Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Aquarius: histoire d'un chantage qui paie
Le blog de descartes

 

 

 Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous demandait dans le couloir du métro de lui donner votre portefeuille sous la menace de sauter sous un train ? Si quelqu’un exigeait de vous que vous le logiez dans votre appartement sous la menace de sauter par la fenêtre ? Ces questions sont en apparence saugrenues, et c’est pourtant exactement ce que nous vivons depuis maintenant quelques années, depuis que la vague migratoire déferle à traversla Méditerranée. Quotidiennement, les Etats riverains sont confrontés à cette logique perverse « accueillez moi ou je me noie ». Et le chantage fonctionne : pour le moment, personne n’a répondu « noyez-vous donc ».

Notre culture repose – et c’est heureux –  en grande partie sur le principe d’empathie, qui nous rend individuellement insupportable la souffrance de l’autre. Bien entendu, il y a une hiérarchie entre les « autres ». Au départ limité aux membres d’une même famille, d’un même clan ou tribu, le champ n’a cessé de s’élargir au cours de notre histoire pour devenir universel avec les Lumières. Nous sommes nourris et éduqués avec une injonction de compassion envers celui qui souffre. Le problème est que cette empathie peut être facilement manipulée. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau : les faux aveugles et les faux paralysés qui vivaient de l’aumône sont aussi anciens que la civilisation humaine, et l’extension des moyens de communication n’a fait que créer de nouvelles opportunités de nous soutirer de l’argent en nous faisant pleurer sur la veuve et l’orphelin, vrais ou faux.

On ne peut que soutenir le principe humanitaire et juridique qui oblige à porter secours à celui qui est en détresse. Encore faut-il que cette détresse soit indépendante de celui qui la subit et non provoquée volontairement. Faut-il secourir la personne en détresse lorsque celle-ci s’est mise volontairement dans cette situation dans le but précisément de se faire secourir ? Est-on obligé de reloger celui qui a mis le feu à son appartement dans l’espoir de bénéficier d’un relogement dans un meilleur quartier ou dans un logement plus grand ? On voit bien que répondre positivement à ce genre de questions aurait toutes sortes d’effets pervers. Or, lorsqu’on regarde avec attention, c’est là précisément la question qui nous est posée par la crise migratoire en Méditerranée.

Lorsqu’on porte secours aux migrants juchés sur des radeaux de fortune, des canots pneumatiques ou des vieux rafiots à peine en état de naviguer, on ne porte pas secours à des personnes qui se trouvent en situation critique du fait d’un accident, d’une tempête, d’une avarie, d’une erreur de navigation. Ces gens-là ne sont pas tombés par accident dans la mer. Ils ont embarqué volontairement, sachant parfaitement – car il ne faut pas prendre les migrants pour des imbéciles – qu’ils se mettaient de ce fait dans un grave danger. Ils savent aussi que le but n’est pas de naviguer jusqu’aux côtes européennes – là encore, il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles – mais de rencontrer un navire, rencontre qui leur garantit – du moins jusqu’à une date récente –  le débarquement en Europe d’où l’expulsion est ensuite improbable. (1)

C’est donc là le fond de l’affaire. Nous sommes – et les Italiens plus que les autres – soumis à ce qu’il faut bien appeler un « chantage au suicide ». Une variante du bien connu « donnez-moi ce que je veux, ou je saute ». Cette situation, à force de répétition, ne peut qu’exaspérer l’interlocuteur jusqu’au jour où il répondra « sautez donc !». Et c’est exactement ce qui est en train d’arriver. Le gouvernement italien, confronté à une énième situation de ce type – et qui plus est ayant comme acteur un navire affrété dans le but avoué d’aider à ce chantage – a dit non, et refusé à l’Aquarius le droit d’accoster dans ses ports. Et je ne doute pas un instant qu’il se trouvera peu d’Italiens, surtout dans les couches populaires, pour le critiquer.

L’affaire de l’Aquarius est un révélateur des dérives d’une société compassionnelle, qui n’établit plus de différence entre sphère privée et sphère publique, entre ce qui relève de la réflexion politique et ce qui porte le sceau de l’a réaction individuelle. On étend sans précaution un sentiment individuel de compassion à ce que devrait être la politique d’un Etat. En d’autres termes, on demande à l’Etat de se comporter comme s’il était une personne privée. Et cela est tout bonnement désastreux. Parce que l’Etat, ce « monstre froid », est là entre autres choses pour faire ce que nous n’osons pas ou n’aimons pas faire en tant qu’individus, mais que nous savons pourtant nécessaire.

