Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

"NOS CAMPAGNES SE MEURENT" : À TONNERRE, LES "GILETS JAUNES" FONT ACTE DE PRÉSENCE ET DE DÉSESPOIR

franceinfo

'Auberge de la Macronne" vient d'être inaugurée, après une journée de travail : quelques palettes en bois recouvertes d'une grande bâche. L'abri temporaire dispose même d'un bar de fortune. Yves y sert une tournée de ratafia de Bourgogne, un apéritif artisanal local, ce jeudi 29 novembre. "Il faut bien qu'on se protège des intempéries, parce que je pense qu'on sera encore là à Noël", assure ce retraité. A quelques mètres, assis sur des bancs – montés avec les mêmes palettes de bois – un petit groupe salue les automobilistes en réponse à leurs coups de klaxon enthousiastes.

Sur ce rond-point de Tonnerre (Yonne), les "gilets jaunes", une petite trentaine ce jour-là, sont installés pour tenir. Certains sont mobilisés depuis le 17 novembre, d'autres depuis seulement quelques jours. "Les gens s'ajoutent au mouvement. On le voit bien, que leurs gilets sont tout neufs, et pas froissés comme les nôtres", note l'un d'eux, qui revient régulièrement depuis le début de la mobilisation. Avec des feux qui brûlent dans des cuves, pour ne pas noircir le sol, il y a de quoi se tenir chaud, au rond-point d'Auchan. Les automobilistes agitent leurs gilets jaunes, posés bien en évidence sur leur tableau de bord. Ils sortent discuter quelques minutes, offrent des pâtes de fruits maison, des beignets, du chocolat, du crémant...

Ici, les "gilets jaunes" ne bloquent pas la circulation. Pas question de mettre dans le pétrin des conducteurs en route pour le travail. Il s'agit de faire acte de présence, et de désespoir.

Un rassemblement de \"gilets jaunes\" devant le centre des finances publiques de Tonnerre (Yonne), le 29 novembre 2018. 
Un rassemblement de "gilets jaunes" devant le centre des finances publiques de Tonnerre (Yonne), le 29 novembre 2018.  (LOUISE HEMMERLE / FRANCE INFO)

"ON A TIRÉ SUR LA CORDE JUSQU'AU BOUT"

"Tes caisses vont résonner comme nos frigos." A la peinture rouge, les "gilets jaunes" ont repeint les pavés devant le centre des finances publiques de Tonnerre. L'établissement est fermé depuis le début de la semaine, par arrêté préfectoral. Devant la grille baissée, étudiants, mères de famille et retraités montent la garde.

Vêtus de leurs gilets réfléchissants, ils se montrent, et espèrent être vus par un gouvernement qui "ne voit que les riches", selon Stéphanie, une aide-soignante à domicile qui gagne 1 000 euros par mois, avec deux enfants à charge. "Il y a des gens qui n'ont plus rien dans leurs frigos le 20 de chaque mois et ça, le gouvernement ne l'entend pas, n'arrive même pas à l'imaginer", déplore Christophe, à l'origine de la création de la page Facebook "89 Gilets jaunes", un mouvement qui selon lui rassemble "des gens de 18 à 80 ans, de toutes classes sociales et de tous corps de métier".

"On a tiré sur la corde jusqu'au bout, mais la hausse des taxes sur les carburants, ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase", explique Judicaëlle, une aide-soignante en maison de retraite. "On ne peut plus vivre", regrette Yves, dont la pension de retraite s'élève à 825 euros par mois. A ses côtés, Roger, 65 ans, se désole. 

C'est plus de la vie, c'est de la survie !

Roger, "gilet jaune" à Tonnerre (Yonne)

Cette phrase se répète en écho dans les rangs des "gilets jaunes", même parmi les actifs. "Parfois j'aimerais bien manger des fruits et des légumes frais, de la viande, du poisson. Et puis je vois le prix d'une aubergine et je finis avec une boîte de conserve toute prête, à moins d'1 euro, décrit Judicaëlle. Heureusement, moi, je peux manger au travail. J'y prends aussi ma douche, pour économiser l'eau."

Sa tante, Stéphanie, elle aussi aide-soignante, mais à domicile, explique qu'elle mange dans sa voiture été comme hiver pour économiser des kilomètres. "Je ne sais même pas pourquoi on existe, parfois", lâche-t-elle, amère.

Toutes deux se disent inquiètes pour leurs aînés. "On a des cas de plus en plus lourds à traiter à domicile car les maisons de retraite sont inabordables et il y a de moins en moins de soins palliatifs. Combien de personnes est-ce que j'ai vu mourir en souffrant parce qu'elles n'avaient pas les traitements adaptés ? (...) Les gens ne peuvent même pas mourir dignement." Depuis le début du mouvement, les deux femmes passent leurs journées de repos auprès des manifestants.  

Un \"gilet jaune\" à Tonnerre (Yonne), le 28 novembre 2018. 
Un "gilet jaune" à Tonnerre (Yonne), le 28 novembre 2018.  (LOUISE HEMMERLE / FRANCE INFO)

"ON NE PEUT PAS NOUS ENLEVER BEAUCOUP PLUS"

"C'est un ras-le-bol généralisé, de tout le temps payer et d'être pris pour des moins que rien" : retenue par son travail, Charlotte Mulot n'a pas pu se rendre, ce jeudi, devant le centre des impôts. Mais elle suit la mobilisation à distance, grâce aux réseaux sociaux, et rejoint ses camarades quand elle peut. La jeune femme dit bien vivre, et ne pas avoir, pour l'instant, de problème d'argent. Mais elle se bat, dit-elle, contre la hausse des taxes qui visent une classe moyenne qui s'appauvrit. "Notre confort de vie est en train de se rétrécir, on vit déjà moins bien que nos parents, et on s'est déjà mis dans la tête qu'on n'aura pas de retraite", expose la jeune femme.

Les riches, eux, restent riches.

Mais la classe moyenne, alors ?

Charlotte, "gilet jaune" à Tonnerre (Yonne)

"Nous sommes ceux qui payons le plus de taxes et on n'a pas le droit à grand-chose comme aides. Alors on est dans la rue parce qu'on ne peut pas nous en enlever beaucoup plus, de toute façon", note-t-elle. Dans une ville comme Tonnerre, où le chômage atteint 24%, selon l'Insee, et le taux de pauvreté, 26%, l'injustice fiscale se fait ressentir par rapport aux plus riches, mais aussi par rapport aux plus pauvres, qui bénéficient des minimas sociaux. Ici, 6% de la population est allocataire du RSA, indique la Caf, c'est plus du double du niveau national.

"L'assistanat, il y en a marre" : c'est l'une des rengaines des "gilets jaunes"tonnerrois. "Je ne veux pas leur jeter la pierre, parce que moi j'ai eu beaucoup de chance, j'ai été très soutenue par ma famille qui m'a toujours poussée à travailler et à mettre de l'argent de côté, concède Charlotte. Moi-même, j'ai profité du système. Je n'ai commencé à chercher du travail que quand je ne touchais plus le chômage. Mais, en fait, pourquoi chercher du travail, quand on nous donne de l'argent ? Résultat, ici, il y a des gens qui n'ont jamais travaillé de leur vie", affirme-t-elle.

"Le travail est tellement mal valorisé que cela te pousse soit à ne pas bosser, soit à travailler au black", témoigne Stéphanie, rencontrée devant le centre des finances publiques, qui se souvient avoir reçu cet été une prime de 2 euros versée par le conseil départemental. "On a bien rigolé. Tu peux t'acheter quoi avec ça ? Une baguette de pain."

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :