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Les Crises

Le livre de Franck Michelin[1], tiré de la thèse qu’il a soutenu en décembre 2014, éclaire de manière novatrice les mouvements préparatoires à la guerre du Pacifique qui commença le 7 décembre 1941. Elle permet aussi de comprendre la fin d’une partie de « l’empire colonial » de la France en Asie et fait la lumière sur les position tant de l’Etat vichyste que de la France Libre dans le rapport au danger montant du militarisme japonais.

Ce livre, comme la thèse dont il est issu et qui a été profondément remaniée en vue de la publication, utilise largement les archives japonaises existantes, qu’il s’agisse de celle de la diplomatie, de l’armée ou de la marine. Il se fonde aussi sur la masse des travaux portant sur le Japon de la fin des années trente, sur les conditions de la marche à la guerre dans le Pacifique, qui ont été publiés en particulier (mais pas uniquement) aux Etats-Unis.

La richesse de la documentation utilisée, l’intelligence aussi avec laquelle Franck Michelin sait utiliser les différentes références, le talent pédagogique indiscutable de l’auteur, font de cet ouvrage un livre marquant tant pour les spécialistes de la guerre en Extrême-Orient que pour tous ceux qui veulent comprendre la genèse de la situation de l’après-guerre dans cet Extrême-Orient. Ce livre, publié avec le concours du Ministère des Armées, fera donc date et il est appelé à figurer dans les bibliothèques comme dans les bibliographies de tous ceux qui s’intéressent au sort de cette région des années trente au années soixante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Indochine entre impérialisme et expansionnisme

Les premiers chapitres dressent l’état de la situation en juin 1940. L’Indochine colonisée était le point de rencontre entre l’impérialisme français et l’expansionnisme militariste japonais depuis le début des années 1930. La décision du Japon de déclarer la guerre à la Chine en 1937 joue bien entendu ici un rôle majeur. Rapidement, la voie de chemin de fer entre Hanoi et Kunming devient un sorte d’obsession pour les dirigeants japonais et en particulier ceux de l’armée, car elle permet de ravitailler la Chine face au Japon qui a rapidement pris le contrôle d’une partie de la zone côtière.

Mais, ce qui va radicalement changer la situation est un événement qui se produit en Europe. La défaite française de mai et juin 1940 bouleverse une partie des plans japonais. Elle offre au gouvernement nippon, divisé – plus que les contemporains ne le pensent mais moins que ce qui en été dit après guerre – entre Armée et Marine, entre « bellicistes » et partisans d’un accord, une remarquable opportunité tout comme elle recèle un piège. L’opportunité c’est, bien entendu, d’obtenir par des pressions plus ou moins fortes, la fermeture de cette voix de chemin de fer et l’occupation du nord de l’Indochine.

Le piège est évidemment que cette politique met le Japon sur une voie ou il entre rapidement en collision avec les Etats-Unis. Ces derniers ne peuvent accepter la possibilité que le Japon en finisse rapidement avec la Chine. Derrière le conflit immédiat qui nait des demandes du Japon et de la volonté des autorités françaises de maintenir la souveraineté de la France sur l’Indochine, se profile rapidement le conflit à venir entre le Japon et les Etats-Unis.

C’est ce dernier conflit qui rapidement prend de l’importance et qui transforme la représentation que se font les dirigeants japonais, civils et militaires, généraux et amiraux, de l’Indochine. Constatant rapidement qu’un conflit, ne serait-ce que commercial, est inévitable avec les Etats-Unis, les dirigeants japonais commence à regarder l’Indochine comme un possible point de départ pour une attaque vers le sud, visant les puissances occidentales (Royaume-Uni, Pays Bas, Etats-Unis).

L’embargo sur les carburants d’aviation décrété par Roosevelt à l’été 1940 entame alors une escalade qui aboutira en juillet 1941 au gel des avoirs financiers japonais et à un embargo total sur le pétrole, une décision qui précipitera la décision d’entrer en guerre du Japon.

