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Débat dans la Grande salle de l’Ecole de Marxisme

Débat dans la Grande salle de l’Ecole de Marxisme

 

Le blog de Tony Andreani

Le fait est là : la seconde puissance économique du monde, et bientôt la première, est dirigée par un parti qui se réclame du marxisme. Les libéraux de toute obédience le déplorent, et escomptent que cela ne durera pas. Les tenants du marxisme devraient s’en féliciter, mais généralement ne comprennent pas pourquoi le pays est devenu, à ce qu’ils croient, un pays où le capitalisme est dominant. D’autres, dont je suis, voient les choses autrement. Ce parti se sert du capitalisme, tout en le contrôlant, pour accélérer le développement, sans dévier de son objectif : la construction d’une société socialiste, et il s’appuie pour cela sur le marxisme. Mais de quel marxisme s’agit-il ? Il en découle toute une série de questions, que je me propose d’aborder ici.

Je m’appuierai principalement sur le texte des Statuts du Parti communiste chinois dans ses préliminaires. Bien d’autres documents pourraient être invoqués, mais ce texte, qui a été constamment révisé et mis à jour, comporte à la fois un énoncé de principes[1] et un programme d’action, et, comme le Parti communiste est aux commandes, il revêt la plus grande importance. Je dirai même que c’est une sorte de Bible pour ses 85 millions de membres, qui  du reste y prêtent serment. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il en soit de même dans le reste de la population, ni dans l’intelligentsia, ni non plus que tous les membres du Parti soient des adeptes convaincus, mais ce serait là un autre sujet.

Je commencerai par une question qui me taraude, et je ne dois pas être le seul ; mais que faut-il entendre par le leitmotiv d’une « sinisation du marxisme » ?

 

Sur la « sinisation du marxisme »

 

Deux interprétations sont possibles. La première serait de soutenir que le marxisme, comme théorie générale, doit être appliqué aux conditions historiques particulières de la Chine, un peu comme il existe une différence, dans les sciences dites « dures », entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée - sans négliger le fait que ce sont souvent les applications techniques qui font surgir des remaniements scientifiques, via l’usage d’instruments plus puissants (souvent issus de la technologie militaire).

On comprend très bien l’intérêt de cette démarche : la voie chinoise, comme application de la théorie marxiste (concepts de base et théorie de l’histoire) au cas concret de la Chine, pays longtemps sous-développé, où dominaient des modes de production pré-capitalistes, au reste différents de ceux de l’Occident, ne peut être que spécifique, tout en pouvant être riche d’enseignements pour la théorie générale de l’histoire, par exemple en nous sortant de la vulgate stalinienne, sa forme la plus appauvrie et la plus dogmatique. Mais on ne pourra pas parler d’une « sinisation du marxisme », qui serait propre aux Chinois[2].

Une deuxième interprétation serait de voir dans le marxisme chinois un prolongement et un enrichissement théoriques du marxisme classique, dans une lignée continue : marxisme/léninisme, « pensée » Mao Zedong, (notez que Staline a été écarté), « théorie » Deng Xiaoping, « pensée importante » de la Triple représentation de Yang Zemin, « concept » du développement scientifique de Hu Jintao, enfin « pensée » de Xi Jinping, chacune de ces contributions étant présentée comme n’étant pas l’œuvre d’un homme seul mais de la « sagesse collective » du parti communiste chinois (et toutes n’ayant pas le même poids scientifique, comme le sous-entendent les termes employés).

    Il est bien vrai que, tout au long de son histoire, la pensée chinoise n’a eu aucune prétention à l’universalisme, et que la révolution chinoise n’a pas cherché à s’exporter, à la différence du modèle soviétique. Mais, à partir du moment où elle ambitionnait de se doter d’un statut scientifique, elle ne pouvait évacuer la question de son universalité. S’il ne s’agit que d’applications concrètes à une situation concrète très particulière[3], alors la voie chinoise n’est pas transposable, et l’on s’abstiendra de la présenter comme un modèle à suivre dans d’autres pays, ce qui fut longtemps la ligne officielle (pas de prosélytisme).

Mais s’il s’agit d’une prolongation de la théorie générale, plus précisément sur la question de la transition au socialisme, alors on pourrait tirer de la voie chinoise des leçons valables ailleurs - c’est aujourd’hui ce qui est suggéré par Xi Jinping, et c’est ce que je crois[4]. On pourrait d’autant plus s’en inspirer que la Chine s’est aujourd’hui largement développée.

Mais ce n’est pas ce que je vais développer ici. Je voudrais confronter le marxisme chinois, dans son évolution (qui est loin d’être linéaire, contrairement à la présentation qui en est faite dans le texte des Statuts), aux concepts fondamentaux du marxisme, dûment revisités. Je m’arrêterai d’abord sur deux points, concernant les concepts de base : la contradiction rapports de production/forces productives, la conception des forces productives. Puis j’examinerai un troisième point, concernant cette fois la transition au socialisme : la dictature de démocratie populaire versus la dictature du prolétariat. Enfin je reviendrai sur les concepts de base, en évoquant la question de la dialectique.

