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De la difficulté et du plaisir de traduire... Marx

1818-2018

Un article de Gilbert Badia, datant de 1983

Ce texte est paru dans l’ancien hebdomadaire du PCF Révolution en mars 1983 pour le centenaire de la mort de Marx. A cette occasion, les responsables du journal avaient édité un numéro spécial intitulé "Le siècle de Marx". Dans ce numéro, le journal avait fait appel à de nombreux intellectuels communistes dont les textes sont toujours aussi intéressants les uns que les autres. Ce qui est rafraichissant, c’est qu’aucun ne sépare son engagement communiste de la référence au marxisme. Ce qui amène logiquement à la question : comment a-t-on pu laisser la direction du PCF abandonner cette référence qui est au cœur de notre existence ?

Pour rappel, Gilbert Badia, fils d’un maçon catalan venu chercher du travail dans le sud de la France, est né en 1916 dans l’Hérault, terre de combats. Il obtiendra l’agrégation d’allemand en 1940, ce qui expliquera les liens étroits qu’il avait tissé avec les résistants au pouvoir nazi. Il est l’auteur d’une importante bibliographie sur l’Allemagne, son histoire, les antifascistes allemands, et s’intéressera particulièrement à Rosa Luxemburg. Il a traduit de nombreux textes d’écrivains allemands. Il est décédé en novembre 2004.
PB


Gilbert Badia, depuis trente ans, s’emploie à traduire Marx. Germaniste talentueux, certes, marxiste convaincu, cela ne fait pas de doute. Alors traduire Marx est une belle aventure.

Peut-on traduire Marx ? Si la réponse est, à l’évidence, oui, comment bien le traduire ? Je serais tenté de répondre : comme n’importe quel auteur allemand. Je veux dire que les compétences requises pour cet exercice ne sont pas sensiblement différentes de celles qu’exige toute traduction.

Pour traduire un texte, il faut :
1 - Bien connaître la langue de départ (ici l’allemand).
2 - Maîtriser la langue d’arrivée (le français).
3 - Connaître ce dont il est question dans le texte à traduire (domaine, discipline...).

C’est à la fin des années cinquante que j’ai abordé la traduction de Marx. Les Éditions sociales [1] cherchaient des traducteurs pour les livres II et III du Capital dont Émile Bottigelli devait superviser la traduction.

Georges Cogniot [2] m’a dit de son ton affectueusement bourru : « tu es agrégé d’allemand, non ? Et bien alors, traduis Marx ». Plein de bonne volonté, je me suis attelé à la tâche. On ne m’avait pas gâté pour mes débuts, j’avais à traduire un chapitre du livre II. J’ai mis des phrases françaises bout à bout. Honnêtement, je n’y comprenais rien. Je n’avais alors pas la moindre connaissance en économie politique et mes travaux de traduction antérieurs - surtout littéraires - ne m’avaient guère préparé à comprendre le vocabulaire de Marx, à me glisser dans sa pensée.

Ce n’est que peu à peu que j’ai entrevu ce que Marx avait voulu dire.

Si cet exemple prouve quelque chose, c’est qu’il ne saurait y avoir un traducteur, mais des traducteurs de Marx. Pour rendre en français son étude du système capitaliste, il faut que le traducteur n’ignore pas l’économie politique ; il faut qu’il soit philosophe, s’il veut traduire les Manuscrits de 1844 ou l’Idéologie allemande, il lui faut bien connaître l’histoire pour comprendre (et donc rendre en français) le Dix-Huit Brumaire ou la Guerre civile en France. Encore ai-je simplifié le problème, car Marx ne met pas successivement ces trois casquettes (économiste, philosophe, historien), mais il les porte toutes les trois en même temps. Il ne cesse pas d’être historien quand il écrit le Capital, puisqu’il fait précisément aussi, dans cette œuvre, l’histoire, la genèse du capitalisme.

Ce n’est pas tout. Les œuvres de Marx ne se situent pas toutes au même niveau d’achèvement linguistique. Etant donné l’importance qu’a prise, après sa mort surtout, la pensée de Marx, les générations qui lui ont succédé ont exhumé les pilotis de son œuvre, c’est-à-dire les milliers et les milliers de pages manuscrites, de notes, d’ébauches qui constituent pour une bonne part des rédactions successives de son œuvre maîtresse : Das Kapital. Les manuscrits, on les a traduits (manuscrits de 1844manuscrits de 1857-1858théories sur la plus-value...).