De fait, la place de l’Indochine dans la stratégie japonaise change de manière rapide. D’abord perçue comme la possibilité d’affaiblir substantiellement la Chine, elle devient rapidement une pièce maitresse dans les futurs déploiements opérationnels du Japon.

 

Comprendre la logique militaire du Japon

C’est d’ailleurs là, peut-être, l’un des points faible de l’ouvrage de Franck Michelin. Centré sur l’histoire diplomatique – un genre d’ailleurs explicitement revendiqué – il ne s’intéresse pas assez aux implications des conférences de désarmement naval des années 1920 et 1930, soit la Conférence de Washington et la Conférence de Londres tout comme il néglige les débats liés au développement des techniques et de l’économie au sein de l’armée.

Ces deux conférences ont placé la marine japonaise dans une situation d’infériorité par rapport à la marine des Etats-Unis. Dès le milieu des années 1920, les dirigeants de la marine japonaise n’auront pas d’autres soucis que de chercher à tourner les conséquences de ces conférences, en développant l’arme aéronavale notamment.

Le futur commandant en chef de la flotte combinée, l’Amiral Isoroku Yamamoto, qui concevra le plan de l’attaque de Pearl Harbor, fut le chef du Bureau technique du Département de l’Aéronautique navale (1930-1933). Après sa participation à la Conférence de Londres, il obtint le poste de chef du Service central de l’Aéronautique navale, puis devint le vice-ministre de la marine en 1936. En parallèle, il commanda le Département de l’Aéronautique navale (19381939). Les Mitsubishi G3M qui, le 8 décembre 1941, coulèrent les Repulse et Prince of Wales au large de la Malaisie étaient en quelques sorte ses enfants, et ils avaient décollé de Saigon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bombardiers de la Marine japonaise, Mitsubishi G3M2

 

De fait, toute la stratégie navale du Japon, fondée sur la notion d’interdiction et de destruction de la flotte adverse et non sur celle de contrôle des mers (ce qui est logique pour une puissance dominée quantitativement) exige des bases avancées d’où les forces japonaises pourront frapper leurs adversaires. Compte tenu de cette logique, qui provient du tournant imposé par la Conférence de Washington et entériné par la Conférence de Londres, il était inévitable que l’Indochine prenne cette place centrale dans la stratégie japonaise.

L’armée japonaise, elle, est parfaitement consciente des développements techniques issus de la Première Guerre Mondiale. Elle sait la valeur de l’artillerie et des chars. Elle a été relativement conquise par une doctrine de l’emploi de l’arme aérienne pour un appui directe aux forces de l’armée.

Mais, elle est contrainte par la situation économique et budgétaire du Japon, une situation qui ne permet pas un développement intégrant ces divers aspects dans le cadre financier des années 1920 et 1930. Soumise à la concurrence budgétaire de la marine, elle sera constamment obligée d’en rabattre sur ses espoirs et ses prétentions.

Aussi, développera-t-elle une doctrine plus centrée sur les « intangibles de la bataille », autrement dit le moral et l’agressivité des troupes, et optera-t-elle pour une doctrine tactique visant à mettre au contact les plus vite possible le fantassin japonais avec l’ennemi ainsi qu’à minimiser les effets des armes « techniques », dont elle a reconnu la puissance mais dont elle ne peut se doter en nombres, par l’accent mis sur les attaques nocturnes et les pratiques d’infiltration au sein du dispositif adverse.

Cette doctrine est mise à mal à mal lors des combats du Nomonhan à l’été 1939, où l’armée japonaise est lourdement défaite par l’armée soviétiques[2]. L’analyse des pertes subies par les forces japonaises montre à la fois l’ampleur du désastre, mais aussi la nature dissymétrique des combats.

