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La parole présidentielle a-t-elle encore un effet sur la réalité ? par Jacques Sapir

Les Crises

Pour l’instant, c’est essentiellement pas la répression, une répression qui a fait un mort à Marseille et plusieurs personnes estropiées ainsi que par sa mise en scène, qu’Emmanuel Macron a répondu aux demandes de ce mouvement. Le nombre d’arrestations a atteint quasiment les 2000, et sur ce nombre des centaines et des centaines se sont révélées arbitraires.

Les enquêtes diligentées contre le député François Ruffin, contre un des représentants des Gilets Jaunes, et contre un animateur d’un mouvement écologique pacifiste, démontrent que le pouvoir, aux abois, est prêt à tout. Le symbole des véhicules de maintien de l’ordre de la Gendarmerie utilisés dans Paris restera.

La répression est revenue au niveau des années 1968 et suivantes. Nous sommes donc aux antipodes de la société apaisée que nous promettait Emmanuel Macron au printemps 2017.

Affichant un mépris de fait, la Président Macron a surtout complètement manqué son rendez-vous avec les français. L’effondrement de sa côte de popularité à 18% le confirme[1]. Il s’est aussi largement déconsidéré aux yeux de l’étranger[2]. Si sa survie politique, compte tenu des règles de la Vème République est possible, son quinquennat a de fait perdu tout sens, faute d’un véritable « tournant social ».

La question du pouvoir d’achat

Car, la question du pouvoir d’achat s’affirme bien depuis ces deux dernières semaines comme la principale revendications des Gilets Jaunes, ancrant de manière manifeste ce mouvement dans l’espace des luttes sociales. Ce n’est pas, bien entendu, la seule. Il ne faudrait pas oublier les justes revendications concernant la justice fiscale ni celles concernant la représentativité du système politique.

Ce sont, aussi, des revendications importantes, et qu’il convient d’intégrer. Mais la revendication sur le pouvoir d’achat par son côté urgent, voire désespéré, doit être entendu d’urgence. Elle concerne tant les salariés que les travailleurs indépendants et les retraités.

Les politiciens qui, par minable calcul personnel et vains espoirs de communication, voudraient faire rentrer ces revendications dans le chapeau d’une révolte fiscale se trompent lourdement.

Les Gilets Jaunes demandent aussi des services publics de qualité et de proximité. Ils savent, et la maturité du mouvement ici impressionne, qu’il faut payer des impôts et des taxes. Ils seront balayés tout comme le seront les femmes et les hommes de cette majorité qui se sont obstinés depuis des jours à nier l’évidence. Il a fallu qu’il y ait des morts, dans l’Isère et à Marseille, des blessés graves lors des manifestations, pour qu’ils commencent à entrevoir l’ampleur de la colère qui monte de cette France des oubliés. Mais, très clairement, ces politiciens ne l’ont pas véritablement entendue.

Cette revendication du pouvoir d’achat réalise l’unité tant entre des couches sociales disparates qu’entre des travailleurs aux conditions immédiates très différentes, des salariés aux indépendants. C’est bien la France, brutalisée par une mondialisation dont les répercussions s’avèrent tragiques et non heureuses, qui se réveille et qui demande des comptes à ses dirigeants.

Cette questions du pouvoir d’achat, il y a plusieurs manières de l’aborder, manières qui s’additionnent et qui convergent vers un constat qui désormais s’impose : il faut une grande remise à plat des revenus, salariaux ou non, incluant les retraites, les pensions, et bien entendu les impôts. C’est cette conférence, ce nouveau « Grenelle », qui seul peut constituer une issue à ce mouvement.

La question du SMIC

Cette question du pouvoir d’achat, elle vient de loin. Depuis le début des années 1980, le décrochage du Smic avec les gains de productivité, un décrochage qui fut voulu par le « tournant de la rigueur » et qui s’est ensuite enraciné avec le chômage de masse, laissait prévoir la situation à laquelle nous sommes parvenus. On le voit nettement sur le graphique 1. C’est à partir de 1982-1983 que se produit ce décrochage. Il ne cesse de s’amplifier jusqu’aux années 2000. Il connaît, ensuite, un certain ralentissement, mais reprend de plus belle depuis 2009.

Graphique 1

 

Source : INSEE et OCDE pour la productivité

L’impact de ce décrochage sur l’ensemble des salaires ouvriers a été dramatique, car de nombreux salaires, situés entre 1 fois et 1,4 fois le Smic sont de fait indexés sur ce dernier. La très faible croissance du Smic depuis 2008-2009 n’a donc pas concerné QUE les ouvriers et les employés qui sont payés au Smic.

