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https://youtu.be/oVueDU8uw1I Performance des danseuses de l’Opéra de Paris en grève le 24/12/19 Capture YouTube / ©Cyril Mitilian

LA GLOIRE DE NOS CAMARADES DANSEUSES
Par Martin Mendiharat 

Depuis plusieurs semaines fleurissent sur les réseaux sociaux les images de danseuses vêtues de tutus d’un blanc immaculé, interprétant des tableaux du Lac des Cygnes devant l’Opéra Garnier à Paris, face à une foule les acclamant chaleureusement.

Ces images relayées massivement en France et ailleurs émeuvent et sont emplies d’une grâce et d’une dignité toutes particulières. Pour cause, il s’agit des danseuses et de l’orchestre de l’Opéra de Paris en grève, jouant devant leur lieu de travail recouvert de banderoles de mobilisation la veille de Noël, alors que la grève interprofessionnelle contre la réforme des retraites bat son plein et s’apprête à égaler la durée des grèves de 1995, dépassée depuis. Au delà de la beauté de cet instant, cette performance brille d’une pertinence multiple en ces temps cristallisant l’opposition au néolibéralisme et la lutte pour une société solidaire.


Le 5 décembre, premier jour de mobilisation contre le projet de réforme des retraites, si l’on se félicitait du nombre historique de grévistes chez les cheminots ou dans le corps professoral, un autre cortège n’avait pas démérité par son taux de personnel mobilisé. Celui de l’Opéra de Paris, avec 120 danseuses et danseurs sur les 154 (tous postes confondus, des quadrilles aux étoiles) que compte l’institution, aux côtés des choristes, de musiciens de l’orchestre et de personnels administratifs.

Le mouvement persiste sans discontinuer depuis le premier jour, annulant de fait les représentations des opéras Garnier et Bastille pour ce mois de décembre. Si la mobilisation des danseuses et des danseurs semble historique, elle est à l’image du fait que ces derniers feraient partie des plus durement touchés par le projet de suppression des régimes spéciaux du système de retraite « universel » du gouvernement.

Dans le système actuel, ils cotisent comme tous les employés de l’institution à la Caisse de retraite des personnels de l’Opéra de Paris, qui leur prévoit un départ à la retraite à partir de 40 ans et contraint à 42 ans maximum. Et pour cause : la formation pour intégrer la prestigieuse troupe commence à 8 ans, pour ensuite être engagé entre 16 et 20 et avoir un rythme de travail quotidien pouvant aller régulièrement de 9h à 23h30, comme le spécifie Alexandre Carniato, danseur élu à la caisse des retraites. Cette pratique intensive pour atteindre un tel niveau d’excellence entraîne irrémédiablement d’importantes séquelles corporelles, bien avant l’âge de la retraite. « Avec cinq heures de danse par jour, à 17-18 ans, on est nombreux à avoir des blessures chroniques, des tendinites, fractures de fatigue, douleurs aux genoux », indique Héloïse Jocqueviel, une des danseuses du 24 décembre. Des stigmates profonds, comme en témoigne Carniato :

« Le matin, quand je me lève, pour pouvoir dérouiller tout mon corps et marcher normalement, il me faut au moins une demi-heure. »

Calculées sur leurs trois meilleurs années, leurs pensions peuvent ensuite atteindre 3000 euros pour les danseurs étoiles, actuellement au nombre de 15 dans la compagnie. Mais pour leurs collègues n’ayant pas fait partie des rares élus à accéder à ce titre prestigieux, le montant de leur retraite peut être autrement plus modeste.

C’est le cas de Guillaume Carniato, dont la pension s’élèvera à 1067 euros. Beaucoup continuent ainsi à travailler pendant leur retraite. Une reconversion pas toujours aisée après avoir consacré sa vie à la troupe depuis l’âge de 8 ans, ayant empêché de nombreux d’entre eux de passer le baccalauréat. 

VOILÀ NOTRE TRAVAIL

Interpréter le ballet mythique de Tchaïkovski au pied de leur lieu de travail tout aussi emblématique qu’est le Palais Garnier avec une équipe entièrement gréviste est ainsi un beau cadeau de Noël adressé à l’ensemble des travailleurs mobilisés contre la réforme des retraites, alors que la grève dure et persiste pendant les fêtes. Plus que ça : sans avoir à dire un mot, la performance de ces danseuses incarne l’ensemble du combat qui est actuellement mené.