 

Tableau 1

Pertes (tués, blessés, disparus) de l’armée japonaise par branche, en pourcentage des effectifs déployés

  Guerre Russo-Japonaise

 

(1904-1905)

Nomonhan

 

(1939)

Infanterie 14,4% 70,8%
Cavalerie 1,7% 51,2%
Artillerie 4,1% 65,0%

Tableau 1

Pertes (tués, blessés, disparus) de l’armée japonaise par branche, en pourcentage des effectifs déployés

Guerre Russo-Japonaise
(1904-1905)

Nomonhan
(1939)

Infanterie    14,4%    70,8%
Cavalerie    1,7%    51,2%
Artillerie    4,1%    65,0%
Génie    0,2%    50,0%
Transport    0,2%    25,4%
Source : Drea E.J., Nomonhan – Japanese-Soviet tactical combat, 1939, Fort Leavenworth (KS), Combat Studies Institute, Leavenworth Papers, n°2, 1981, p. 99.

 

L’importance des pertes dues à l’artillerie montre bien à quel point l’armée japonaise était dominée du point de vue de l’équipement par l’armée soviétique, une armée qui cependant était loin d’avoir l’efficacité qu’elle aura lors des offensives de 1944 (Bagration) et 1945.

 

Tableau 2

Pertes japonaises par causes (comparaison entre la guerre de 1904-1905 et les combats du Nomonhan)

Fusil/Mitrailleuse    Artillerie    Autres
Guerre de 1904-05, opérations en terrain dégagé    81,0%    13,7%    5,3%
Guerre de 1904-05, guerre de siège    60,3%    22,9%    16,6%
Nomonhan    37,3%    53,0%    11,5%
Source : Drea E.J., Nomonhan – Japanese-Soviet tactical combat, 1939, op.cit. p. 99

 

La sévérité de cette défaite, son caractère de défaite sans appel, convainquit aussi les responsables de l’armée japonaise de se tourner vers le « sud », et d’épouser la stratégie consistant à risquer une confrontation avec les puissances occidentales et les Etats-Unis[3]. En cela, les combats du Nomonhan, dont nous commémorons cette année la 80ème anniversaire ont bien décidé de la stratégie japonaise, et indirectement de l’importance dans cette dernière de l’Indochine.

 

L’impact du bon usage des archives japonaises

Le livre nous apprend aussi, et ceci est important, que l’entrée des forces japonaises en Indochine (au Tonkin) à la fin septembre 1940 fut délibérément brutale et non un « incident » ou un dérapage local de la part de l’Armée de Terre. Frank Michelin suit avec précision les négociations entre les autorités françaises et les autorités japonaises au cours de l’été 1940. Il montre bien que la décision d’user de la force militaire ne relève pas d’une initiative locale mais d’une décision politique largement assumée. L’une des forces du gouvernement japonais fut de faire croire à des initiatives locales peu ou mal contrôlées pour cacher sa détermination à infliger un coup psychologique et politique aux forces françaises.

De ce point de vue, l’étude des archives japonaise s’avère pleinement être un plus, et confirme que l’ouvrage de Frank Michelin sera à l’avenir le livre de référence sur cette question. Cet ouvrage montre aussi que les responsables français ont cherché à négocier sans cesse, tentant de préserver ce qui leur semblait l’essentiel (la souveraineté française du l’Indochine) tout en cédant sur l’accessoire. Ces autorités ont tenté, en accord avec Vichy mais aussi de leur propre chef, d’obtenir du gouvernement des Etats-Unis un soutien, tant politique que militaire face au Japon. Mais, si Washington et l’administration Roosevelt est bien convaincue de la nécessité de s’opposer aux visées expansionniste du Japon, ses réticences face à une France vaincue l’empêcheront de donner suite aux demandes.

Si, donc, les combats qui marquent l’occupation du Tonkin ne relèvent pas d’une initiative locale, Frank Michelin apporte des éclaircissements sur la « guerre » Franco-Siamoise. Les méandres de la politique Thaïlandaise, expliquent dans une large mesure la genèse de cet « incident ». Il est clair que ce dernier n’était pas pour déplaire au gouvernement japonais. Mais, le Japon n’est clairement pas la main qui met en branle le gouvernement thaïlandais. Le gouvernement japonais saura cependant tirer un large profit de cet incident, imposant sa médiation, et se servant de sa position dominante pour faire entrer progressivement la Thaïlande dans des dispositions favorables au Japon.