 

La contradiction rapports de production/ forces productives

 

Il faut noter d’abord que le parti communiste chinois se veut un parti révolutionnaire. Aron faisait dire à Marx que « ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font ». Ce dernier parlait en fait du poids écrasant du passé, et pensait que, pour que les hommes sachent ce qu’ils font, ils doivent avoir une représentation de l’avenir. Ceci s’oppose à toute vision nécessitariste de l’histoire, où il n’y aurait qu’à la laisser accoucher du futur, en lui donnant quelques coups de pouce, comme le croyaient les réformistes. Rien n’assure que l’avenir conduira au communisme. Il peut au contraire, vu d’aujourd’hui, aller au chaos et à la fin de la civilisation humaine.

Donc, à ce nécessitarisme les dirigeants chinois opposent leur constructivisme – celui-là même que Hayek détestait par-dessus tout, affirmant qu’il interdirait le progrès économique et qu’il mènerait au totalitarisme. D’ailleurs ils parlent d’une « construction du socialisme », et l’énoncé des principes fondamentaux qui ouvre le texte des Statuts explicite clairement  le projet : il s’agit d’aller dans « la voie socialiste » (ce qui veut dire non un état prédéfini, mais un trajet, avec des horizons de long terme), en empruntant le chemin politique de la « dictature de démocratie populaire », lui-même garanti par « la direction du Parti communiste », un parti s’appuyant sur « le marxisme-léninisme et la pensée Mao Zedong » (à noter que Staline n’est pas mentionné, et Deng non plus, ce qui fait penser qu’il n’a opéré qu’une modification de trajectoire). Ceci dit, le volontarisme du Parti communiste chinois entend s’appuyer sur le réel. Mao lui-même n’avait rien d’un utopiste à la recherche de la cité idéale, bien au contraire. Et le réel c’est l’état des forces productives et des rapports de production.

Cette opposition est, on le sait, au cœur de la théorie marxiste de l’histoire, le cœur du réacteur en quelque sorte. Je dirai tout à l’heure qu’elle est profondément insatisfaisante, bancale, et dépassée par Marx lui-même, construisant, à mesure qu’il prépare Le Capital, une problématique bien différente. Mais, pour le moment, je la laisserai telle qu’elle.

Résumée dans le célèbre texte de la Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique de 1859, celui sans doute que les Chinois ont lu et relu, comme tous les marxistes à travers le monde, elle se prête à une lecture que j’appellerai « économiciste » : c’est le mouvement des « forces productives » qui entraîne des bouleversements dans les rapports de production.

Ce qui, notons-le, n’est pas totalement opposé de la conception libérale, selon laquelle toute l’histoire n’est que la conséquence du développement des techniques, de la division du travail et des échanges, qui devait mener inéluctablement au capitalisme achevé, comme perfectionnement ultime des « mécanismes de marché ».

Mais ce texte fondateur doit, selon moi tout au moins, s’interpréter ainsi : les rapports de production, donc la lutte des classes, représentent l’élément principal, actif, de la contradiction, tandis que les forces productives exercent une « détermination en dernière instance », une détermination qui opère d’une double façon. En général elle passe par une prise de conscience des potentialités qu’elle renferme.

Cela nous sort d’une conception mécaniste et ouvre un espace à la politique, qui précisément bouleverse les rapports de production. Mais aussi, dans certaines conditions, ce sont des changements tout à fait involontaires(donc sans prise de conscience aucune) dans les forces productives, plus précisément non dans les instruments de travail, mais dans l’objet de travail (c’est-à-dire en définitive la nature) et dans la démographie, qui ont des effets drastiques sur les rapports de production[5]. Comme exemples je citerai des changements climatiques, des épidémies, ou des effets imprévus du travail humain, tels que les déforestations. Il reste que les rapports de production sont eux aussi liés à des actions plus ou moins conscientes des hommes en conflit.

Tel est bien le problème auquel Mao a cherché une réponse dans ce passage de son écrit « De la contradiction » (1937) : selon certains « dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives ». Idem, ajoute-t-il, s’agissant de la pratique par rapport à la théorie ou de la base économique par rapport à la superstructure. Or « cette conception est celle du matérialisme mécanique et non du matérialisme dialectique.

Certes les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste, mais il faut reconnaître que, dans des conditions déterminées (c’est moi qui souligne), les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modifications dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif »[6].

Je pense que ceci aide à comprendre ce que fut la politique maoïste et son caractère volontariste – et non, comme le disent des politistes bornés, une banale lutte pour le pouvoir et pour le conserver[7], et pas davantage une forme d’utopie[8]. Mao sait bien que la Chine est un pays agraire, aux techniques archaïques, bridées par le système « semi-féodal » de la propriété.

Pour faire avancer les forces productives, il faut d’une part une réforme agraire radicale, suivie de la création de coopératives, et d’autre part développer rapidement une industrialisation, en la faisant passer progressivement (mais non brutalement, comme Staline) sous le régime de la propriété publique, tout en se gardant de tuer le développement agricole pour réaliser une accumulation primitive.

Deuxième moment : les forces productives n’avancent pas assez rapidement. Alors ce sera le Grand bond en avant (1958 à début 1960) : les coopératives n’étant pas assez efficaces, il lance les communes populaires (changement dans les rapports de production) pour dynamiser l’agriculture et veut en même temps renforcer la base industrielle, en créant une petite industrie dans les campagnes (c’est l’une des applications du mot d’ordre « marcher sur les deux jambes »). Il semble que ce fut d’abord un succès pendant les deux premières années avant de devenir une catastrophe, d’une part parce que les objectifs étaient irréalistes (on ne peut modifier les forces productives à volonté, comme l’a montré l’épisode des hauts fourneaux  à la campagne), d’autre part parce que le retrait de l’aide soviétique et de très mauvaises conditions climatiques, ainsi que des erreurs (comme la lutte contre les « insectes nuisibles ») ont affecté gravement l’agriculture, au point de provoquer une famine de grande ampleur et de désorganiser l’approvisionnement des villes et de l’industrie.  

Devant  cet échec dramatique, que Mao reconnaît lui-même[9], on décide de faire la pause (ce sera la période de « rajustement » 1961-1966) mais sans pour autant remettre en cause les nouveaux rapports de production[10]. Troisième moment : l’industrialisation ne progressant pas assez, Mao veut à nouveau révolutionner les rapports de production, cette fois dans l’industrie, dans les entreprises d’Etat, notamment grâce à la « double participation » et aux « comités de triple union »[11].

Bien entendu cela suppose de révolutionner le Parti lui-même (j’y reviendrai plus loin). Tout ceci pour dire que, pour agir sur les rapports de production, il faut, selon lui, « mettre la politique au poste de commandement ». Mao, qui avait préconisé une sorte de NEP dans les toutes premières années de la Révolution, s’était rallié, se méfiant des rapports marchands, à une économie administrée[12], pourvu qu’elle fût contrebalancée par une relative autonomie des unités de production (usines et communes populaires) et une forte décentralisation (les autorités locales ont une assez large marge de manœuvre).

Mais, au fond, c’est la planification directive elle-même, toute différente qu’elle fut de la planification soviétique, qui montrait ses limites[13]. Et elle était à cette époque partie intégrante des rapports de production : l’Etat gérait directement, dans une large mesure, via l’administration économique, les moyens de production dont il était propriétaire en titre, mais aussi ceux qui relevaient de la propriété collective (celle des communes populaires).

Tout le sens de la politique de « réforme et d’ouverture » sera deréajuster les rapports de production aux forces productives. On commencera par l’agriculture, en autorisant les communes populaires à se dissoudre au profit d’un système de contrats plus adapté à l’état réel des forces productives et à la mentalité paysanne, et on continuera par l’industrie, en assouplissant la planification et en laissant aux entreprises publiques une grande autonomie de gestion. Deng Xiaoping réhabilite, si je puis dire, les forces productives, en considérant, contre les « erreurs de gauche » qui ont été commises, que la supériorité du socialisme est précisément de « développer plus rapidement les forces productives » que le capitalisme[14].

Il s’agit, avant tout, de sortir la Chine de la grande pauvreté, d’une situation où tout le monde « mange à la même marmite », mais mal remplie. La grande erreur de Mao, dit-il, est en effet d’avoir « négligé le développement des forces productives ». Deuxième volet de la nouvelle politique : s’ouvrir à l’échange avec les pays capitalistes et permettre aux capitaux étrangers de s’investir dans le pays, mais sous des conditions déterminées (cela commencera par la création de « zones économiques spéciales »), pour accélérer le développement, vu que les pays capitalistes ont pris une avance considérable et que leurs forces productives sont bien plus développées.

On connaît la suite. Avec le recul, on peut dire qu’il a eu raison. L’essor impressionnant de la Chine en matière de technologie et sa croissance prodigieuse n’auraient pas été possibles si elle s’en était tenue au principe de « compter sur ses propres forces ». Mais ce ne sera pas sans des revers que Deng Xiaoping pensait ne pas devoir se produire, et dont on parlera plus loin.

 

La conception d’une neutralité des forces productives

 

Revenons à Marx. Sa nouvelle problématique, telle qu’elle se développe dans Le Capital, n’oppose plus un contenu matériel (les forces productives) et un rapport social (une sorte d’enveloppe), mais deux procès, un procès de travail, corrélatif du travail concret, qui est productif de valeurs d’usage, à l’aide de instruments et des objets du travail, mais aussi grâce à des formes de coopération, et un procès de production/répartition d’un produit-valeur (dont la valeur d’échange n’est qu’un cas parmi d’autres), corrélatif d’une dépense de travail (travail vivant qui s’ajoute à une un travail mort). Ces deux procès ne sont que les deux faces du procès de production en général, mais cette distinction, avec ses prolongements, permet d’enrichir et d’affiner beaucoup la théorie marxienne.

Je vais m’arrêter d’abord sur un premier point. Alors que le discours chinois reprend telle quelle la notion de « forces productives », elle sera pourtant de plus en plus délaissée par Marx au profit de celle des « forces productives du travail », dont la coopération fait partie (les forces productives du « travail social »). Le point est de la plus grande importance.

En effet les instruments du travail, les sciences via les technologies mises en œuvre (y compris ce qu’on appelle aujourd’hui « l’intelligence artificielle », dernier palier dans l’automatisation) ne sont que des facteurs ou des gradients de la force de travail, lequel est la seule force productive[15]. En faire des forces à part conduit à soumettre le travail à leurs contraintes, par exemple à travers les cadences ou la division taylorienne du travail, à en faire une simple ressource, comme le dit si bien l’expression managériale de « ressources humaines ».

Il ne s’agit pas de minimiser l’importance des facteurs, comme Mao a eu tendance à le faire en croyant que, en mobilisant d’innombrables forces de travail, on pourrait pallier le retard dans la mécanisation, mais d’adapter la machine à l’homme et non le contraire. « L’atelier du monde » a utilisé beaucoup d’hommes-machines, se privant d’autres sources de productivité. Il est vrai qu’ils sont aujourd’hui de plus en plus remplacés par des robots (désormais en majorité de fabrication chinoise), mais la vie de travail devant les écrans d’ordinateur ressemble fort à une activité (intellectuelle) machinique, avec son lot d’ennui  et d’effets nuisibles sur la santé, tels que les troubles musculo-squelettiques (dont une partie du coût est assumé par le système  d’assurances sociales).

Mais ce n’est pas tout. Les dites forces productives, montre Marx en de nombreuses occurrences, sont à la fois triées et modelées par les rapports de production. C’est ce que Marx appelle « la soumission réelle » du procès de travail au procès de valorisation. Sans doute les théoriciens chinois ont-il peu lu Le Capital et encore moins le Chapitre inédit. 

Mais d’innombrables exemples dans l’histoire montrent que, dans les sociétés de classes, et particulièrement dans le capitalisme, des possibilités techniques sont restées longtemps lettres mortes, parce qu’elles ne servaient pas l’intérêt des dominants, qui préféraient augmenter la durée ou l’intensité du travail à l’accroissement de sa productivité (au sens de Marx) ou y voyaient des menaces  d’insubordination de la part des travailleurs, tandis que d’autres étaient utilisées avant tout pour briser leur résistance. Je ne prendrai qu’un exemple d’une découverte scientifique laissée en friche, parce qu’elle n’offrait pas de perspective de rentabilité. L’effet photovoltaïque a été découvert par le physicien français Edmond Becquerel…en 1839, et la première cellule photovoltaïque créée en 1883. Mais, comme les matériaux étaient trop chers et le rendement faible, il a fallu attendre le milieu du 20° siècle et la recherche spatiale pour que l’on s’y intéressât.

On connaît la suite. Certes le capitalisme a développé les forces productives plus qu’aucun mode de production dans l’histoire, sous le fouet de la concurrence, comme Marx n’a cessé de l’affirmer, mais seulement dans la mesure où elles servaient la production de la plus-value. Quant à leur modelage il a été bien mis en évidence par les économistes « radicaux » américains, avant de donner lieu à un vaste débat académique, aujourd’hui bien oublié. Ils avaient pourtant bien montré qu’il n’existe pas de déterminisme technique, une même technique pouvant donner lieu à des usages sociaux bien différents  ou plus ou moins intensifs en fonction des rapports de force liés aux rapports de production[16].

Or voilà ce qui échappe à Deng Xiaoping quand il déclare qu’il faut importer les technologies capitalistes. Je l’ai dit, l’ouverture était nécessaire, car elle permettait de rattraper le temps perdu, celles-ci étaient largement en avance dans les pays capitalistes. Mais non seulement Deng fait de la science et de ses applications le principal moteur du développement (je cite : « selon Marx la science, une fois transformée en technologie, devient un élément des forces productives ­­(…)

Je vais encore plus loin : elle devient le premier élément des forces productives »[17]), au lieu d’en faire un facteur, certes essentiel, de la force productive du travail, mais encore il pense qu’on peut les importer telles quelles, avec les caractères que leur confère leur utilisation capitaliste, dont les modes de gestion (le taylorisme et son travail en miettes, les flux tendus, le management dit « participatif », mais sous haute surveillance[18]) : « Nous sommes prêts, dit-il, à nous initier aux technologies de pointe, y compris les modes de gestion avancés ». ce que d’ailleurs Lénine avait aussi préconisé (on se souvient de son éloge du taylorisme).

Ce qui revient à copier ce qui s’apprend dans les grandes écoles de management qui ont été invitées à ouvrir des succursales en Chine. Je ne dis pas qu’il n’y avait rien à apprendre de celles-ci, mais que leurs technologies sociales étaient porteuses d’usages et d’une idéologie qui n’avait rien à voir avec le socialisme. Or, si « la supériorité du socialisme sur le capitalisme tient essentiellement à ce qu’il permet de développer plus rapidement les forces productives », ce doit être parce qu’il les choisit et les modèle autrement. La leçon du maoïsme a bien été oubliée, et des sources de productivité telles que la coopération ont été négligées. Je sais bien que cette importation des modes de gestion du travail capitalistes s’est effectuée dans le secteur proprement capitaliste de l’économie, essentiellement chez les sous-traitants des multinationales étrangères, et que, dans les autres secteurs, les rapports de travail ont gardé la marque des traditions chinoises, au point que les managers occidentaux ont cherché à comprendre le secret de leur efficacité, mais il semble bien que les premiers ont eu tendance à faire tache d’huile[19].

