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Après l'intervention du président : Medef et Macron, par Jean LEVY

Que dire des propos tenus par Emmanuel Macron lors de son intervention télévisée du 23 avril  : ils visent à prendre en compte l'exaspération des Français sur deux points :

 - d'abord, la nécessité de lâcher sur leur confinement, apparaissant jusqu'ici sans perspective d'en sortir dans un avenir prévisible, laissant planer l'hypothèse d'un isolement individuel et collectif sans fin 

  - ensuite, celle des changements à apporter au système qui a montré sa nocivité

La situation matérielle, devenue intenable pour des millions de personnes, risque de produire une coupure brutale et définitive entre les citoyens et le pouvoir élyséen.

L'annonce du 11 mai, comme début d'un ultérieur retour à la normale, est lancée comme une bouée d'espérance dans l'océan d'inquiétude, qui risquait de submerger l'opinion publique.

Macron et son équipe ont donc cédé en partie sur ce point.

Cependant, les conditions d'application de cette ouverture demeurent liées aux courbes éventuelles de l'épidémie.

Les mesures annoncées laissent rêveurs : la réouverture des écoles - et pas celles des universités - suppose de rassembler à nouveau des collectifs importants d'enfants et de leurs maîtres dans des espaces où on voit mal s'appliquer les fameuses "barrières " de protection individuelle.

Par contre, seraient toujours proscrits l'ouverture des cinémas, des restaurants, des théâtres, la tenue des festivals...

Quant à la protection des citoyens "libérés", le port de masques, la généralisation de tests sérologoiques ne sont pas annoncés comme systématiques... Leur apport restreint à la population ne semble pas découler de considérations médicales, mais dépendre de l'importance des stocks disponibles et des commandes passées  - fort tard, en mars seulement -   tant à l'étranger qu'à l'industrie française. 

Pas un seul mot du président pour tenter d'expliquer le manque criant de protection haute gamme pour le personnel soignant, ni pour l'absence de lits de réanimation et de respirateurs pour les malades. Il faut une décrue des admissions pour que les services de soins intensifs ne soient plus menacés de saturation et contraints d'envoyer par TGV dans les hôpitaux d'autres régions.

Pas la moindre allusion du président sur la politique d'austérité programmée qu'il a mis délibéremment en oeuvre dans le système hospitalier français, en dépit des actions massives de son personnel durant la dernière année.

Le couperet budgétaire a primé sur la santé des Français. 

Il ne suffit pas, après le désastre, de laisser entendre que c'est une erreur que l'on va, un jour, réparer. Les milliers de morts du coronasvirus et leurs familles endeuillées sont là pour en témoigner. Et que dire des Ehpad véritables mouroirs, mais dont le secteur privé offrait aux actionnaires le meilleur taux de rentabilité...

La prestation d'Emmanuel Macron fait l'impasse sur ses propres responsabilités. Sa seule réponse c'est d'entrebailler la porte d'un retour vers une vie normale.

C'est déjà une première victoire de l'opinion publique.

La  seconde réflexion à tirer de l'intervention du président, c'est l'absence d'écho donnée aux tonitruantes déclarations du président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, annonçant tout de go la remise en cause des congés, du temps de travail augmenté, des jours fériés supprimés, en un mot la suppression des droits acquis par la lutte au cours du dernier siècle par les salariés. Cela au nom des contraintes qu'exigerait la remise en état de la machine industrielle, malmenée par la crise du coronavirus. 

On pouvait penser que le président de la République demanderait donc aux Français de retrousser leurs manches. Or, Emmanuel Macron n'y a pas fait allusion, alors que sa proximité avec le président du Medef n'est pas un mystère.

L'hôte élyséen a préféré évoquer une autre politique qu'il soumettrait aux Assemblées, faite de propositions qui permettraient à notre économie de recouvrer une part de souveraineté en matière de biens nécessaires à la Nation.

Changement de cap du pouvoir macronien ? Et divorce avec la patronat ?

La réponse ne peut être que nuancée. Le monde des affaires est avide de retrouver ses profits mis à mal par une paralysie de l'économie. Roux de Bézieux propose un remède de cheval aux salariés et aux Français dans leur ensemble : se serrer encore plus la ceinture et accepter tout bonnement une dictature encore plus poussée du capital.

D'autres grands patrons, d'éminents représentant du monde financier, sont sur la réserve : les propos et l'orientation du numéro un du Medef leur semblent peu adaptés au climat social qui prévaut dans la population : le remède de cheval annoncé serait dangereux... 

Ainsi, on peux lire dans Challenge's :
*

 Si le patron des patrons a bien accordé une interview au Figaro, s'il en a appelé solennellement à un plan de relance, "à une reprise maintenant", il s'est lui-même caricaturé. Comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, exigeant que nous repartions tous en suivant les yeux fermés les recettes patronales les plus éculées: "soutien de l'Etat aux investissements des entreprises, baisse des impôts de production, augmentation du temps de travail, réduction des congés".

Le chef de l'Etat l'a dit pourtant avec clarté: "Rien ne sera plus comme avant". Et de privilégier -courageusement pour un président qu'une grande partie de l'opinion publique tient à tort ou à raison pour celui des "riches"- la santé sur l'économie, l'homme plutôt que le marché.

Geoffroy Roux de Bézieux n'aurait-il ni écouté ni entendu Emmanuel Macron? Pas plus qu'il n'a prêté l'oreille aux manifestations de reconnaissance populaires envers ces "combattants du front", les blouses blanches -médecins et infirmières- mais aussi aides-soignantes, personnels d'entretien, caissières, livreurs, routiers, ouvriers... particulièrement exposés. Sans négliger, bien sûr, les patrons de PME et de TPE qui font tout pour maintenir leurs entreprises à flots.

Depuis le choc du coronavirus, une fracture s'est encore creusée. D'un côté, des travailleurs anonymes, dont une partie fut gilets jaunes, qui assurent les activités indispensables à la collectivité et prennent ainsi des risques; de l'autre, en seconde ligne pourrait-on arguer, les "confinés", souvent des cadres qui contribuent eux aussi, depuis leur domicile et en télétravail, à ce que l'économie ne sombre pas tout à fait. Mais ceux-là, admettons-le, sont plus "conforts", sinon plus tranquilles. A l'abri, contrairement à tous les exposés précités, sans oublier les démunis, reclus, eux, dans des conditions souvent éprouvantes.

Deux France, voire trois, qu'on ne peut traiter comme si rien ne s'était passé.

Ce constat fait, Challenge's fait appel à une personnalité très représentative du monde des affaires, Alain Minc, pour corroborer son analyse :

Oui, il y a bien deux France aujourd’hui, et peut-être même trois, pour peu qu’on veuille bien y adjoindre celle des sans-emploi, sans-toit, sans futur. Écoutons donc Minc, qui n’est pas un boutefeu, loin de là: "c’est un Grenelle en faveur des bas salaires qui s’impose".

Pour le moins! Car ce n’est pas une prime ou quelques menues gratifications qui suffiront à apaiser l’ulcération sociale, à satisfaire la quête de reconnaissance de travaux mésestimés et, par définition, mal payés. Ceux qui, jusqu’ici, marchaient à l’ombre ont de facto renversé la hiérarchie des valeurs consacrées. Comment dire aujourd’hui sans toute honte bue que ceux qui "prennent des risques", ce sont les financiers? Et le président du Medef voudrait les faire travailler davantage, ces forçats du coronavirus?  

On peut donc constater que les milieux patronaux ne sont pas unanimes pour déclencher la guerre sociale, comme l'incite le président du Medef.

Certains, plus prudents - les gilets jaunes et le mouvement social sont passés par là - mesurent le degré d'exaspération du monde du travail. Des secteurs de la bourgeoisie découvrent que leur intérêt ne coïncide pas avec celui des administrateurs des entreprises du CAC 40. Et que, pour éviter l'explosion, des concessions doivent être envisagées. 

Les propos ambigus du président de la République reflètent la diversité des options que doit prendre le pouvoir exécutif pour réanimer l'économie française. Il faut que la machine tourne, et au plus vite. Cependant, la crise due à l'épidémie a mis au clair les failles d'un mondialisme débridé, d'un marché tout puissant ouvert aux plus offrants, qui laisse notre pays exsangue, dépendant pour le vital de l'étranger.

Certes, de grosses sociétés transnationales font leurs choux gras de cette situation.

Jusqu'ici, Macron et les siens servaient grassement leurs intérêts.

Mais la crise profonde du système, le coronavirus qui a mis à jour ses dysfonctionnements. La population victime est devenue consciente de ceux-ci. 

Cela change la donne.

"Le jour d'après" est dans toutes les têtes. Rien ne sera plus comme avant. Pour Roux de Bézieux, c'est la schlague, l'épreuve de force avec le monde ouvrier. D'autres parlent d'un nouveau Grenelle et de concessions - provisoires -  au populaire.

Ce questionnement divise les politiques. 

Certains, avec le président du Médef, songent à une formule musclée.

Mais sur qui s'appuyer dans la société ?

D'autres à un gaullisme pompidolien, sur base de concessions sociales, d'un "souverainisme" mesuré, d'un vaste plan de reconstruction de l'appareil productif et des infrastructures nécessaires. De quoi satisfaire Bouygues et Vivendi. Et en toile de fond, une Europe, pot commun d'intérêts à sauvegarder, où la France serait davantage que le bronze-cul.

Et Macron, dans tout ça ?

Mais il n'est pas seul sur les rangs. Avec lui ou sans lui, des appétits qui ne datent pas d'hier, préparent le moment avec des alliances à faire frémir les plus endurcis.

Mais ces petits calculs pour de gros appétits se trament dans l'ombre d'un grand absent, le peuple, qui peut demander des comptes et fausser la partie.

C'est de quoi ils ont tous peur aujourd'hui. 

Jean LEVY

Tag(s) : #Macron, #Medef

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