Or, pas plus dans ces manuscrits que dans la majeure partie de ses lettres, Marx n’écrit pour le public ; le soin qu’il apporte donc à la rédaction de ces textes n’est pas le même que lorsqu’il s’agit d’une œuvre destinée à être publiée. Si je voulais pousser jusqu’au paradoxe, je dirais que ses œuvres achevées, il les écrit en allemand (ou en français, voir Misère de la philosophie, mais l’exemple est unique). Tandis que, pour le reste, il est au moins trilingue : Marx, en effet, connaissait bien le français et truffait ses textes d’expressions françaises, dont la fréquence diminue pour céder le pas aux termes et expression anglais à mesure que se prolonge son séjour en Angleterre et que ses sources (les œuvres des économistes, la documentation économique en général) sont de plus en plus anglaises (Marx semble avoir lu d’abord Adam Smith en français avant de le lire dans le texte original).

Chacun peut imaginer les problèmes que soulève la traduction de cette langue composite. Faut-il la transmuter en une langue unique ou conserver un texte au moins trilingue ?

Autre remarque : peut-on traiter des notes à usage personnel comme un texte écrit pour le public ? Marx, si soucieux de précision, d’élégance même dans ses œuvres achevées, emploie dans ses manuscrits le premier terme qui lui vient sous la plume. Il écrit mehrwert ou survalue, sans que le choix de l’un ou de l’autre, du mot allemand ou du terme anglais, ait une signification particulière.

De même pour widerspruch ou gegensatz (antagonisme et contradiction) qui sont, dans certains manuscrits, utilisés sans qu’il y ait entre les deux termes l’opposition, le phénomène d’exclusion qui sera leur caractéristique dans un texte philosophique achevé.

Dans ce cas joue encore un autre phénomène : chez Marx, comme chez la plupart des écrivains, d’ailleurs, le même terme peut avoir deux sens, l’un banalisé pour ainsi dire, l’autre spécialisé,selon qu’il est employé dans un texte dans lequel l’auteur utilise la langue de tous les jours - et alors Marx écrira widerspruch ou gegensatz indifféremment, ou selon qu’il est utilisé précisément pour ce qu’il a de spécifique, pour le sens qu’il prend dans « une langue de spécialiste », ici le vocabulaire philosophique.

Que conclure ? C’est que le traducteur ne doit pas, sous prétexte qu’il traduit « du Marx », surinterpréter, traiter tous les textes signés Marx de la même manière, introduire artificiellement de subtils distinguos là où ils n’ont que faire ; une lettre familière n’est pas la préface de 1857 ou de 1859, et à ce propos, je continue à être persuadé que les sobriquets péjoratifs (Itzig = Isaac) dont Marx et Engels affuble(nt) Ferdinand Lassalle ne sont pas la preuve de l’antisémitisme de Marx ; « gredin » ou « coquin » peuvent être des termes affectueux, si une maman les emploie pour parler de son gamin. Je n’irai pas toutefois jusqu’à prétendre que Marx portait Lassalle dans son cœur mais cela est une autre histoire.

Enfin, la langue de Marx a évolué. Son vocabulaire aussi. Un exemple : dans la lettre à Annenkov (1846, Marx écrit en français : « Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation » [3]Commerce traduit ici l’allemand verkehr. Près de cinquante ans plus tard, le 12 novembre 1894, Engels explique à Laura Lafargue : « Dans le Manifeste, nous utilisons généralement le mot verkehr au sens de relations commerciales et (...) la traduction correcte est échange » [4].

Dans cette même lettre à Annenkov, Marx emploie alternativement (et sans qu’il y ait la moindre différence de sens) « facultés productives » (p. 239, 241) et « forces productives » (quatre occurrences dans la seule page 240). Pour exprimer la notion de « force de travail », il utilise longtemps Arbeitsvermögen (capacité ou faculté de travail) avant de choisir définitivement Arbeitskraft. Même si nous n’avons pas trouvé de meilleur équivalent en français que « force de travail », ce changement est éclairant. En français, force évoque d’abord, me semble-t-il, la force physique (alors que la « force de travail » inclut aussi les facultés intellectuelles, toutes les capacités de l’homme). Mais en allemand, Kraft ne renvoie pas d’abord au physique. A telle enseigne que Faust cherchant à traduire le Au commencement était le Verbe de la Bible, hésitera et envisgera de le traduire par « Im Anfang war die Kraft » [5].

Dernière remarque. Ce que l’on exige d’une traduction varie avec les époques. Engels a beau écrire à Paul Lafargue qui traduisait un article de Marx sur Proudhon, après lui avoir proposé une série de corrections : « Tâchez d’être plus fidèle à l’original. Marx n’est pas un homme qu’il est permis de traiter à la légère » [6], il n’en félicitera pas moins Laura Lafargue pour sa traduction du Manifeste [7]... qui nous paraît aujourd’hui singulièrement approximative. entre 1885 et 1894 avaient été publiées trois versions françaises du Manifeste, toutes trois dues à la fille de Marx, Laura.

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http://lepcf.fr/De-la-difficulte-et-du-plaisir-de-traduire-Marx

 

 

Tag(s) : #Idéologie, #Marx
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