Un travail exemplaire qui ne peut exister que grâce à des dispositifs propres à ses conditions de réalisation. Elles nous rappellent cet élément essentiel que nie le gouvernement : les corps s’usent au travail. Les danseuses et les danseurs de l’Opéra de Paris ont choisi cette vie de dévotion à leur pratique, qui contribue à la renommée culturelle de la France. En sortant danser sur la place publique devant l’opéra d’où pendent leurs banderoles, elles montrent au monde ce que permettent les régimes spéciaux de retraite et en quoi ils sont splendides. Elles disent

« Voilà notre travail. Voilà grâce à quoi il existe.

   Voilà à cause de quoi il disparaîtra. »

En supprimant le régime spécifique des danseurs de l’Opéra de Paris, le gouvernement bousculerait l’ensemble de la temporalité de travail et de formation de la troupe, équilibrée entre les départs à la retraite et les entrées par concours chaque année. Non sans l’affubler d’une allure de privilège d’ancien régime, de nombreux médias rappellent que ce régime spécifique créé en 1698 est un des plus anciens qui soient, en omettant de préciser que la danse classique n’abîme pas moins les corps au 17ème siècle qu’au 21ème et que c’est justement face à cette nécessité évidente que la logique des régimes spécifiques de retraite est née.

Cette excellence n’aurait pu se développer sans, pour des raisons physiques donc, mais également des raisons économiques. Sans ce régime, les danseuses et danseurs seraient bien plus facilement débauchés à l’étranger dans des compagnies proposant des salaires plus avantageux. Il s’agit donc également d’une mesure de protectionnisme encourageant les danseurs à faire carrière dans la troupe publique malgré les difficultés physiques et psychologiques qui incombent à cette vie.

Le principe politique de l’exception culturelle, à savoir la préservation des secteurs culturels des logiques de marché et de fait de rentabilité, dont la France est pionnière, justifie ainsi les investissements de l’État dans cette caisse de retraite à hauteur de 14 millions d’euros. Ils viennent s’ajouter aux 12,5 millions issus des cotisations des salariés et aux 900 000 euros issus de droits sur les places vendues dont 1,3 % sont reversés à la caisse.

Ces recettes s’élèvent à 27,4 millions d’euros, pour 28,5 millions de dépenses qui occasionnent actuellement un peu plus d’un million d’euros de déficit. Une somme déficitaire qui peut paraître conséquente certes, mais dérisoire à l’échelle d’un budget national et devant prendre place dans un nécessaire plan de revalorisation des budgets du Ministère de la Culture et des structures culturelles publiques dont le personnel est souvent aussi dévoué que celui de l’Opéra de Paris, mais peine comme partout à pouvoir exercer au mieux ses missions dans un contexte de rigueur généralisée, de démantèlement de l’État et plus spécifiquement d’absence de projet politique depuis de nombreuses années pour ce ministère.

Une absence de projet qui prend plus spécifiquement sous le mandat d’Emmanuel Macron la forme d’une volonté de se passer de ce ministère et d’un service public de la culture au profit des structures privées (de divertissement et de mécénat au bon goût des milliardaires des fondations LVMH, Pinault, Lagardère et autres, pour qui les arts et la culture riment plus avec attractivité qu’émancipation). 

UNE MOBILISATION PARTAGÉE

DANS TOUS LES SECTEURS DE LA CULTURE

A l’instar de l’Opéra de Paris où les danseuses et danseurs ne sont pas les seuls mobilisés, de nombreux autres secteurs de la culture se sont mis en grève le 5 décembre contre la réforme des retraites et la dégradation généralisée de leurs conditions de travail.

Dans l’institution parisienne, l’orchestre s’est également illustré le 31 décembre en interprétant plusieurs morceaux sur le parvis de l’Opéra Bastille, en concluant par la Marseillaise, reprise dans les paroles par les centaines de grévistes d’autres secteurs et personnes solidaires présentes en ce dernier jour de 2019. Ces derniers sont également concernés par une excellence nécessitant un régime spécifique au sein de la caisse de l’Opéra, leur permettant de partir à la retraite à taux plein à 62 ans avec une retraite calculée sur leurs trois dernières années.

Lors de la manifestation du 17 décembre, c’est l’ensemble des corps de métier de l’opéra en grève, des choristes aux techniciens en passant par les administratifs et les habilleuses qui chantaient sur le même parvis pour accompagner le cortège passant devant.

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https://lvsl.fr/la-gloire-de-nos-camarades-danseuses/

Tag(s) : #Culture, #et Résistance
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