Les partis sont donc chargés de « former » la volonté politique des citoyens en les « instruisant » politiquement via les fondations. C’est ainsi que les fondations obtiennent chaque année une « subvention globale » et le rapport de leur activités n’est donc pas détaillé. La Commission Budgétaire du Bundestag se réunit chaque année avec les dirigeants des fondations qui discutent avec le rapporteur de la Commission de leurs actions. Les Fondations reçoivent une somme correspondante au prorata du nombre de députés de leur parti respectif[5]. Aujourd’hui en 2012, la somme globale que les fondations obtiennent est 450 millions d’Euros annuels. Aucun Etat ne peut prétendre à disposer d’un instrument de soft power en politique étrangère aussi riche, aussi structurée et aussi bien doté.

 

A partir des années 70 les fondations s’engagent à l’étranger grâce à des financements massifs : leur objectif est alors de « promouvoir la liberté » afin de contrer le régime soviétique partout dans le monde. Un des instruments les plus importants de cette stratégie est le financement de bourse d’études aux étudiants de payse extra européens afin de les former en Occident. Même si de nombreux étudiants obtiennent des diplômes techniques, les jeunes diplômés gardent des liens idéologiques et amicaux avec leurs bienfaiteurs des fondations et constituent à tout moment un vivier important pour un recrutement politique. Les fondations allemandes organisent aussi massivement des séminaires « pour encourager l’intérêt citoyen pour la vie politique et approfondir l’engagement politique»[6] ou elles propagent les idéologies occidentales – le libéralisme, les droits de l’homme, le modèle ouest-allemand de gestion économique, de fonctionnement social et politique. Elles élaborent des stratégies électorales pour les partis que la RFA veut soutenir et parfois créent de toutes pièces des partis politiques pro-occidentaux[7].

 

Cet interventionnisme dans le champ politique des pays du Sud n’est pas fortuit. Le BMZ, le Ministère de la Coopération allemande, a élaboré pour les fondations un programme stratégique qui reflète avant tout les intérêts de l’Etat ouest-allemand. « L’Etat octroie à certaines organisations privées allemandes dotées de différents profils politiques et idéologiques, des fonds pour qu’elles puissent mettre en œuvre des projets de formation et des mesures de conseils avec des partenaires dans les pays e développement qui présentent aussi différentes opinions politiques et idéologiques et qui poursuivent divers objectifs politiques dans leurs pays. Ces projets de formation ont pour but d’influencer le développement de ces pays à travers une orientation de leurs élites dans un sens socio-politique déterminé » – le rapport du BMZ du 4 juin 1969, jamais publié est on ne peut plus clair.[8][i]

 

Il est aisé de comprendre que l’ensemble des fondations allemandes couvre TOUT le spectre politique d’un pays en développement et de ce fait peut influencer et contrôler l’ENSEMBLE de l’élite politique de ce pays. C’est bien cette « unité dans la diversité » qui fait la puissance des fondations politiques allemandes en tant qu’instrument de politique étrangère de l’Etat allemand.

 

Chaque fondation utilise ses propres symboles et valeurs politiques – chrétiens, socialistes, libéraux, écologistes, communistes, et mobilise des images de leaders politiques et culturels pour promouvoir son image. Ce n’est pas pour rien que la fondation chrétienne-démocrate porte le nom de Adenauer, la socialiste celle d’Ebert, que les Verts ont pu utiliser la renommée d’un écrivain nobliste Heinrich Böll, que le parti PDS puis die Linke annexe l’image mondialement connue de la leader communiste Juive et Polonaise Rosa Luxemburg pour en faire une icône du nouveau parti de la gauche anti-capitaliste allemande. Chaque fondation doit aussi dans son action à l’étranger créer des partenariats avec des organisations et groupes qui sont capables de mobiliser des images de leader locaux. Les fondations allemandes sont ainsi associées à des noms de personnalités respectables de la culture locale et ainsi elles vont attirer à elles la confiance des populations du pays ou elles agissent. Concrètement les Conseils d’Administration des fondations sont composés d’anciens ministres, de députés, de dirigeants du parti en question. Ainsi Johannes Rau et Willy Brandt ont participé à la direction de la Fondation Ebert, et Oskar Lafontaine dans celle de Rosa Luxemburg. La présence de ces hommes puissants dans les directions des fondations démontre s’il en est encore nécessaire que les fondations allemandes ne sont pas les « ONG » désintéressées qu’elles prétendent être.

 

Tag(s) : #Europe, #Allemagne
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