Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Paul M. Romer et William D. Nordhaus
Paul M. Romer et William D. Nordhaus

Paul M. Romer et William D. Nordhaus

Les Crises

Qui sont Paul M. Romer et William D. Nordhaus

Paul M. Romer et William D. Nordhaus se sont donc partagés le Prix Nobel d’économie 2018 pour leurs travaux intégrant l’innovation et le climat dans la croissance économique[1]. C’est ce qui est supposé les qualifier parmi les fondateurs de ce que l’on appelle « l’économie verte »[2]. On le sait, l’économie est supposée traiter de la gestion des ressources rares et la nature y est perçue comme une force qui dicte les principales contraintes à la croissance économique. Ce sont nos connaissances, mais aussi nos aptitudes – et notre capacité à mobiliser du capital – qui déterminent notre capacité à gérer ces contraintes.

Paul Romer, dans ses travaux, est réputé avoir démontré que le savoir peut jouer un rôle moteur dans la croissance économique à long terme[3]. Lorsque la croissance économique s’accumule au fil des décennies, elle transforme naturellement la vie des gens. Du moins, tel est la vision de Romer et aussi, naturellement, celle du Comité Nobel de la Banque Centrale de Suède. Les recherches macroéconomiques antérieures, et en particulier celles de Solow[4], avaient mis l’accent sur l’innovation technologique en tant que principal moteur de la croissance économique. Mais, elles avaient modélisé très imparfaitement la manière dont les décisions économiques et les conditions du marché déterminent la création de nouvelles technologies. Paul Romer est donc crédité par le Comité Nobel d’avoir résolu ce problème en expliquant comment les forces économiques gouvernent la volonté des entreprises de produire de nouvelles idées et innovations.

Les travaux de William Nordhaus traitent pour leur part des interactions entre la société et la nature. Nordhaus avait décidé de travailler sur ce sujet dans les années 1970, à une époque où les scientifiques étant de plus en plus préoccupés par l’usage des énergies fossiles et leurs impacts sur l’environnement. Ces énergies fossiles entraînent une modification du climat qui peut se traduire par ce que l’on appelle le « réchauffement climatique » et qui se manifeste surtout par une instabilité climatique certaine, avec une multiplication de la fréquence des événements exceptionnels. Au milieu des années 1990, Nordhaus est devenu le premier économiste à créer un modèle d’évaluation intégrée, c’est-à-dire un modèle quantitatif décrivant l’interaction mondiale entre l’économie et le climat[5]. Son modèle cherche à intégrer les théories et les résultats empiriques de la physique, de la chimie et de l’économie. Le modèle de Nordhaus est maintenant largement répandu et permet de simuler l’évolution de l’économie et du climat. Il est utilisé pour examiner les conséquences des interventions en matière de politique climatique, par exemple les taxes sur l’usage du carbone[6].

Paul Romer, un économiste néoclassique déguisé en « moderne »

Cela pose la question du rapport entre la vision du Comité Nobel et la réalité. Les travaux de Romer et Nordhaus sont importants, et certains les tiennent pour considérables. Pour autant, ils ne sont pas si révolutionnaires qu’on le prétend, et surtout ils s’inscrivent dans des courants de pensée économiques qui, eux, sont bien identifiables.

Romer s’inscrit dans le courant de la croissance endogène. Ce dernier part du postulat d’une inefficacité, totale ou partielle, des politiques économiques axées sur la demande. Il faut alors rappeler qu’il écrivit sa thèse sous la direction de Robert Lucas, un autre prix Nobel, qui prétendait que l’économie s’arrêtait dès que s’arrêtaient les probabilités[7]. Lucas a prétendu que les politiques économiques, parce qu’elles étaient « prévues » par les agents économiques[8], ne pouvaient avoir d’effet de long terme[9]. Cela le conduisait à réhabiliter l’hypothèse de neutralité de la monnaie et de taux naturel de chômage[10]. L’une des conséquences du tournant pris par l’économie avec les travaux de Robert Lucas fut de conduire à la théorie des cycles réels, comme on le voit avec Kydland et Prescott[11], cycles réels faisant des chocs technologiques la source des fluctuations économiques. Il s’agit d’un travail qui parachève la fondation de la Nouvelle Economie Classique[12] et qui, comme on le voir avec Robert Barro, nient toute efficacité à la politique budgétaire[13].

