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Deuxième partie et conclusion :
L’économie de marché socialiste en Chine

par  Jean-Claude Delaunay

 

L’économie de marché socialiste en Chine

D’abord, quelle formulation retenir pour caractériser l’économie chinoise : « économie de marché socialiste » ou « économie socialiste de marché » ? La discussion a lieu, mais je ne lui ai pas accordé d’attention dans mon livre. Je m’y suis efforcé de n’utiliser qu’une même expression du concept et j’ai choisi de parler d’économie de marché socialiste. C’est la traduction de l’expression chinoise : 社会主义市场经济 (shehui zhuyi shichang jingji). Elle indique, à juste titre selon moi, que le marché d’une économie socialiste n’est pas le même que celui d’une économie capitaliste, ce que ne fait pas l’expression « économie socialiste de marché ». Ce qui compte, selon moi, dans une société engagée dans la voie du socialisme, est que son économie soit dotée d’un marché socialiste. Qu’est-ce donc qu’un marché socialiste ?

Je crois que cette différence, explicitée grâce à l’exemple de la Chine, est le point important de ce texte. Sur de nombreux aspects, détails et dates, je renvoie au bouquin que j’ai publié en 2018 sur l’économie chinoise contemporaine.

 

Cette partie contient 2 sous parties.

La 1ère vise à décrire à très grands traits le marché chinois actuel, tel qu’il fut engendré par la politique de Réforme et d’Ouverture. J’y note la multiplication des contradictions ayant surgi lors de la plongée du socialisme chinois dans le marché.

Dans la 2ème sous-partie, je défends l’idée selon laquelle l’économie chinoise, parce qu’elle fonctionne selon le principe de la dictature démocratique du peuple, est susceptible d’une part d’orienter le fonctionnement du marché tout en recevant, s’il y a lieu, des entreprises capitalistes, même en grand nombre. Cette tolérance, en raison de la rupture avec le capitalisme introduite par la dictature démocratique du peuple, n’implique donc aucunement l’implantation du mode de production capitaliste dans cette économie. Elle suppose cependant une vigilance particulière.

1) - L’économie de marché socialiste, un changement radical et tumultueux de la société chinoise

Certains critiques de la Chine socialiste actuelle semblent ignorer combien notre époque est différente de celle que durent affronter les bolcheviques des années 1930. Cette différence est double.

Elle tient d’abord à ce que les économies capitalistes traversent aujourd’hui une crise économique, politique, morale, idéologique profonde. Elle tient ensuite à ce que l’impérialisme s’est affaibli par rapport à qu’il était un siècle auparavant. Les contradictions inter-impérialistes sont donc de plus en plus fortes. La marge de manœuvre des pays socialistes ou des pays souhaitant se développer de manière indépendante s’est accrue d’autant.

C’est l’intelligence de Deng Xiaoping d’avoir eu, au début des années 1980, l’intuition claire de cette évolution radicale. Il a compris qu’une voie différente de celle suivie par Mao Zedong, lequel, malgré certaines différences, s’était placé dans le prolongement de Staline, était non seulement nécessaire mais possible. Voici les principaux traits de cette stratégie de développement et ses implications marchandes.

  • L’agriculture n’a plus été conçue comme devant financer le développement industriel mais comme devant nourrir la population. Les surplus agricoles ont été marchandisés. L’objectif de l’autosuffisance, très difficile à satisfaire en Chine n’a pas été abandonné, mais il a été relâché. Les importations devraient permettre de combler les insuffisances de l’agriculture chinoise.
  • Le développement de l’industrie chinoise n’a plus été conçu comme devant résulter de la production-consommation intérieure mais de l’extraversion du travail chinois. Il s’est agi de vendre ce travail, excédentaire en Chine et de faible coût, aux pays riches, qui de leur côté, en raison de la crise de leur régime, ouvraient leurs économies à la libre circulation des marchandises et des capitaux.
  • Pour accélérer le processus d’accumulation primitive, les dirigeants de la Chine n’ont pas emprunté sur le marché financier mondial (comme l’ont fait malencontreusement d’autres pays socialistes d’Europe). Ils ont ouvert des zones franches. En utilisant ce système, ils ont pris place dans le marché mondial du Capital. Ce faisant, ils ont créé de l’emploi intérieur et laissé aux capitalistes étrangers la responsabilité économique de leurs investissements.
  • L’appel fait aux capitaux étrangers, et l’adhésion à l’OMC en 2001, pour développer l’industrie chinoise a eu plusieurs conséquences, lesquelles, à leur tour, ont stimulé la marchandisation de l’économie chinoise. La première fut le vaste mouvement de migration intérieure de la population rurale vers la Côte Est de la Chine, et ses effets sur la création d’un marché intérieur de la force de travail.
  • La deuxième conséquence fut la stimulation qui s’en suivit de la formation d’un Capital privé chinois. Cette stimulation fut réalisée en deux temps. Il y eut d’abord la création quasi spontanée des « Entreprises de Canton et de Village », entreprises plus connues par leur désignation anglaise, « Town and Village Enterprises » (TVE). Il y eut ensuite, la venue en Chine des Capitaux des chinois d’Outre-Mer. Cette double poussée du Capital proprement chinois a servi de transition vers l’acceptation en Chine, de « la propriété non publique » du Capital aux côtés de la propriété publique.
  • La troisième conséquence fut la constitution, grâce à ces entreprises privées chinoises et à leurs commanditaires, souvent américains ou japonais, d’un matelas de dollars US. Il constitue, pour le pouvoir central, une assurance contre les chocs monétaires mondiaux et un moyen d’achat des équipements nécessaires au développement économique intérieur.