Il y a un autre effet pervers de l’importation des technologies de production et de gestion capitaliste, que nous connaissons bien, c’est le fait de traiter la nature comme une source inépuisable de profit et de casser les mécanismes naturels par des technologies qui les altèrent ou les détruisent inexorablement. Je fais allusion bien sûr à l’épuisement des ressources naturelles, aux effets des processus industriels sur le climat et sur les écosystèmes.

En reproduisant les formes du développement capitaliste, la Chine s’est trouvée, de manière accélérée, devant un désastre environnemental, sa prodigieuse croissance s’étant faite au prix d’une destruction des processus naturels. Je me souviens que, au début des années 2000, des experts chinois avaient pris conscience du problème et proposaient de mettre en regard un PIB « vert »  avec celui qui était officiellement annoncé. Depuis la question climatique et écologique est venue au centre des préoccupations du pouvoir politique, et elle se retrouve dans tous les programmes (y compris dans celui des Statuts du PCC) et dans les orientations de la planification. Car c’est bien avec la planification et ses outils qu’elle peut être maîtrisée. Mais que de temps perdu…

On pourrait montrer, à l’inverse, comment le modelage capitaliste du procès de travail nuit, à l’insu de ses concepteurs, à la production de valeur, réduisant l’efficience allocative du capital, l’efficience motivationnelle des travailleurs, et l’efficience dynamique du système dans son ensemble[20], et tout cela illustrerait ce que j’appellerai plus loin une dialectique négative.

Il faut enfin insister sur ceci : ce qui fait la supériorité du « modèle chinois », c’est que les priorités collectives l’emportent sur les choix « privés » des entreprises, et que le moyen de les mettre en œuvre, c’est la planification (mais une planification désormais incitative)[21].

Or c’est elle qui pourrait sélectionner les technologies et encourager les méthodes de production les plus favorables à la productivité (toujours au sens de Marx), au moins dans les entreprises étatiques et collectives. La Chine a eu sans doute trop tendance à copier ce qui se faisait de mieux en Occident, pour monter en puissance, mais, ayant coutume de procéder par expérimentation, elle est plus à même que tout autre pays de corriger ses erreurs et d’opérer des bifurcations.

 

Le remplacement de la dictature du prolétariat par la dictature démocratique populaire et son sens

 

 S’agit-il d’une innovation théorique concernant la transition au socialisme ?

Petit rappel : pour les fondateurs du marxisme, si l’on en croit leurs derniers écrits, la dictature du prolétariat ne signifie rien d’autre que la prise du pouvoir par la classe ouvrière, afin de passer au socialisme, et elle pourrait se faire sans violence, dans le cadre de la République démocratique, si les conditions le permettent[22].

La paysannerie n’est pas considérée par eux comme une alliée, sinon de circonstance, car elle ne rêve que de propriété privée. Les bolcheviks, par les force des choses, et, après moult hésitations, verront les choses autrement, car la classe ouvrière étant alors est trop peu nombreuse dans une Russie faiblement industrialisée, les paysans, durement exploités par les propriétaires fonciers, deviennent un allié indispensable, un allié qu’il faudra ménager après l’échec des soviets de paysans, ce qui sera fait pendant toute la période de la NEP[23].

C’est cette alliance qui sera symbolisée par la faucille et le marteau sur le drapeau soviétique (adopté en 1923). Une alliance en fait rompue par Staline : les paysans seront forcés d’entrer dans les nouvelles structures, étatiques (les grandes fermes d’Etat) ou collectives (les kolkhozes). poussés à devenir ouvriers (ce sera un gigantesque transfert de main d’œuvre), ou encore déportés s’ils résistaient.

Mao Zedong aura, on le sait, une toute autre politique. La Révolution n’ayant été possible qu’avec le soutien des paysans pauvres, ces derniers deviennent, grâce à l’expropriation des propriétaires fonciers, les principaux alliés des ouvriers, à condition de les entraîner dans le mouvement des coopératives, et plus tard, des communes populaires. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi se rallier les capitalistes « patriotes », une bourgeoisie à l’opposé de la « bourgeoisie compradore », et la petite bourgeoise des artisans, des commerçants et des couches inférieures des professions intellectuelles. C’est cette large alliance de classes qui est symbolisée par les quatre petites étoiles du drapeau chinois, qui entourent la grande étoile du parti communiste, lequel est la clef de voûte de cette alliance et le garant de son orientation vers le socialisme.

Donc l’expression de dictature démocratique populaire n’est pas une nouveauté dans le texte des Statuts, mais remonte bien aux origines, à la période de « démocratie nouvelle » (1949-1956). En fait de « dictature », les capitalistes ne seront pas privés du droit de vote, à l’exception de quelques éléments ouvertement contre-révolutionnaires, ils seront même maintenus dans leurs fonctions et recevront 60% des profits, avant de devoir laisser leurs entreprises se transformer en entreprises mixtes, de larges intérêts compensatoires leur étant versés pendant 7 ans (Mao veut qu’ils soient bien traités, à la différence des propriétaires fonciers). Avec le passage au socialisme, ils seront peu à peu expropriés, à commencer par la bourgeoisie « bureaucratique » (c’est-à-dire le capitalisme monopoleur), mais en touchant des indemnités, parfois considérables[24].