Depuis le début de cette crise, l’ensemble des gouvernements d’Europe occidentale – ce n’est pas tout à fait le cas dans les autres pays membres – on fait preuve d’une totale incapacité à assumer la part tragique inséparable de l’art de gouverner. Si le système représentatif est nécessaire, c’est précisément parce que nous, les citoyens, savons que certaines mesures cruelles, inhumaines même sont nécessaires, mais que nous ne voulons pas en assumer personnellement la responsabilité. Alors, nous payons des gens pour les assumer à notre place. L’homme d’Etat est là pour porter sur ses épaules ce poids que les citoyens ne veulent pas porter, et éventuellement leur servir de bouc émissaire. Faire plaisir et récolter les applaudissements, c’est à la portée de n’importe qui. Etre méchant et récolter l’opprobre avec pour seule récompense la conviction – solitaire – d’avoir défendu le bien public, c’est une autre paire de manches.

Certains trouveront ma vision de la démocratie effrayante. Elle l’est peut-être. Mais elle est infiniment moins effrayante que les alternatives. Car lorsque le peuple cesse de déléguer la « part d’ombre » inhérente à la direction d’un Etat à ses dirigeants pour l’assumer lui-même, les conséquences peuvent être désastreuses. Que préférez-vous ? Une politique « dure » de surveillance des frontières et d’expulsion des irréguliers par une police organisée par l’Etat et surveillée par les juges, ou bien des ratonnades organisées par des citoyens excédés ? A quelqu’un qui critiquait sa loi sur le séjour des étrangers en 1986 en lui disant qu’elle ne marcherait pas, Charles Paqua répondait « on a intérêt à ce qu’elle marche, parce qu’autrement, la prochaine loi c’est Le Pen qui la fera ». Trente ans plus tard, ces mots sonnent toujours comme un avertissement.

Le tragique dans l’art de gouverner vient en grande partie du fait qu’il est impossible mettre en accord la morale individuelle et la nécessité collective. Quand Camus écrit que « Antigone a raison mais Créon n’a pas tort » il résume magistralement la question : d’un côté, le jugement personnel, de l’autre, la loi de la cité. Chacune de ces positions a sa logique et sa légitimité, et parce qu’elles ne peuvent être ni conciliées, ni hiérarchisées, chaque acteur doit sous peine de trahir sa raison d’être tenir sa position jusqu’aux dernières conséquences.

 La « délégation de culpabilité » vers le politique permet d’ailleurs aux citoyens de se donner bonne conscience à peu de frais avec une hypocrisie qui n’a pas de bornes. Tel cet ami qui, après m’avoir déclaré qu’il aurait été « fier » de voirla France accueillir l’Aquarius et ses migrants, m’explique qu’il envoie ses enfants à l’école privée car « dans mon quartier, ce n’est plus possible » (traduction : la moitié des enfants ne parle pas français correctement, son fils est isolé par ses petits camarades parce qu’il ne parle pas arabe et ne jeûne pas pendant le Ramadan). En d’autres termes, on est « fier d’accueillir », à condition de ne pas retrouver les accueillis dans la classe de votre fils. A ce tarif, la générosité c’est simple comme un coup de fil…

Mais dans une société de communication, où tout se voit et tout se sait, et où les ONG de tout poil ont accès immédiat aux canaux de communication dès lors qu’elles proposent du spectaculaire, la « délégation de culpabilité » devient de plus en plus difficile. Quel homme politique, même convaincu qu’une politique restrictive est nécessaire, veut risquer une campagne d’exhibition publique des regards apeurés des veuves et des orphelins que sa politique aurait faite – et peu importe si la photo a dix ans et provient d’une autre crise humanitaire, c’est le résultat qui compte ? La pression devient tellement forte sur le politique que celui-ci finit par se plier à la compassion privée. 

POUR LIRE LA SUITE
CLIQUEZ CI-DESSOUS

http://descartes.over-blog.fr/2018/06/aquarius-histoire-d-un-chantage-qui-paie.html

Tag(s) : #Colonialisme, #Union européenne
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :