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HAÏTI : « CE N’EST PAS UNE LUTTE CONTRE LE POUVOIR ; C’EST UNE LUTTE CONTRE LE SYSTÈME »

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Le 6 juillet 2018, quelques heures à peine après l’annonce de l’augmentation du prix de l’essence – mesure imposée par le Fonds monétaire international (FMI) –, des barricades surgissaient aux quatre coins de la capitale haïtienne, Port-au-Prince ; prélude à deux jours d’insurrection urbaine. La spontanéité du soulèvement avait été préparée par les manifestations en 2017 des ouvriers – principalement des ouvrières en fait – de l’industrie textile des zones franches, et contre le budget du gouvernement.

Le 14 août 2018, la publication sur les réseaux sociaux de la photo de l’écrivain et cinéaste Gilbert Mirambeau Jr, les yeux bandés, brandissant une pancarte en carton sur laquelle est écrit : « Kot Kòb Petwo Karibe ? » (« Où est l’argent de Petrocaribe ? »), avec le hashtag « petrochallenge », allait devenir viral, et donner naissance au mouvement anti-corruption des Petrochallengers, au sein duquel les jeunes et les femmes sont particulièrement actifs. Petrocaribe est un accord grâce auquel Haïti a bénéficié, entre 2008 et 2018, de l’achat du pétrole vénézuélien à un taux préférentiel, qui devait lui permettre d’investir dans des programmes sociaux. Mais l’essentiel des ressources, soit 4,2 milliards de dollars, a été détourné par la classe dirigeante.

Assez rapidement, le double détonateur de l’été 2018 allait se confondre dans une même explosion sociale, qui fait qu’Haïti vit désormais dans un climat quasi-insurrectionnel. Au fur et à mesure des mobilisations, la contestation s’est intensifiée et radicalisée. Des sit-in, des manifestations monstres ont occupé les rues. Surtout, en février et plus encore en septembre-octobre 2019, le pays a été « locked » [verrouillé] : les rues barricadées, la circulation bloquée, les activités commerciales paralysées. Outre la demande de la démission du président actuel, Jovenel Moïse, et d’un procès pour juger les corrompus, c’est une « transition de rupture » qui est maintenant réclamée dans le pays le plus pauvre et l’un des plus inégalitaires du continent latino-américain.

Dans la myriade de collectifs qui composent le mouvement des Petrochallengers, Nou pap dòmi [Nous ne dormons pas] est à la fois le plus connu, le plus puissant et le plus radical. Il s’est formalisé, au tout début de 2019, suite à l’organisation d’un campement devant la Cour des comptes. Le nom de l’action, Nou pap dòmi, est devenu celui du groupe.

La méconnaissance, parfois teintée de néocolonialisme, ainsi que le caractère hybride du mouvement social en cours en Haïti peuvent dérouter ou, à tout le moins, brouiller la compréhension d’un/e Européen/ne. Le soulèvement prend tour à tour ou, le plus souvent, simultanément, une forme insurrectionnelle, nationaliste et citoyenne. Pour appréhender la forme inédite et paradoxale du mouvement, il convient de le remettre dans la perspective d’un pays dépendant et néolibéral, subordonné à la « communauté » internationale – au premier chef, aux États-Unis –, et dont l’État a gardé l’architecture et l’objectif du pouvoir colonial : « contenir les Noirs ». Dans ce contexte, les questions d’espace et de services publics, de droits et de souveraineté, d’égalité, communiquent avec la nécessité d’inventer de nouvelles institutions, d’autres manières de faire de la politique. Et portent en elles une charge révolutionnaire.

Entretien avec Gilbert Mirambeau Jr. [1] et Pascale Solages [2], figures centrales du groupe Nou pap dòmi [Nous ne dormons pas], l’un des fers de lance des manifestations actuelles en Haïti, réalisé à Port-au-Prince par Frédéric Thomas [3], chargé d’étude au CETRI.
Il y a eu une « Déclaration commune pour un gouvernement de sauvetage national » signée par une centaine d’organisations. Mais pas par Nou pap dòmi ?
Pascale : Nous avons rencontré toutes ces organisations. Nous nous rejoignons sur la fin du mandat de Jovenel Moïse et sur la nécessité d’une transition. Là-dessus, il y a un très large consensus. Mais nous n’avons pas signé, sur base de nos valeurs et principes, parce que nous voulons maintenir notre indépendance et que, dès le départ, nous avons dit que Nou pap dòmi ne participerait pas à la transition.

Gilbert : Ce n’est pas possible pour nous que certains des acteurs, comme des partis politiques, qui ont participé à ce système et dont certains sont impliqués dans des affaires louches, fassent partie de la transition. Une partie d’entre eux voient dans la transition une manière de gagner une légitimité. Nous voulons nous concentrer sur les gens, sur les citoyens, qui sont à la base de toute transition réussie, originale et cohérente.

Le thème de la citoyenneté apparaît comme un leitmotiv pour vous ?
Gilbert : On en parle beaucoup, parce qu’on a perdu le sens de la citoyenneté. Il faut ramener les gens à la réalité, les pousser à s’impliquer, à ce qu’ils se rendent compte qu’ils ont des droits et des devoirs. Auparavant, ils pensaient qu’ils passaient après le pouvoir. Je crois qu’il faut agiter l’espace public davantage en vue de réconcilier la citoyenneté avec l’exigence que requiert une politique saine, et faire de la politique autrement.
Mais le soulèvement en cours n’est-il pas la démonstration d’une citoyenneté active ?
Pascale : Les gens expriment la citoyenneté d’une certaine manière, mais pas dans toutes ses dimensions, au quotidien. Beaucoup de ceux qui ont manifesté ces derniers mois n’ont pas été votés. Avant, ils descendaient dans la rue quand une décision de l’État les affectait directement, mais nombre de décisions qui les touchaient indirectement passaient inaperçues ; ils ne se sentaient pas concernés. Ce n’est pas un hasard : c’est aussi le fruit d’une éducation où on ne leur apprend pas à être citoyens.
N’est-ce pas aussi le fruit de la distance avec la classe politique ?
Pascale : La plupart des hommes politiques viennent de provinces, vivent au milieu des gens. Ce sont des notables, jouissant d’un peu de popularité. Le vote n’est pas le fruit d’une analyse, d’une décision rationnelle, encore moins d’un programme – les partis politiques n’ont pas de programme ; c’est un vote émotionnel, qui dépend de la proximité, du pouvoir de l’argent et de la violence. C’est moins une distance élitiste qu’une distance entre la réalité de la classe politique et ce qu’elle devrait représenter.

Gilbert : Le parlement est totalement décrié. C’est devenu simplement un espace pour s’enrichir. D’ailleurs, en Haïti, avec les armes et la drogue, la politique est l’un des principaux moyens de s’enrichir. La classe politique n’est pas au service de la population ; c’est plutôt le contraire : la population est au service de la classe politique.

Pascale : Malheureusement, le secteur politique est le plus corrompu. Mais nous n’avons pas la naïveté de penser que les autres secteurs sont naturellement propres. Depuis 20 ans, il n’y a pas de politiques qui ont été mises en place au profit de la population, mais ces huit dernières années [soit à partir du gouvernement de Michel Martelly, 2011-2016], elles ont été catastrophiques. Tout est au rouge : la corruption s’est institutionnalisée, et les institutions ont été déstructurées. Cela a été la stratégie du PHTK [parti au pouvoir depuis 2011, et auquel appartiennent Michel Martelly et Jovenel Moïse]. C’est comme la Caravane du changement de Jovenel Moïse : personne ne sait quel est son budget et ne peut demander des comptes.

Gilbert : L’absence de transparence totale, aucune reddition de compte et l’arrogance sont devenues des faits normaux, tolérables et tolérés en Haïti.

Quelle marge de manœuvre avez-vous alors ? Être un groupe de pression, créer un parti ?
Pascale : Tout le monde aimerait bien qu’on reste ce groupe de pression, et qu’on les laisse faire de la politique comme toujours. Mais l’échiquier et la dynamique politique vont changer, ont déjà commencé à changer. Il faut compter avec nous. On veut peser sur la transition et faire la politique autrement. Nous ne sommes pas dans un combat sur le court terme ; nous sommes engagés dans un marathon.

Gilbert : Ce n’est pas une transition électoraliste que nous visons. Si on a des élections dans quatre mois, c’est déjà un mauvais signal, qui ne répond pas aux revendications de transition et de rupture.

Comment faire pour que la lutte ne soit pas confisquée, capturée par les acteurs traditionnels ?
Pascale : Mais avons-nous les armes pour empêcher cela ? Ces acteurs sont bien là. Il n’existe pas une formule pour les faire disparaître. Encore une fois, c’est un travail sur le temps : avancer par divers petits bouts à la fois avec un travail d’éducation, offrir une alternative, briser le silence, en finir avec le déni, etc. Il ne s’agit pas de passer le flambeau à une autre équipe gouvernante. On ne veut pas réduire notre combat à une lutte contre le pouvoir ; c’est une lutte contre le système. C’est pourquoi on parle de rupture et de transition.

Gilbert : Les premières étapes de cette transition sont la démission de Jovenel Moïse, la publication de l’intégralité du rapport de la Cour supérieure des comptes sur Petrocaribe – il y a encore des gros poissons : Martelly, Laurent Lamothe [ancien premier ministre] qui n’ont pas été indexés dans les rapports précédents – et la tenue du procès. À moyen terme, il faut l’implication des citoyens dans la vie politique.

Arrivez-vous à ne pas vous couper des quartiers populaires ?
Gilbert : Nous étions programmés pour partir vivre à l’étranger et pérenniser le statu quo. L’État nous a séparés, nous a divisés ; il ne faut pas recréer cette distance, mais plutôt construire une proximité de collaboration et d’engagement.

Pascale : Même si ce n’est pas notre réalité [les quartiers populaires], il y a tout un travail de déconstruction à faire. Par exemple, nous réfléchissions pour organiser quelque chose pour le premier anniversaire du massacre de La Saline [4]. Il y avait plein d’idées. Puis, on a dit : « non ». Ce qu’il faut faire, c’est aller là-bas, savoir ce que les gens sur place veulent faire, et les soutenir, participer à leur manifestation.

 
Tag(s) : #Haïti
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