En revanche, pour Mao,  denouvelles classes menacent la révolution : d’abord une fraction des intellectuels, qui ne veulent pas du socialisme, et qu’il faudra convaincre, voire « rééduquer », et surtout une « nouvelle bourgeoisie » qui est en train de se créer au sein du Parti, forte de son pouvoir bureaucratique. C’est là qu’il prend sa distance avec le régime soviétique, et qu’il engage la chasse au révisionnisme, et c’est aussi la raison pour laquelle, au-delà de simples campagnes de rectification, il lancera la Révolution culturelle, une stupéfiante tentative pour lancer « les masses » contre la bureaucratie du Parti, jusqu’au jour où il lui faudra l’arrêter devant l’anarchie régnante[25].

Alors, où en est-on avec la nouvelle période qui s’est engagée avec la « politique de réforme et d’ouverture » ? Que disent les Statuts révisés ?

Il n’est pas très facile d’y voir clair, car le texte est en quelque sorte composé de strates successives, avec le dessein de montrer une continuité dans l’orientation du Parti communiste, et entre ses « représentants principaux ». Mais cette dernière version des Statuts semble parfaitement révisionniste, non pas tant par rapport à l’alliance de classes telle que la préconisait Mao pendant la période de la démocratie nouvelle, mais par rapport celle qu’il avait en vue pour la période socialiste qui a suivi. On comprend d’ailleurs pourquoi elle a suscité de fortes oppositions au sein du Parti, et particulièrement de la part des plus fidèles au marxisme de ses membres. Voyons cela avec quelque détail.

D’abord la contradiction principale n’est plus entre le prolétariat et ses alliés d’une part, et d’autre part une « nouvelle bourgeoisie » au sein du Parti et des intellectuels, laquelle disparaît. Elle est celle « entre l’aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine ». C’est une autre façon de dire que le développement des forces productives est devenu la priorité des priorités, et ceci au regard du peuple tout entier. Comme il faut retraduire cet objectif général en termes marxistes, il est dit que les rapports de production (et la superstructure) ne « correspondent » pas à ce développement nécessaire, et qu’il faut donc les ajuster.

Ceci appelle d’abord un commentaire. On dit généralement que la forte croissance de l’économie chinoise n’a commencé qu’avec la politique de réforme et d’ouverture, donc avec le passage à une économie capitaliste de marché, manière de démontrer la supériorité du capitalisme, surtout après l’effondrement de l’URSS et du camp socialiste. 

Or c’est largement faux : une recherche récente de Rémy Herrera et Zhiming Long a montré, à travers une étude rigoureuse des données statistiques, que la croissance chinoise pendant la période maoïste, une fois le nouveau régime mis en place (donc entre 1952 et 1978), a été de 6,3%, donc bien plus forte que ce qu’on disait, contre 9,9% entre 1979 et 2015, période où a prévalu la politique de réforme et d’ouverture.

Ceci avec seulement quelques hauts et quelques bas, mais même sans effondrement pendant la Révolution culturelle, sauf un recul pendant les deux premières années (1967-1968) et la dernière (1976). Il apparaît clairement que, pendant cette période, ont été jetées les bases de la croissance qui a suivi. Est-ce à dire qu’il ne fallait pas changer de politique ?

Je ne le crois pas, car la période maoïste, avec son économie largement administrée, a été celle d’un développement extensif, comme ce fut le cas en URSS, où les taux de croissance ont été aussi remarquables pendant les années 1930, mais où, une fois passée la reconstruction suite aux destructions de la Deuxième guerre mondiale, ils ont décliné jusqu’à la stagnation, du fait des limites de l’économie de commandement. Certes l’économie chinoise était assez différente, mais elle était orientée comme elle vers un développement extensif plutôt qu’intensif, et elle était comme elle largement autarcique, à la fois du fait d’un choix politique[26] (« compter sur ses propres forces ») et du blocus étranger.

Dès lors la politique de réforme, consistant alors pour l’essentiel à rendre de l’autonomie aux familles paysannes, pour les intéresser aux résultats de leur travail,  et aux entreprises publiques, pour qu’elles deviennent bénéficiaires, et la politique d’ouverture, visant à importer rapidement des technologies étrangères, qui étaient plus avancées dans la plupart des domaines (les fameux transferts de technologie), trouvaient toute leur justification, et l’accélération du taux de croissance, on l’a vu, l’a vérifié.

Mais on est allé plus loin : le champ a été largement ouvert, les privatisations aidant, au développement d’un capitalisme privé national, et même étranger, surtout après l’entrée de la Chine dans l’OMC (2001).  J’y reviendrai plus loin. En tous cas c’est largement à partir de ces choix, que s’explique le « révisionnisme » doctrinal, dont je vais parler.

D’abord la lutte des classes est en quelque sorte mise au second plan : « en raison de facteurs internes et d’influences étrangères, la lutte des classes se poursuivra à long terme, quoique dans une sphère limitée, et elle pourrait même s’exacerber dans certaines conditions, mais elle ne constitue plus un élément fondamental ». L’essentiel étant en effet de développer les forces productives par tous les moyens, on ne va plus dresser les ouvriers contre les cadres, et on ne va plus s’en prendre aux capitalistes, dont on a tant besoin.

Ensuite « nous continuerons à appliquer et parfaire le système basé principalement sur la rémunération selon le travail fourni mais autorisant la coexistence de plusieurs modes de distribution ». C’était parfaitement logique à partir du moment où était supprimée toute grille des salaires dans les entreprises publiques et où le profit capitaliste était admis dans les entreprises privées, ainsi que d’autres formes de rémunération des capitaux. On faisait aussi intervenir d’autres facteurs que le travail fourni dans le système salarial en général, soit « le talent et la créativité »[27]. Nous voici bien loin du marxisme.

Quant à la « base de classes » du nouveau régime, elle devait nécessairement s’élargir à tous les acteurs qui favorisaient le développement des forces productives, donc aussi aux capitalistes nationaux et aux professions intellectuelles de haut niveau, quel que soit le secteur. D’où la théorie de la « triple représentation », qui faisait une place à ces nouveaux acteurs dans le Parti lui-même, non sans une forte opposition des marxistes traditionnels[28]. La « dictature démocratique populaire » n’avait décidément plus le même sens. Elle devait servir « l’immense majorité du peuple », au sein de laquelle subsistaient des antagonismes, mais on ne voyait plus bien quels étaient « ses ennemis »[29].

On est en fait revenu, d’une certaine façon, à la période de la démocratie nouvelle, avec son alliance avec la bourgeoisie nationale, et même cette fois étendue à une grande bourgeoisie monopoliste, en même temps qu’est réhabilitée la propriété privée[30]. Bref on a reculé par rapport à la construction du socialisme, désormais ramenée à sa « première étape ».

J’ai essayé de comprendre les raisons profondes de ce révisionnisme. Voici mon interprétation. Rendre une large autonomie aux entreprises publiques s’est avéré très difficile, du fait des résistances des administrations, et aussi parce qu’elles incluaient leur propre système de services publics (le logement, les soins de santé, les retraites étaient dispensés au sein de la danwei), ce qui ne permettait guère d’évaluer leur capacité à dégager des excédents.

C’est alors qu’il a paru nécessaire de privatiser la plus grande partie de ces entreprises, en ne conservant dans le giron public que les plus importantes. D’après ce que j’ai lu, il a bien existé, comme en Russie après la dissolution de l’URSS, une capture de biens publics, sous des formes diverses[31], par des administrateurs ou des directeurs d’entreprises publiques, mais le phénomène a été limité, car les dirigeants chinois ont sans doute pu observer le chaos russe et la montée en puissance dans ce pays d’une légion d’oligarques prédateurs. Ils ont fait aussi un effort pour limiter la casse sociale. Je ne crois donc pas qu’ils aient choisi de démanteler le secteur d’Etat, même si l’on peut avoir quelques doutes sur la politique menée par Jang Zemin et son premier ministre, que leurs successeurs s’emploieront à lever[32].

Quoi qu’il en soit, il y a eu une ferme volonté de conserver la propriété publique dans les secteurs clés de l’industrie lourde et d’une partie de l’industrie légère, ainsi que dans les transports et les communications de base. Choix très important, parce que ces secteurs, même quand leur production ne représente qu’une part limitée dans le PIB, restent au cœur de toute économie. De plus, c’est en gérant ces entreprises publiques de base de manière très différente des oligopoles capitalistes que l’on a pu fournir aux autres secteurs des intrants bon marché, qui ont fait, bien plus que les bas salaires, le succès des exportations chinoises.

Quant aux grandes entreprises capitalistes, elles seront maintenues sous contrôle, de diverses façons, notamment à travers le levier du crédit, resté pour l’essentiel sous le régime de la propriété publique, les autorisations administratives et les prises de participation de l’Etat dans leur capital.

Si l’on se projette maintenant dans le présent, je crois que l’on peut parler, avec Xi Jinping, d’une inflexion très importante de la « dictature démocratique populaire ». La politique de réforme et d’ouverture, telle qu’elle a été pratiquée, a entraîné une explosion des inégalités. Deng avait lancé le mot d’ordre de « s’enrichir avant les autres », mais dans l’idée que cela déboucherait sur l’enrichissement de tous. Ce qui s’est passé depuis l’aurait fait sortir de sa tombe. Il s’agit maintenant clairement de corriger ces inégalités. Mais surtout Xi s’en est pris aux dérives d’un Parti gangrené par les pratiques et l’esprit bourgeois.

L’immense purge qu’il a entrepris de mener au sein du Parti prend son sens du fait que s’était constitué une sorte de nouvelle nomenklatura, reposant non plus, comme en URSS, sur la captation, via la planification impérative, d’une part de la plus-value totale par les sommets du Parti (c’est en quoi on peut considérer que le système relevait en grande partie d’un capitalisme d’Etat), mais sur les hauts salaires, les prébendes, le népotisme et la corruption sous toutes ses formes.

Certes il ne parle pas d’une « bourgeoisie » au sein du Parti, pour ne pas réveiller les fantômes de la Révolution culturelle, mais ce n’est pas si différent, surtout si l’on considère l’ampleur de sa campagne contre les privilèges et pour une moralisation des cadres, tout comme des fonctionnaires.  La dictature de démocratie populaire a pris un autre sens. Pour aller plus loin il faudrait parler du respect « intégral » de la loi et de la réforme du système politique, mais je m’en tiendrai là.

Au total, pour revenir à la question que je posais au départ, cette très large alliance de classes, qui va jusqu’à englober les capitalistes, et même les grands capitalistes,  nationaux (pourvu qu’ils soient contrôlés) est-elle seulement propre à la voie chinoise, ou bien a-t-elle une portée théorique plus générale concernant la transition au socialisme (les Chinois parlent d’une « étape inférieure ») ? La question peut se poser pour d’autres pays en voie de développement, mais aussi pour des pays développés : y unir « le peuple » contre « l’oligarchie » (celle du capital transnational et des sommets de l’appareil d’Etat)? Je dirai seulement que ce ne peut être que mutatis mutandis. Dans ce dernier cas nous sommes au cœur d’un système impérialiste, dominé par des multinationales, qui ont investi de toutes parts les Etats.

 

La dialectique à la chinoise

 

Ici je voudrais m’aventurer dans une question philosophique, qui répondrait à ma préoccupation première : qu’est-ce que ce marxisme à la chinoise, s’il peut être autre chose que l’application du marxisme à la réalité chinoise, application qui en soi n’est pas contestable.

Pour cela je reviens d’abord à Mao. Pour lui la contradiction est une loi générale de la nature et de la société, et c’est ce qui fait la différence entre le matérialisme dialectique et le matérialisme mécaniste. Il suit Staline, lecteur de Engels, dans l’idée d’une dialectique inhérente aux  processus naturels et au cœur de l’évolution des espèces, idée qui sera critiquée ensuite par nombre de marxistes, et relativisée d’autres. « Sans contradiction, pas d’univers », dit-il. Mais il s’inspire surtout de Lénine et de sa théorie de l’unité des contraires, à savoir que l’un ne peut exister sans l’autre.

A partir de là il distingue d’abord lacontradiction fondamentale et les autres contradictions. C’est ainsi que la contradiction forces productives/rapports de production détermine, selon lui, toutes les autres dans l’histoire des sociétés, ce qui ne saurait changer. Ensuite il distingue un aspect principal et un aspect secondairede la contradiction. Dans la contradiction fondamentale forces productives/rapports de production, ce sont les premières qui jouent le rôle principal, mais, on l’a vu, dans certaines conditions, ce rôle s’inverse. C’est là qu’intervient l’action la plus consciente des hommes, en l’occurrence la politique.

Mais ce n’est que dans des conditions déterminées. Il arrive aussi que, entre les deux aspects, se crée unéquilibre, mais celui-ci n’est que passager ou relatif : « l’unité des contraires est toujours conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ». Le mouvement des contradictions est pour lui une histoire sans fin - ce qui rend d’ailleurs le communisme problématique. Enfin Mao distingue lacontradiction antagonique de la contradiction non antagonique : la première ne peut être surmontée, la seconde si.

Ce texte fascinant lui permet de reconstituer toute l’histoire de la révolution chinoise, par exemple le moment passager où le Parti communiste et le Kuomintang ont pu s’allier contre l’ennemi commun, mais ne pouvaient en aucun cas se réconcilier, et de dessiner une politique : avec certaines classes on peut faire alliance, car elles ne sont pas dans une contradiction antagonique, alors que d’autres classes, telles que la bourgeoisie bureaucratique, sont définitivement des adversaires.

Mais ce qui m’a frappé est qu’il n’y a pas en fait de « solution » définitive de la contradiction antagonique, au sens où elle pourrait disparaître, comme chez Staline (avec les révolutions comme passages de la quantité à la qualité). Mao pense que la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat ne va pas se résoudre par la victoire assurée du second sur la première, qu’il y aura des contre-révolutions et que la lutte continuera. Il ne croit pas non plus à un retour à l’origine, vers une unité supérieure, après le travail du négatif (la conception hégélienne de la « négation de la négation) : le communisme n’ira pas sans contradictions, il n’y aura pas de fin de l’histoire (la pensée chinoise du reste a toujours ignoré la téléologie).

On dit que Mao a puisé dans la philosophie traditionnelle chinoise cette thématique de la contradiction, non certes dans le confucianisme, qui ne vise que le maintien de l’ordre dans les rapports sociaux, et qu’il combat violemment, mais dans le taoïsme, qui repose sur le jeu et la complémentarité des contraires, du yin et du yang (le masculin et le féminin, l’ombre et la lumière, le ciel et la terre etc.) Le taoïsme recherche l’harmonie personnelle, sous la forme d’un équilibre intérieur (d’où diverses pratiques alimentaires et gymniques), l’harmonie entre les hommes (à travers par exemple la pratique du don), et surtout l’harmonie entre l’homme et la nature, qu’il ne faut pas maltraiter. Il peut même prendre la forme d’un anarchisme, l’individu se libérant de rapports sociaux oppressifs, ou d’un quiétisme. l’homme décidant de ne plus lutter avec la nature. Il y a donc une solution aux contradictions. Il est possible, en effet, que Mao, grand lecteur des classiques, ait repris quelque chose du taoïsme, quand il évoque les moments de repos dans la contradiction, mais ces moments ne sont pour lui que passagers, la lutte entre les contraires devant reprendre ensuite de plus belle.

Tag(s) : #Chine, #Idéologie

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