Les dirigeants de la Chine ont donc choisi de développer leur pays de façon quasiment orthogonale de ce qu’avait fait Staline 50 ans plus tôt. Le recours au marché, principalement au marché mondial dominé par les multinationales capitalistes, fut à l’origine du développement économique chinois. Mais ce dernier entraîna l’apparition simultanée de gigantesques contradictions, géographiques, sociales, économiques, politiques.

Dans la période antérieure, les contradictions en Chine n’étaient pas moins fortes. Cela dit, la faiblesse relative du développement avait pour contrepartie une certaine égalité des situations individuelles, dans un contexte rural plutôt stable. En sorte qu’elles apparaissaient comme contradictions entre les Chinois d’un côté, et le reste du monde développé, de l’autre côté.

Après 1995, la société chinoise s’est développée à toute allure. Les Chinois en ont supporté le choc. D’importants dommages ont été causés. C’est ainsi que la main-d’œuvre migrante a été surexploitée, l’environnement saccagé, la paysannerie parfois fortement et violemment mise à contribution. Les structures médicales de protection qui existaient du temps de Mao Zedong ont volé en éclat. Le développement économique a eu lieu mais il a entraîné l’apparition de fortes inégalités entre les individus et les familles. Les contradictions propres à l’économie chinoise sont apparues comme contradictions internes à la Chine. Nombre d’observateurs de ce pays se sont alors demandés : « C’est ça, le socialisme ? ».

Certes, en son tout début, le socialisme chinois de la Réforme et de l’Ouverture a revêtu une forme tumultueuse et rude. Parce qu’il est une transition, le socialisme est un apprentissage et celui-ci, en Chine, fut douloureux. Toutefois, malgré sa brutalité, cette phase a réellement ouvert la voie du socialisme dans ce pays. Car dès le début des années 1980, ses dirigeants ont engagé le contrôle strict de sa démographie, une condition nécessaire de son développement. Ils ont également donné des gages politiques importants à la paysannerie (le contrat SHR de 1984, la Nouvelle Ruralité Socialiste de 2005) et mis un terme définitif à la longue liste des famines qui, depuis plusieurs milliers d’années, avaient ponctué l’histoire de la Chine.

Cette phase, qui fut productive pour le socialisme, mais néanmoins désordonnée, a été close en 2014, avec le lancement de « La Nouvelle Normalité » (développement du marché intérieur, intensification du progrès technique, soutien à l’innovation, engagement résolu contre la corruption, à commencer par celle affectant le PCC à son plus haut niveau).

Pour quelles raisons, sur quels fondements, les dirigeants chinois ont-ils pu se lancer à l’aveuglette dans l’économie de marché socialiste, puis furent capables de tirer les leçons de cette première expérience et cela tout en avançant dans la voie du socialisme ?

 

2) - Les points d’appui du socialisme en Chine

Le socialisme en Chine dispose de 4 points d’appui majeurs : A) Un État fort, B) Un secteur industriel et bancaire public déterminant, C) Une idéologie unificatrice puissante, D) La dictature démocratique du peuple.

Je vais indiquer comment, selon moi, ces points d’appui contribuent à la consolidation du socialisme en Chine.

A) Un Etat fort

La Chine moderne est l’héritière de la Chine impériale, laquelle a reposé, pendant 3.000 ans et peut-être davantage sur une organisation particulière, dont Marx esquissa les premiers traits à l’aide du concept de « mode de production asiatique ». Dans le cas de la Chine, ce concept a surtout le rôle d’une référence approchée. J’ai, dans l’introduction de mon livre, indiqué son importance pour comprendre tant la formation sociale asiatique aux caractéristiques chinoises du passé que la formation sociale socialiste aux caractéristiques chinoises du présent.

Le pouvoir impérial n’était pas une structure unique et arbitraire de pouvoir. D’une part, en raison de l’ampleur de la Chine, même ancienne, le pouvoir central avait organisé l’espace politique à l’aide de provinces. D’autre part, au pouvoir impérial relativement fort, car organisateur de l’armée et des infrastructures attenantes (routes, murailles, digues, canaux, stocks de grains, administration, droits de propriété sur le sol), faisait face la multitude des communautés villageoises. Chacun de ces pôles de la société chinoise ancienne disposait d’un pouvoir religieux spécifique.

D’un côté, l’Empereur était le fils du Ciel, dont il était censé détenir le mandat. Il disposait d’une liaison téléphonique particulière avec les puissance d’en Haut. D’un autre côté, les communautés villageoises avaient en charge le culte des ancêtres. Le système était certes fortement biaisé et asymétrique. Il n’en était pas moins dual. Sans céder aux facilités du culturalisme sociologique, on peut dire qu’on retrouve aujourd’hui, dans l’organisation de la société chinoise moderne, des traces bien précises de cette histoire ancienne. Cela dit, le pouvoir de la Chine moderne est autre chose que la continuation de son pouvoir impérial et de sa structure mandarinale, même s’il en reprend certains traits.

Le pouvoir impérial faisait face à une société rurale morcelée tant par sa structure sociale asiatique que par le grand nombre de ses groupes ethniques. Au plan économique, il était en mesure de centraliser la rente foncière. Il construisit au cours du temps une Chine culturelle, une Chine militaire et administrée mais rien qui ressemblât à une Nation économique chinoise. Aujourd’hui, cet héritage, même s’il a été repris, est adossé à deux méga-structures unifiantes, celle du Parti communiste chinois et celle de l’Assemblée nationale populaire. L’État chinois a donc acquis de nouvelles caractéristiques, de profondeur, de rétroaction et d’étendue par rapport au passé impérial. Il est en mesure d’unifier la Chine et d’en faire une Nation économique. Il la socialise économiquement et politiquement. Il crée la Société chinoise.

Le marché socialiste contribue à ce processus d’unification, en généralisant la loi de la valeur des marchandises dans tout l’espace chinois, et, dans la plupart des cas, l’État moderne arrive à le contrôler rapidement.

B) Un secteur industriel et bancaire public déterminant

Une différence essentielle entre le marché capitaliste et le marché socialiste est que, dans ce dernier, un certain nombre d’entreprises relèvent de la propriété publique. Ces entreprises ne sont pas n’importe lesquelles. Ce sont des entreprises produisant les armements ainsi que tous les produits et services, y compris monétaires et financiers, considérés comme stratégiques pour l’indépendance et le développement économique national. En Chine, la définition de ce sous-ensemble a commencé avec Zhou Rongji, en 1999, alors qu’il était Premier Ministre et que, en liaison avec Jiang Zemin, il était en charge d’appliquer la politique de Réforme et d’Ouverture (15ème Congrès du PCC). Comme l’indiquent ces repères chronologiques, les dirigeants de la Chine, même au cours de ces années expérimentales et tumultueuses de lancement de la nouvelle politique marchande, n’ont pas perdu le fil de leur orientation socialiste. En nombre d’emplois, le secteur public industriel chinois représente aujourd’hui environ 20% de l’emploi total, peut-être un peu moins. La tendance est à sa réduction. Après 2003 et la formation de la « State-Owned Assets Supervision and Administration Commission » ou SASAC, ces entreprises ont été de plus en plus rationalisées et concentrées. Ce sont de très grosses entreprises, fortement capitalistiques. Elles constituent un point d’appui éminent du socialisme chinois. Pour l’étude de ces différents aspects, je renvoie au chapitre 5 de mon livre sur la Chine.

C) Une idéologie unificatrice puissante

Il ne suffit pas qu’un État soit fort et rôdé techniquement dans l’élaboration comme dans l’application des décisions de portée générale pour que la politique qu’il autorise soit socialiste. Le groupe social dirigeant de cet État ou de ses entreprises publiques doit être animé par un ensemble de croyances qui soient porteuses de cette finalité.

Dans le cas de la Chine cette idéologie combine intimement le sentiment national et la conviction socialiste. Le mouvement du 4 mai 1919, issu de la protestation, chez un certain nombre d’intellectuels chinois, contre la cession au Japon, par les Alliés de la première guerre mondiale, de territoires chinois, marque les débuts, dans ce pays, d’une prise de conscience nationale et patriotique dont les dirigeants actuels de la Chine sont les héritiers.

Ces dirigeants ont reçu en héritage l’idéologie de la lutte pour l’indépendance nationale, glorieusement menée par Mao Zedong et l’Armée rouge, contre les envahisseurs japonais. Cette lutte a reposé sur la simultanéité d’un combat pour l’indépendance et d’un combat révolutionnaire.

La conviction socialiste, qui prolonge la conviction nationale, est nourrie par la lecture de Lénine et de ce qu’en ont transmis les écrits de Mao Zedong. Les dirigeants actuels de la Chine sont peu familiers des théories économiques de Marx et connaissent surtout ce dernier par l’intermédiaire de Lénine, qui leur a appris à se situer dans le champ des puissances impérialistes mondiales. L’actuel président de la Chine, Xi Jinping, attache cependant une importance particulière au marxisme.

POUR LIRE LA SUITE ET FIN
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http://lepcf.fr/Socialisme-et-marche-en-general-et-a-la-mode-chinoise-II

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