Elle s’est aussi traduite pour l’ensemble des salariés dont la rémunération se calcule en pourcentage de ce dernier. L‘ouverture de l’écart, qui est très nette depuis 2009-2010, a donc des conséquences très profondes pour des millions et des millions de français.

Graphique 2

 

Source : INSEE et OCDE

Cela conduit à s’interroger sur quel aurait été la situation si le Smic avait suivi la progression de la productivité. Rappelons que quand le Smic évolue moins vite que la productivité, les profits s’accroissent, quand il évolue plus vite, les profits diminuent, et quand il évolue au même rythme les profits sont constants en pourcentage, et augmentent en masse avec la valeur de la production. Une augmentation des profits est tenue, en général, synonyme de plus d’investissements.

Mais, on constate que les investissements sont aujourd’hui plus faibles qu’ils ne l’étaient dans les années 1970 et le début des années 1980. Cet accroissement des profits a donc surtout bénéficié aux propriétaires des entreprises, les actionnaires, dans une forme de ruissellement vers le haut. Et, ces actionnaires ont dépensé cet argent en spéculation et en consommation ostentatoire, ce qui est d’ailleurs le cas dans toutes les époques où les profits augmentent fortement. Cela avait déjà été décrit à la toute fin du XIXème siècle par Thorsten Veblen[3].

Alors, qu’impliquerait un rattrapage des gains productivité par le Smic ?

Graphique 3

 

 

On le voit sur le graphique 3, on s’est livré à deux calculs, d’une part un rattrapage total des gains de productivité entre 2001 et 2018, et d’autre part un rattrapage partiel de ces mêmes gains, avec une progression du Smic qui se cale ensuite sur la progression de ces derniers. Les conséquences sur le niveau nominal du Smic net (après prélèvements sociaux) sont importantes.

Le niveau du SMIC en 2018 ne serait pas de 1187,98 euros net (et de 1210 en 2019) mais il serait compris, au moins à 1472,05 euros, soit une augmentation de 23,7%. Cela nous permet de visualiser la demande des Gilets Jaunes. Même si un rattrapage total ne peut être fait immédiatement le passage immédiat à 1360 euros s’impose comme étant le strict minimum qu’il convient de faire.

Mais ce strict minimum n’est possible, de plus, que si une compensation pour les pertes subies par le Smic ces cinq dernières années est consentie. De 2014 à la fin de cette année, c’est une somme de 7858 euros que les salariés payés au Smic ont perdus du fait du décrochage avec les gains de productivité.

Une telle prime serait de nature de sortir de très nombreuses familles de la misère dans laquelle elles vivent.

La réalité sur l’issue à la crise par la sortie de l’euro

Alors, on dira qu’une forte augmentation du pouvoir d’achat, accompagnée d’une large dépréciation de la monnaie, ce qui nous serait possible si nous sortions de l’Euro, s’accompagnerait d’une inflation importée qui mangerait l’augmentation initiale du pouvoir d’achat. Ce discours ignore les travaux de ces dernières années.

Oui, une forte dépréciation (de 10% à 15%) augmenterait d’autant les prix des produits importés, du moins ceux importés des pays restant dans la zone Euro (et il est fort probable que si nous sortions de l’Euro, la France soit imitée rapidement par l’Italie, pays avec lequel nous avons un important commerce). Mais, même en supposant que TOUTES les importations augmentent, il convient de ne pas oublier qu’une part importante des dépenses de consommation des ménages concernent des biens et services produits en France : au moins 50% pour les ménages considérés comme « pauvre » ou comme « modeste » et environ 45% pour les autres.

Ainsi, une augmentation de 15% du Smic par rapport au niveau qui sera le sien en janvier 2019 (1391,5 euros net contre 1210 euros), accompagnée d’une dépréciation de la monnaie de 15%, ne provoquerait qu’une hausse sur moins de 50% des biens et services, soit une hausse de 7%. La hausse réelle du pouvoir d’achat, après avoir absorbée ce choc inflationniste, resterait de 7,5% soit environ de 100 euros par mois. A l’exportation, les salaires représentants environ 25% du prix final (et souvent moins), la hausse des prix internes induite par la hausse des salaires ne serait que de 3,75% (en supposant une hausse généralisée déclenchée par la hausse du Smic, ce qui est peu probable), hausse des prix qui laisserait un gain de plus de 11% du fait de la dépréciation de la monnaie.

