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Ancien cadre de la France Insoumise et conseiller de Jean-Luc Melenchon sur les questions internationales pendant la campagne présidentielle 2017, Djordje Kuzmanovic est désormais la figure de proue du parti République Souveraine. Souhaitant dépasser le clivage gauche-droite pour y opposer un clivage entre peuple et oligarchie. Première partie d’un entretien en deux parties.

République souveraine

Trouvez-vous une filiation entre le mouvement de gauche radicale historique, le mouvement social et le mouvement des gilets jaunes ?

Je pense que le marxisme reste tout à fait d’actualité, notamment à travers l’analyse sociologique de Karl Marx sur la France pendant la révolution de 1848 jusqu’au coup d’état de 1852 de Napoléon III, avec le capital et la logique de fonctionnement dans lequel on est toujours, et qui s’applique toujours dans l’analyse globale. Je ne vois pas ce qu’il y a à remettre en cause.

Lorsqu’on est un Stiglitz ou un Piketty, l’un a été le conseiller de Clinton, l’autre de Hamon. Même chez ces gens là, leur pensée économique est structurée autour de la pensée de Karl Marx. Le principal problème vient de la désorganisation complète de la sphère économique au profit des multinationales et des pouvoirs financiers. Bien évidement que je ne renie rien à Marx sur ce point la.

J’ai aussi des origines qui sont autres, puisque je suis fils d’immigrés. Mon père est Yougoslave. Je connais bien, par les liens familiaux, la Russie et l’URSS. Ce sont des modèles qu’on puisse apprécier ou non, mais ce qui s’y est passé, est plutôt classé à gauche alors que les valeurs de ces sociétés, comme à Cuba, c’est au contraire une mise en exergue de valeurs, plutôt classées à droite ici.

Je m’en suis rendu compte un jour quand j’étais au secrétariat international du parti de gauche. Il y a une incapacité pour certains à se rendre compte avec le paradigme de gauche occidentale post 68, qu’un modèle plutôt défendable comme Cuba véhicule des valeurs qu’on aurait tendance à classer à droite : Patria o muerte, la méritocratie fanatique, l’uniforme… Ca n’est pas pour rien qu’un pays qui a un peu de tabac et des crevettes réussisse à former des médecins parmi les meilleurs du monde, à pointe de la recherche contre le sida ou avec la meilleure chirurgie orthopédique au monde.

Quand on lit Jaures, de pour un socialisme douanier jusqu’à l’armée nouvelle, on a l’incarnation d’un leader de gauche qui défend la nation.

C’est le résultat d’une société méritocratique. J’aurais pu penser à la Yougoslavie tout aussi bien, dans sa manière de résister face au nazisme ou le positif du non-alignement et de l’autogestion. C’est des modèles proches de ce que je défends actuellement. On peut être tout à fait marxiste et défendre la souveraineté ou la nation. Quand on lit Jaures, de pour un socialisme douanierjusqu’à l’armée nouvelle, on a l’incarnation d’un leader de gauche qui défend la nation. Tout celà n’est pas contradictoire.

François Boulo est avocat, et vient d’un univers de droite, qui soutenait Sarkozy, je pense qu’il l’a dit suffisamment. Pourtant, tout ce qu’il dit est parfaitement socialiste. Il est très de gauche sur les questions économiques. Mais le mouvement des gilets jaunes est une incarnation tout à fait étonnante. On l’espérait tous, une organisation spontanée qui met le doigt sur tout ce qui pose problème dans la société.

Ça peut avoir un côté un peu brouillon, mais ça a eu beaucoup plus d’efficacité que des mouvements politiques qui sont là depuis plusieurs dizaines d’années comme le PS par exemple. On a là un peuple qui se soulève spontanément. Il ne se soulève pas pour rien, il a été exclu de la souveraineté, par les trahisons successives du parti socialiste au profit d’une construction européenne en appliquant des politiques néolibérales.

Enfin, le moment fondamental du referendum de 2005, avec les médias, et principaux partis qui appellent à voter oui, et un peuple qui s’auto-organise pour voter non. Je pense que les gilets jaunes naissent là. L’élite s’est alors organisée pour détruire un peu plus la souveraineté du peuple en 2008 pour mettre en place le Traité de Lisbonne qui était exactement similaire au projet du TCE.

On a beaucoup parlé sur le fait que le peuple ne vote pas, qu’il participe aux élections mais qu’il n’est jamais écouté. Tout celà s’est fomenté. Puis il y a eu ce soulèvement politique dont les éditorialistes espéraient que ce coup d’État était monté par Mélenchon, Poutine, Le Pen, et il n’en était rien. Pour moi, ce soulèvement fait écho à ce mouvement révolutionnaire central de l’histoire qui est la révolution française, qui a inspiré les travaux de Marx et Jaures.