Un autre point sur lequel l’ouvrage de Frank Michelin apporte des éléments peu connus, c’est sur les liens entre certains des mouvements anticolonialistes vietnamiens et le Japon. Ce dernier pays bénéficiait d’une aura importante en Asie. Il avait été, en 1905, le premier pays d’Asie à infliger une défaite à une puissance occidentale (en l’occurrence la Russie). Le Japon était vu par de nombreux nationalistes comme l’exemple à suivre, et sa capacité à intégrer la modernité occidentale sans renier son passé un exemple à imiter. Il montre aussi comment l’expansionnisme japonais, et en particulier sa guerre avec la Chine (mais aussi les conditions de sa colonisation de la Corée) ont érodé cette image sans toutefois parvenir complètement à la faire disparaître.

 

L’expansionnisme japonais était-il un impérialisme ?

Frank Michelin explore aussi un aspect très peu connu de la politique japonaise envers l’Indochine, c’est la dimension économique. L’économie japonaise reste, à cette époque, une économie de pays « en voie de développement ». Les aspects archaïques y côtoient des aspects avancés. L’anecdote racontée par l’ingénieur qui a conçu l’A6M (le « Zéro ») du prototype d’un avion ultra-moderne transporté en chariot à bœufs de l’usine de Mitsubishi au terrain d’aviation d’où il fit ses essais, en témoigne[4]. L’économie japonaise était donc insuffisamment développée pour établir une véritable domination sur l’économie indochinoise une fois que, politiquement, la prééminence du Japon se soit imposée. La domination économique japonaise se transformera en un pillage systématique des ressources de l’Indochine, une politique qui dressera contre les japonais une partie de la population. Le point a ceci d’intéressant qu’il montre que, dans sa course à la modernité capitaliste, le Japon reste néanmoins limité par ses structures économiques, mais aussi sociales et politiques. L’expansionnisme et le militarisme japonais ne font aucun doute mais, de la conquête de la Corée à la suite de la guerre de 1904-05 à l’occupation de la Mandchourie en 1931, le Japon est resté dans une logique d’exploitation de ses victimes qui rappelle plus les XVIII et XIX siècle que l’impérialisme qui se met en place au tournant du XX siècle.

L’un des intérêt du livre de Frank Michelin est justement de nous rappeler cette réalité. Le Japon n’est devenu une puissance impérialiste que dans la période où il s’est démilitarisé et placé sous la protection des Etats-Unis, dans les années 1950 et 1960.

Chasseurs de la Marine Japonaise, Mitsubishi A6M2-00 type « Zéro »

 

Le livre de Frank Michelin est donc un ouvrage important. Non qu’il ne souffre de quelques imperfections. On en a déjà mentionné certaines et l’on y ajoutera une vision trop rapide et réductrice des relations entre le Japon et l’Union soviétique. Ce que l’on peut savoir à partir des sources soviétiques montre bien que la méfiance entre les deux pays était très importante et que le souci principal de Staline et des dirigeants soviétiques était d’être assuré qu’ils ne seraient pas victimes d’une attaque conjointe de Berlin et de Tokyo. C’est ce qui explique la violence de la réaction soviétique lors des combats du Nomonhan en 1939. En 1940, le Japon ayant pris acte de sa défaite, et se tournant vers le sud, les relations se détendent mais restent empreintes de méfiance. L’épisode du diplomate japonais cherchant à amadouer Staline avec une référence au « communisme asiatique » du Japon est intellectuellement intéressante, mais n’a pas la place que Frank Michelin lui attribue.

Ces petits défauts ne doivent pas cacher l’œuvre remarquable, et souvent novatrice, que Frank Michelin a réalisé. Son livre est un ouvrage de référence, un ajout indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période.

 

[1] Michelin F., La guerre du Pacifique a commencé en Indochine – 1940-1941, Paris, 2019, Passé Composé (avec le soutien du Ministère des armées).

[2] Coox A.D., Nomonhan – Japan against Russia 1939, Stanford, Stanford University Press, 1985.

[3] Sapir J., La Mandchourie Oubliée – Grandeur et démesure de l’Art de la Guerre soviétique, Éditions du Rocher, Paris-Monaco, mai 1996.

[4] Horikoshi J., Eagles of Mitsubishi – The story of the Zero fighter, Londres, Orbis Publishing, 1982.

   
     

Source : Drea E.J., Nomonhan – Japanese-Soviet tactical combat, 1939, Fort Leavenworth (KS), Combat Studies Institute, Leavenworth Papers, n°2, 1981, p. 99.

 

L’importance des pertes dues à l’artillerie montre bien à quel point l’armée japonaise était dominée du point de vue de l’équipement par l’armée soviétique, une armée qui cependant était loin d’avoir l’efficacité qu’elle aura lors des offensives de 1944 (Bagration) et 1945.

 

Tableau 2

Pertes japonaises par causes (comparaison entre la guerre de 1904-1905 et les combats du Nomonhan)

  Fusil/Mitrailleuse Artillerie Autres
Guerre de 1904-05, opérations en terrain dégagé 81,0% 13,7% 5,3%
Guerre de 1904-05, guerre de siège 60,3% 22,9% 16,6%
Nomonhan 37,3% 53,0% 11,5%

Source : Drea E.J., Nomonhan – Japanese-Soviet tactical combat, 1939, op.cit. p. 99

 

La sévérité de cette défaite, son caractère de défaite sans appel, convainquit aussi les responsables de l’armée japonaise de se tourner vers le « sud », et d’épouser la stratégie consistant à risquer une confrontation avec les puissances occidentales et les Etats-Unis[3]. En cela, les combats du Nomonhan, dont nous commémorons cette année la 80ème anniversaire ont bien décidé de la stratégie japonaise, et indirectement de l’importance dans cette dernière de l’Indochine.

 

L’impact du bon usage des archives japonaises

Le livre nous apprend aussi, et ceci est important, que l’entrée des forces japonaises en Indochine (au Tonkin) à la fin septembre 1940 fut délibérément brutale et non un « incident » ou un dérapage local de la part de l’Armée de Terre. Frank Michelin suit avec précision les négociations entre les autorités françaises et les autorités japonaises au cours de l’été 1940. Il montre bien que la décision d’user de la force militaire ne relève pas d’une initiative locale mais d’une décision politique largement assumée. L’une des forces du gouvernement japonais fut de faire croire à des initiatives locales peu ou mal contrôlées pour cacher sa détermination à infliger un coup psychologique et politique aux forces françaises.

De ce point de vue, l’étude des archives japonaise s’avère pleinement être un plus, et confirme que l’ouvrage de Frank Michelin sera à l’avenir le livre de référence sur cette question. Cet ouvrage montre aussi que les responsables français ont cherché à négocier sans cesse, tentant de préserver ce qui leur semblait l’essentiel (la souveraineté française du l’Indochine) tout en cédant sur l’accessoire. Ces autorités ont tenté, en accord avec Vichy mais aussi de leur propre chef, d’obtenir du gouvernement des Etats-Unis un soutien, tant politique que militaire face au Japon. Mais, si Washington et l’administration Roosevelt est bien convaincue de la nécessité de s’opposer aux visées expansionniste du Japon, ses réticences face à une France vaincue l’empêcheront de donner suite aux demandes.

Si, donc, les combats qui marquent l’occupation du Tonkin ne relèvent pas d’une initiative locale, Frank Michelin apporte des éclaircissements sur la « guerre » Franco-Siamoise. Les méandres de la politique Thaïlandaise, expliquent dans une large mesure la genèse de cet « incident ». Il est clair que ce dernier n’était pas pour déplaire au gouvernement japonais. Mais, le Japon n’est clairement pas la main qui met en branle le gouvernement thaïlandais. Le gouvernement japonais saura cependant tirer un large profit de cet incident, imposant sa médiation, et se servant de sa position dominante pour faire entrer progressivement la Thaïlande dans des dispositions favorables au Japon.