Les travaux de Paul Romer partent donc de cette hypothèse et cherchent les facteurs structurels qui pourraient déterminer la croissance de long terme[14]. En cela, la théorie de la croissance endogène, à laquelle Romer a attaché son nom, s’avère relever de l’économie néoclassique la plus pure, mais aussi la plus dure[15]. Elle s’avère aussi la plus irréaliste dans ses hypothèses, un irréalisme qui fut revendiqué par Milton Friedmann[16]mais qui est dénoncé par divers spécialistes de l’épistémologie économique[17], et même aujourd’hui timidement par des économistes provenant pourtant du même courant idéologique[18]. Les travaux de Paul Romer, s’ils acceptent la possibilité que dans certains cas les rendements puissent être croissants[19], renvoient dans la plupart des cas à des causes techniques et à un facteur mal défini qui est l’accumulation des connaissances. Ce qui frappe tout lecteur de Paul Romer qui a étudié un peu d’histoire économique est la manière profondément mécaniciste dont il procède, ne se posant pas la question devant une possible innovation, des conditions sociales et institutionnelles de la traduction de cette innovation et changements du processus de production. Il ne se pose pas non plus la question de savoir si, au moment où cette innovation apparaît, il peut exister une demande particulière pour cette innovation et quelles sont les conditions de politiques économiques, et donc monétaires, pour que cette innovation, rencontrant une demande forte et stable, puisse se développer. Les agents économiques sont perçus comme des automates tout comme l’est le marché. On est en réalité à mille lieux de Schumpeter, un auteur parfois cité, mais qui avait une vision fort différente des processus économique[20]. On est donc bien au sein du paradigme probabiliste qui va de Haavelmo à Lucas[21], un paradigme qui est aujourd’hui très discuté depuis que la crise de 2008 a montré l’importance de l’incertitude radicale comme Keynes l’avait postulé[22]. Ce n’est que récemment que Romer, décentrant son travail du modèle de croissance vers la question des villes, a donné des signes d’intérêts pour les institutions[23].

William Nordhaus et le Public Choice

Le cas de William Nordhaus peut s’apparenter, dans un contexte théorique différent, à celui de Paul Romer. Nordhaus s’inscrit quant à lui dans l’école du Public Choice, une école qui cherche à analyser les choix « publics » à partir du point de vue de l’individualisme méthodologique et de la rationalité des agents individuels[24].

Ses premiers écrits se situaient donc dans ce courant[25]. Cette école postule donc que les individus (les « agents ») ont des préférences individuelles stables dans le temps et logiquement transitives. Or ces hypothèses ont été réfutées, y compris celle sur la transitivité des préférences[26], dans les travaux de Sarah Lichtenstein[27], Paul Slovic, Amos Tversky[28] et Daniel Kahneman[29]. Les travaux effectués depuis les années 1970 ont montré que les préférences étaient instables[30], et se construisaient en réalité dans le processus même du choix. De même, cette école identifie les partis politiques comme des « machines » cherchant à maximiser leur nombre de voix aux élections, sans aucune référence aux intérêts que ces partis peuvent défendre ni à leur idéologie (qu’elle soit explicite ou implicite). On l’aura compris, l’école du Public Choice s’avère bien plus idéologique que scientifique. Même l’individualisme méthodologique est aujourd’hui contesté[31].

Il n’est donc pas étonnant, compte tenu ces limites épistémologiques, que les résultats des modèles élaborés par Nordhaus, qu’il s’agisse du modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy), et le modèle RICE, version régionalisée du précédent soient largement discutables. Ces modèles, qui ne sont en réalité que des modèles de cycles réels dans lesquels on a intégré la production de CO2[32], mettent en balance le réchauffement climatique et les pertes de PIB qu’entrainent soit ces émissions de CO2 soit les efforts pour les réduire significativement. Une taxe carbone devant alors permettre d’élever les coûts et de responsabiliser les acteurs économiques. Le problème est que ces modèles ont un point d’équilibre pour un réchauffement de…3,5° ! Il est donc difficile de tenir Nordhaus, que ce soit d’un point de vue analytique ou d’un point de vue descriptif, pour un économistes ayant contribué de manière majeur à la lutte contre le réchauffement climatiques.

POUR LIRE LA SUITE
CLIQUEZ CI-DESSOUS

https://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-quant-lancien-monde-couronne-des-economistes-de-lancien-monde-par-jacques-sapir/

Tag(s) : #Economie
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :