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Les Gilets Jaunes, le désir de justice, et l'économie capitaliste

Les Gilets Jaunes, le désir de justice, et l'économie capitaliste

 

Il m'a frappé dans les revendications des GJ que s'ils voulaient une augmentation de leur pouvoir d'achat, plutôt modérée, ils voulaient surtout diminuer celui des plus riches, les 1%. Cette « jalousie » anti-macroniste, ce ressentiment rationnel me parait ce qu'il y a de plus révolutionnaire chez eux : en effet, il se trouve là en germe une critique prolétarienne actuelle, du mode de production actuel, qui est justement étroitement lié à la création de grandes fortunes monopolistiques d'échelle mondiale qui écrasent avec la rente les peuples et les nations.

 

Frappante est aussi la quantité de personnes isolées par le mode de production qui y participent, qu'il s'agisse de petits entrepreneurs, de commerçants, de salariés de ces derniers, d'intermittents, d'intérimaires, chômeurs, etc. ou de précarisés par leurs conditions, mères célibataires ou divorcées, retraités, handicapés … qui témoignent d'une paupérisation absolue qui ne se voit pas dans les statistiques, en tout cas pas à une telle échelle. Les gens qui barrent les ronds-points ont faim, littéralement ; le compte est à découvert le 10 et le frigo est vide le 20 du mois ...

 

L'économiste distingué s'interroge : les produits nécessaires pour survenir aux besoins de base sont pourtant disponibles tout en bas des étalages de la grande distribution, à un prix compatible avec les très faibles ressources des millions de pauvres que la société capitaliste reproduits comme une condition de la réussite des autres. Pourquoi s'obstinent-ils à manger du Nutella quand ils n'en ont pas les moyens ?

 

La vérité est que nous ne fonctionnons plus dans une société des « besoins », mais dans une société du désir. Une société où la marque est devenue un besoin pour les pauvres. La marque, c'est ce dont a besoin le gosse pour ne pas être méprisé à l'école. A ce compte là, rien d'étonnant que la contradiction explose.

 

Où est l'ouvrier de la grande industrie moderne, le fonctionnaire, où sont les bataillons syndicaux ? Sont-ils tous partis dans le Tiers Monde ? L'implantation mondiale de la FSM, qui regroupe les syndicats de lutte des classe dans le monde pourrait le faire penser …. beaucoup de monde en Inde, peu en Europe. Occupé qu'il est à défendre (mal) le peu qu'il lui reste, il n'est pas assez nombreux sur les ronds-points , et le peuple des ronds-points de son coté semble indifférent à la protection des acquis ( ou « conquis », si on préfère, en tout cas pas conquis par ces générations-ci ...). Acquis dont ils ne bénéficient plus guère.

 

Les sans-culottes d'aujourd'hui ressemblent à ceux du XVIIIème siècle en ce qu'il mélangent ouvriers et patrons. Est-ce là le chant du cygne de l'idéologie révolutionnaire, après la relégation hors du cercle de la raison de la pensée prolétarienne? Est-ce là le dernier acte de l'idéologie révolutionnaire bourgeoise dont la bourgeoise globalisée ne veut plus ? Ou est-ce le retour aux sources des révolutions populaires qui va ravager sa domination au moment de son déclin ?

 

Ils ne s'intéressent que peu au système économique, ils respectent la propriété privée, y compris la propriété intellectuelle que tout le monde bafoue tous les jours dans sa vie quotidienne ( et ils cassent beaucoup moins de voitures qu'en mai 1968 !). Leur critique du mode de production capitaliste en reste à demander le retour de services publics en déshérence et en voie de démantèlement, tout en exigeant une baisse des impôts. Qui va payer ? Les riches, les 1%, ils veulent saigner fiscalement la bourgeoisie, comme en 14. Mais sur ce terrain-là elle ne craint rien, elle connaît toutes les ruses. Quand le socialisme a été (provisoirement) vaincu, le Welfare state a été, quant à lui, remisé au magasin des antiquités.

 

Ce qu’ils veulent, les Gilets jaunes, c'est la démocratie (même les quelques royalistes qui s'y trouvent mêlés), la démocratie est une idée neuve pour les Gilets Jaunes ! Entendue au sens étymologique, le pouvoir au peuple, le Referendum d’Initiative Citoyenne (RIC) en étant la traduction. Chacun voit que cette institution si elle est appliquée réellement n'est pas compatible avec la gestion réelle d'un État bourgeois, dont elle aboutirait à congédier les dirigeants tous les trois mois ! Les GJ viennent sans avoir l'air d'y toucher de ruiner l'idéologie démocratique libérale bourgeoise en en montrant l'incompatibilité de la démocratie réelle avec l'organisation bourgeoise globalisée.