Un autre point sur lequel l’ouvrage de Frank Michelin apporte des éléments peu connus, c’est sur les liens entre certains des mouvements anticolonialistes vietnamiens et le Japon. Ce dernier pays bénéficiait d’une aura importante en Asie. Il avait été, en 1905, le premier pays d’Asie à infliger une défaite à une puissance occidentale (en l’occurrence la Russie). Le Japon était vu par de nombreux nationalistes comme l’exemple à suivre, et sa capacité à intégrer la modernité occidentale sans renier son passé un exemple à imiter. Il montre aussi comment l’expansionnisme japonais, et en particulier sa guerre avec la Chine (mais aussi les conditions de sa colonisation de la Corée) ont érodé cette image sans toutefois parvenir complètement à la faire disparaître.

 

L’expansionnisme japonais était-il un impérialisme ?

Frank Michelin explore aussi un aspect très peu connu de la politique japonaise envers l’Indochine, c’est la dimension économique. L’économie japonaise reste, à cette époque, une économie de pays « en voie de développement ». Les aspects archaïques y côtoient des aspects avancés. L’anecdote racontée par l’ingénieur qui a conçu l’A6M (le « Zéro ») du prototype d’un avion ultra-moderne transporté en chariot à bœufs de l’usine de Mitsubishi au terrain d’aviation d’où il fit ses essais, en témoigne[4]. L’économie japonaise était donc insuffisamment développée pour établir une véritable domination sur l’économie indochinoise une fois que, politiquement, la prééminence du Japon se soit imposée. La domination économique japonaise se transformera en un pillage systématique des ressources de l’Indochine, une politique qui dressera contre les japonais une partie de la population. Le point a ceci d’intéressant qu’il montre que, dans sa course à la modernité capitaliste, le Japon reste néanmoins limité par ses structures économiques, mais aussi sociales et politiques. L’expansionnisme et le militarisme japonais ne font aucun doute mais, de la conquête de la Corée à la suite de la guerre de 1904-05 à l’occupation de la Mandchourie en 1931, le Japon est resté dans une logique d’exploitation de ses victimes qui rappelle plus les XVIII et XIX siècle que l’impérialisme qui se met en place au tournant du XX siècle.

L’un des intérêt du livre de Frank Michelin est justement de nous rappeler cette réalité. Le Japon n’est devenu une puissance impérialiste que dans la période où il s’est démilitarisé et placé sous la protection des Etats-Unis, dans les années 1950 et 1960.

 

 

 

 

Chasseurs de la Marine Japonaise, Mitsubishi A6M2-00 type « Zéro »

 

Le livre de Frank Michelin est donc un ouvrage important. Non qu’il ne souffre de quelques imperfections. On en a déjà mentionné certaines et l’on y ajoutera une vision trop rapide et réductrice des relations entre le Japon et l’Union soviétique. Ce que l’on peut savoir à partir des sources soviétiques montre bien que la méfiance entre les deux pays était très importante et que le souci principal de Staline et des dirigeants soviétiques était d’être assuré qu’ils ne seraient pas victimes d’une attaque conjointe de Berlin et de Tokyo. C’est ce qui explique la violence de la réaction soviétique lors des combats du Nomonhan en 1939. En 1940, le Japon ayant pris acte de sa défaite, et se tournant vers le sud, les relations se détendent mais restent empreintes de méfiance. L’épisode du diplomate japonais cherchant à amadouer Staline avec une référence au « communisme asiatique » du Japon est intellectuellement intéressante, mais n’a pas la place que Frank Michelin lui attribue.

Ces petits défauts ne doivent pas cacher l’œuvre remarquable, et souvent novatrice, que Frank Michelin a réalisé. Son livre est un ouvrage de référence, un ajout indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période.

 

[1] Michelin F., La guerre du Pacifique a commencé en Indochine – 1940-1941, Paris, 2019, Passé Composé (avec le soutien du Ministère des armées).

[2] Coox A.D., Nomonhan – Japan against Russia 1939, Stanford, Stanford University Press, 1985.

[3] Sapir J., La Mandchourie Oubliée – Grandeur et démesure de l’Art de la Guerre soviétique, Éditions du Rocher, Paris-Monaco, mai 1996.

[4] Horikoshi J., Eagles of Mitsubishi – The story of the Zero fighter, Londres, Orbis Publishing, 1982.

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