Je conseille d’ailleurs de lire l’Histoire socialiste de la Révolution française de François Ruffin qui est tout à fait pertinente sur le sujet. Donc le mouvement des gilets jaunes est en bien des points similaire au moment de la grande peur, qui conduira à la nuit du 4 août. Les deux sont spontanés, le peuple se sent trahi et va s’attaquer à ce qui fait mal. Les révolutionnaires de l’époque rentrent dans les châteaux, et brûlent les documents qui justifient la taille.

Ici, on a vu la même peur chez les professionnels de la politique et les éditorialistes, les gilets jaunes ont fait selon eux des  « choses abominables », ils s’en sont pris à des permanences de députés LREM, ils sont allés à leur domicile, ils ont lancé du papier toilette, emmuré, crié.

Mais celà montre que le peuple a très bien identifié d’où vient le problème et c’est inquiétant pour les néolibéraux. Il y a eu un flottement en décembre qui a généré une inquiétude de l’oligarchie. Il y a eu des appels du MEDEF exprimant le fait qu’on ne peut pas laisser un mouvement insurrectionnel s’installer. Et c’est le moment où sont sortis des têtes. On a eu des Rodriguez, des Boulo, ils ne sont pas d’accord sur tout mais on a des figures qui sortent spontanément et celà démontre que le peuple peut être large.

Est qu’il n’y a pas un mouvement mondial de réappropriation démocratique, avec les mouvements qu’on voit au Chili, au Liban ? Est-ce que c’est l’enjeu de notre époque ?

Manifestation étudiante contre le gouvernement Pinera au Chili. @Wikimédiacommons

Je pense qu’on est dans une époque de césure et de crise profonde. La réappropriation démocratique est un des enjeux. C’est un enjeu important. On le voit en France, on le voit au Chili, en Guinée, dans d’autres manières à Hong-Kong. En 2014, il y a eu d’énormes révoltes en Bosnie sur le même registre. Regardez tout ce qui s’est passé en Grèce.

Et c’est pour ça que si on ne peut pas comprendre cette volonté de réappropriation démocratique, on ne comprend pas pourquoi les peuples européens votent systématiquement contre les traités européens. Que ce soit le Brexit, d’où l’accord de libre-échange avec l’Ukraine ou le TCE, ou le memorandum en Grèce, c’est non. Les peuples comprennent soit inconsciemment ou très consciemment, comme en France avec le TCE, où l’on s’est approprié le texte et sa philosophie, que ces textes vont à l’encontre de la souveraineté populaire.

Cet aspect-là est clair.

On est passé de 26 % à 8 % de personnes qui détiennent 50 % de la richesse du monde, on a une concentration du capital qui est perceptible partout. On peut l’observer en France avec l’augmentation du nombre de millionnaires , qui sont de plus en plus riches. La France a le record absolu de dividendes reversés aux actionnaires et les ultra riches sont eux-mêmes de plus en plus riches. On le voit dans tous les pays, il y a des classes prédatrices.

Rien ne semble les arrêter et les mécanismes antérieurs qui existaient à l’époque de l’État-providence, où il y avait un compromis entre la bourgeoisie et la classe populaire, où les décisions se faisaient dans les parlements nationaux ou dans les négociations syndicales ne sont plus vraiment d’actualité. Dans tous ces espaces, on tirait plus ou moins sur la corde de chaque côté pour avoir une répartition des richesses plus à l’avantage de son camp.

Or, comme le démontre Thomas Piketty, le passage d’un capitalisme managérial à un capitalisme mondial financier a contribué à une augmentation des inégalités au sein des pays, entre l’oligarchie et le peuple. C’est vrai dans le monde entier, en Guinée, en Arabie Saoudite, en France, au Chili… Tout le monde s’en rend compte, le peuple voit bien qu’il perd pas à pas des acquis sociaux et sa représentativité démocratique qui est passée au service des oligarchies financières.

Ce qui marchait avant ne marche plus. Les négociations syndicales ne marchent plus. L’événement de la grève des cheminots à Montparnasse, hors contrôle des syndicat montre combien c’est embêtant d’avoir réduit au maximum l’influence des syndicats. Le peuple dépasse ce cadre, dépasse cet espace. Dès lors, et malgré l’écrasement idéologique du néolibéralisme au sens gramscien, celà donne ces types de révoltes.

Charles Demange et Sacha Mokritzky

Version originellement publiée sur le site Reconstruire.org le 28 Novembre 2019.

Tag(s) : #Djordje Kuzmanovic

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