 

Ce qui est étonnant, c'est que le GJ en viennent à remettre en cause radicalement la bourgeoisie, sans attaquer le capitalisme. La bourgeoisie réagit comme elle le fait habituellement dans ce cas, en pointant du doigt les juifs, avec la coopération stupide des institutions censées représenter ces derniers.

 

Le prolétariat d'aujourd'hui se recompose sous nos yeux, et il réagit aux attaques contre le salariat qui continuent depuis 30 ans en s'organisant par delà le salariat. Il y perd en sens critique, mais il y gagne en détermination révolutionnaire, car il faut bien dire que le capitalisme a su amadouer le salariat, ou au moins ses syndicats, dans les pays rentiers.

 

Le prolétariat est une notion romaine, fiscale, et stratégique à l'origine, et il l'est aussi dans l'analyse marxiste : ce qui rendait révolutionnaire le prolétariat concentré de la grande industrie moderne, concentré dans les usines mais aussi dans des quartiers ou des cité ouvrières, c’était sa disponibilité insurrectionnelle. Aujourd'hui l'insurrection s'est déplacée, elle trouve sur les ronds-points de la France périphérique, et non dans les faubourgs désindustrialisés, où n'ont lieu que des troubles ethniques très superficiellement politisés par des organisations d'extrême-gauche dont l'analyse de la situation de la lutte des classes est totalement anachronique.

 

Faut-il revoir le schéma marxiste qui distingue qualitativement la révolution bourgeoise de 1789 de la révolution prolétarienne de 1848 ? Déjà Losurdo et Clouscard, deux marxistes hégéliens sont allés dans ce sens. Mais le prolétariat à mon avis était déjà là en 1789, et il est encore là en 2019 à hanter les cauchemars des élites.

 

Mais à ce compte les revendications de ce nouveau prolétariat peuvent-elles être classées comme matérialistes ? Un peu de considération ne suffirait-il pas pour éteindre le feu ? Sans doute pas, parce que la faim est tout à fait matérielle ; mais il semble que le mépris de classe soit une composante centrale de l’idéologie du désir à laquelle se conforment les dirigeants, et même une composante psychologique du désir personnel des dirigeants. Demander de la considération à ces gens-là est  inutile, ils en sont incapables.

 

Il se trouve que la loi du désir est la loi de l’aristocratie, de Sade et de Nietzsche, et qu'elle détruit la démocratie en délégitimant le peuple, le « troupeau » selon le philosophe allemand. Aujourd'hui cela se poursuit par la déconstruction post-identitaire du sujet de la démocratie, du peuple, pour qu'il éclate en myriade de minorités individualistes et narcissiques. La revendication d'un droit des minorités est aristocratique et anti-démocratique.

 

Dans la mesure ou Marx avait questionné la notion de peuple, déconstruire le peuple peut prendre une apparence de radicalité ; mais dans la réalité politique, lorsque les marxistes rejettent le discours de l'unité du peuple comme unité du prolétariat et de la bourgeoisie (observant à bon droit que cette unité se construit contre l'autre, en l’occurrence toujours un autre peuple) les conditions politiques et internationales réelles de la lutte des classes dans un pays réel (dès la Commune de Paris de 1871) aboutissent à un « sur-patriotisme » prolétarien : la révolution c'est quand le prolétariat expulse la bourgeoisie du peuple pour ses trahisons. Pour revenir en force, il ne lui reste plus que l'appel à l'invasion des armées étrangères, comme en France en 1940, comme au Venezuela aujourd'hui.

 

(D'où la parade raciste de la bourgeoise : faire en sorte que le prolétariat expulse les juifs en lieu et place de la bourgeoise. Aujourd'hui, Macron cherche à créer les conditions d'une grande vague antisémite en croyant pouvoir la contrôler, comme on contrôle le terrorisme).

 

Il faut revenir alors à l'analyse de la valeur de Marx, et la confronter au nouvel âge du capitalisme, placé sous l'empire de la loi du désir. Le but de la pensée économique et de l'idéologie qu’elle décline dans la culture dominante est la dissimulation de l'exploitation et la disparition de l'analyse de la plus-value comme le produit du travail non payé. Cette mission a été largement accomplie par la pensée 68, celle du "nouvel âge du capitalisme", celle de "l'ère du vide"; alors que les styles autoritaires fascistes avaient échoués dans cette tâche...

 

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Tag(s) : #Ideologie
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