Quant aux cotisations patronales, qui augmenteraient alors rapidement avec la hausse du Smic, il conviendrait de les prélever non pas sur la masse salariale mais sur le chiffre d’affaires des sociétés. Le coefficient de prélèvement, qui serait alors considéré (quel que soit son niveau) comme égal à 1 pour les entreprises dégageant un chiffre d’affaires de plus de 500 millions d’euros/an, évoluerait de 1 à 0,8 pour les entreprises avec un chiffre d’affaires compris entre 50 et 500 millions, puis de 0,8 à 0,6 pour les entreprises dont les chiffre d’affaires va de 50 millions à 1 million. Pour un prélèvement égal en montant (afin de ne pas déséquilibrer les régimes sociaux), on allègerait la charge sur les petites et moyennes entreprises, et on la reporterait sur les grandes entreprises dont le chiffre d’affaires par salariés est particulièrement important. Ce mécanisme permettrait d’isoler l’emploi des cotisations patronales, puisque l’embauche d’un nouveau travailleurs n’augmenterait en rien le montant de ces cotisations.

 

Les autres sources de la misère

Car, la misère n’est pas seulement fille de la très faible hausse du Smic. Les conditions sociales dans lesquelles se trouvent les classes populaires jouent aussi beaucoup. Deux facteurs émergent alors.

Tout d’abord, le phénomène des « dépenses contraintes » dites encore « pré-engagées »[4]. On le sait, ces dépenses (loyers et charges, transport et forfaits de communication) représentent 43% des dépenses totales pour les ménages dits « pauvres », 41% pour les ménages dits « modestes » et seulement 33% pour les ménages « aisés ».

Tableau 1

Structure de la consommation

 

Il est ici significatif qu’un accroissement potentiel de revenu sera alors consacré soit à l’alimentaire, soit à la santé, soit au logement soit au désendettement (47% au total pour les ménages « pauvres », 41% pour les ménages modestes et seulement 34% pour les ménages « aisés »). Cette répartition d’un hypothétique revenu supplémentaire est aussi une manière de comprendre que des postes comme l’alimentation, la santé et le logement sont des postes sacrifiés par les plus pauvres du fait des contraintes qui pèsent sur leurs revenus et leurs dépenses.

Tableau 2

Attribution d’un revenu supplémentaire par ménage

 

Si cette question des dépenses contraintes ou pré-engagées est cruciale, la situation des foyers monoparentaux, des femmes après un divorce ou un séparation, apparaît tout autant comme une cause de grande pauvreté. Cela est dit par l’INSEE[5]: « Le fait marquant de ces vingt dernières années est surtout le développement de la pauvreté des familles monoparentales, dont les membres vivent sous le seuil de pauvreté dans prés d’un tiers des cas. Les différences entre catégories socioprofessionnelles se sont maintenues, même si la situation des agriculteurs exploitants, les plus touchés par la pauvreté, s’est améliorée et celle des artisans, commerçants et chefs d’entreprise, dégradée ». Ce qui est décrit ici est bien l’appauvrissement de ces familles, chassées des centres-villes par la hausse des loyers et la spéculation immobilière, obligées d’aller s’installer en zones rurales, zones qui sont bien souvent abandonnées par les services publiques, mais qui sont obligées de faire des déplacements de 40 km à 60 km pour aller au travail, voir pour avoir accès justement à ces services publics. Cet appauvrissement, on l’a dit, touche d’abord les familles mono-parentales, dont le nombre est en forte augmentation, mais aussi les jeunes couples.

Il est donc urgent, comme l’a fait, mais bien trop tard, le gouvernement de cesser de taxer les transports, mais aussi d’accorder des moyens à ces catégories sociales en redéveloppant rapidement une offre de services publics, que ce soit pour le transport, pour les crèches et l’accueil des jeunes enfants ou pour le rééquipement des logements, souvent insalubres et par ailleurs mal isolés. Cette revendication figure dans la liste émise par les Gilets Jaunes et le gouvernement serait bien inspiré d’annoncer au plus vite des mesures concrètes et chiffrées sur ces divers points.

La question des retraités

Il reste un troisième facteur de pauvreté à traiter : la question des retraites. Le décalage entre les femmes et les hommes devient insupportable. Il sera aggravé par le projet du gouvernement d’introduire un retraite par point et de réduire les pensions de reversions.

Tableau 3

 

L’écart entre les hommes et les femmes est déjà considérable ; la retraite moyenne d’un homme est de 1900 euros et celle d’une femme de 1285 euros[6]. Rappelons qu’il y avait, fin 2015, environ 16 millions de retraités en France, et les femmes représentaient 51,9% de ce total soit environ 8,3 millions[7]. Les femmes étaient 4,4 millions soit plus de la moitié, à toucher une pension de reversion. Compte tenu de la différence des niveaux de retraites, on mesure que toucher aux pensions de reversion ou passer à une retraite à points aura des conséquences catastrophiques pour les femmes retraitées. Une autre revendication émergeant du mouvement des Gilets Jaunes devrait donc être l’annulation des projets de réforme et la hausse de la retraite minimale pour arriver à ce que nul ne puisse percevoir une retraite inférieure à 1200 euros. De plus, il faut exiger le rétablissement de l’indexation des retraites, même avec un système garantissant toutes les retraites jusqu’à un montant de 2000 euros, pour aboutir pour les retraites supérieures à une indexation partielle. Mais, il est clair aujourd’hui que la désindexation des retraites est certainement l’une des pires attaques subies par les « petites retraites » et donc par les femmes retraitées en particulier.

Il conviendrait alors de procéder aux mesures suivantes :

  • Suppression du 1,86% de CSG sur les retraites.
  • Indexation de toutes les retraites de moins de 2000 euros sur l’inflation, et indexation partielle (et décroissante) des retraites au-dessus de 2000 euros. Cela donnerait, en fonction du taux d’inflation, les courbes d’indexation en fonction du montant des retraites suivantes :

Graphique 4

Evolution de l’indexation des retraites en fonction de leur montant

 

  • Maintien des règles des retraites par répartition et des règles actuelles concernant les pensions de reversion.
  • Rétablissement de la part de 0,5 points pour les veuves.

Ces mesures constituent le minimum que les retraités sont aujourd’hui en droit d’exiger

On le voit, le chantier est immense, et cela sans même parler de la remise en ordre du système fiscal autour de critères de justice et d’efficacité. L’image d’Emmanuel Macron est d’ores et déjà irrémédiablement abimée. Elle l’est en France, et sa côte de confiance est tombée à 18%, mais elle l’est aussi à l’étranger. Il faut mesurer l’impact dévastateur de certaines images, et en particulier de celles liées à la répression, hors de France. Quand bien même Macron survivrait à une dissolution – ce qui, compte tenu du mode de scrutin et des institutions de la Vème République est possible – ses capacités d’action tant en interne qu’à l’extérieur seraient considérablement réduites. Certes, les institutions de la Vème République peuvent le faire survivre, mais ce serait une survie en temps que Président Zombie, que mort-vivant. Il n’est pas dit que cela convienne à ses mandants réels, les oligarques qui ont tout fait pour le mettre à la Présidence et qui ont largement profité de ses largesses. Sachons le, la reconnaissance n’est pas une qualité fréquemment montrée en politique…

Cet immense chantier auquel nous appellent les Gilets Jaunes n’est clairement pas possible à traiter tant que la France restera dans l’Euro, comme je l’ai montré dans une note antérieure[8]. Il faudra bien que ce problème soit posé ouvertement et en toute honnêteté, si l’on veut mettre un terme réel à la crise que nous connaissons aujourd’hui.

 

Notes

[1)https://www.20minutes.fr/politique/2388863-20181206-sondage-macron-philippe-plus-bas-niveau-popularite

[2]https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/07/les-gilets-jaunes-ternissent-l-image-de-macron-sur-la-scene-internationale_5394204_3224.html

[3] Veblen T., The Theory of the Leisure Class – An Economic Study of Institutions, Londres-New York, Macmillan, 1899. Traduction française : Théorie de la classe de loisir. Collection Tel (n° 27), Gallimard, Trad. de l’anglais (États-Unis) par Louis Évrard. Préface de Raymond Aron, 1970

[4] Lelièvre M. et Remillard N., Dossier de la DREES n°25, mars 2018, Paris

[5] Julien Blasco, Marie-Cécile Cazenave-Lacrouts, Julie Labarthe (edits.), Le Revenu et le Patrimoines des Ménages, INSEE, Paris, 2018.

[6] Erwan Auger, Thomas Ducharne, Sophie Villaume, Les retraites des femmes nettement inférieures à celles des hommes, INSEE analyse n°37, mars 2017.

[7] Voir DREES, Solard, G. (ed.), Les retraités et les retraites, Paris, DREES, 2017,

[8Ihttps://www.les-crises.fr/russeurope-en-exil-la-crise-politique-et-la-responsabilite-du-gouvernement-par-jacques-sapir/

 

Tag(s) : #Macron
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