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« Nous allons combattre le racisme, pas par le racisme mais par la solidarité. Nous allons combattre le capitalisme, pas par le capitalisme noir mais par le socialisme ».

Fred Hampton(1948-1969) [1]

Il ne fait pas de doute que l’onde de choc qui a entrainé les évènements sans précédents aux Etats-Unis percute la vision que bien des gens pouvaient avoir d’un pays où semblait-il, le rapport des forces était à leurs yeux immuable. Ce qui allait de pair avec une vision de l’histoire écrite et réécrite selon les besoins du système dominant.

Aujourd’hui, ce regard souvent superficiel, ces idées reçues se trouvent bouleversés. Les USA ne sont donc pas invincibles et cette crise ne se réduit pas à ceux-ci mais au capitalisme dans sa version néolibérale la plus brutale. La contestation y est dorénavant devenue globale ! C’est là une des leçons essentielles qu’il faut déjà tirer de ce bouleversement historique et de ses implications. Aux USA, des centaines de villes manifestent, on y trouve des travailleurs, des jeunes, des classes moyennes surendettées, des Blancs, des Noirs, des Latinos, des Asiatiques, unis dans l’action, et pas les uns sans les autres. Ce qui est tout à fait nouveau, c’est le degré massif atteint par ces convergences.

Le même phénomène a en même temps lieu à l’échelle mondiale avec des rassemblements de masse souvent interdits et toujours réprimés, y compris dans le contexte des contraintes de l’épidémie. C’est le cas dans d’autres pays, France, Allemagne, Italie, Espagne, Autriche, Pologne, mais aussi en Amérique latine, au Brésil, au Mexique, en Argentine, au Chili, en Asie, au Japon, en Inde, au Sri Lanka, et jusqu’en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

Ce mouvement, caractérisé par l’ampleur et la durée, a pour l’heure mis en échec la tentative de Trump et du capital de tenter un coup d’état militaire. Cette conspiration n’est d’ailleurs pas sans rappeler le film prémonitoire de John Frankeinheimer « 7 jours en mai » [2].

Succédant à de précédentes mobilisations sociales et politiques sur les cinq continents, nous assistons donc à un aiguisement des contradictions donnant à la lutte de classes une dimension inédite. Car, en dépit des discours médiatiques et de beaucoup de ce qu’il est convenu d’appeler les « ONG » « ou « société civile » présentant ces événements sous l’angle de la « question raciale », c’est bien, à travers les injustices et les inégalités d’apparence raciale, de lutte de classe qu’il s’agit, d’où le caractère rassembleur du mouvement auquel tout prolétaire, tout précaire, tout exclu peut s’identifier. Les défaillances de la « gauche » comme d’une partie du mouvement syndical à jouer un rôle à la hauteur de leur histoire constituent dans le même temps un handicap, mais aussi une opportunité. Car cela permet le nécessaire clarification sur le contenu de ce que doit être l’alternative, à travers un programme de transformation par la rupture, afin de redéfinir ce que devrait être la direction de ce mouvement, et donc la place qui doit être celle des travailleurs en son sein. Pour cette raison, on ne saurait réduire les choses au seul combat antiraciste, qui ne saurait pour autant être négligé, mais qu’en fait ce sont des enjeux de classe qui sont au centre de l’action. Cela ne peut être « race contre classe » comme visiblement le souhaiteraient certains ! Il y a donc urgence à bien mesurer la portée des changements en cours, tant au niveau de l’action que de la conscience.

Un mouvement inédit par son ampleur et sa durée !

L’assassinat de Georges Floyd n’a pas été bien sûr le premier crime raciste commis aux USA. Ce qui a provoqué l’indignation, c’est le « trop c’est trop  » qui a coïncidé avec la perception et le vécu concret des effets de ce qu’est la barbarie néolibérale. Le crime raciste s’est cumulé avec le traitement social et sanitaire de l’épidémie de coronavirus aux USA. Celui-ci a témoigné du cynisme des dirigeants du pays, de leur mépris, à de leur irresponsabilité d’autant plus évidente qu’il a aggravé plus encore les inégalités sociales. Ce sentiment est d’autant plus aigu que Georges Floyd était lui-même porteur du virus, mais sans aucune ressource pour le soigner !

Comment cela n’aurait-il pas touché l’opinion, et parmi eux les plus défavorisés, les éternels laissés pour-comptes qui se prolétarisent aujourd’hui à grande vitesse, les exclus du système qui sont les premières victimes de l’épidémie, et parmi eux les Afro-américains. Dans ce ras-le-bol général et cette colère retenue depuis si longtemps, on trouve ceux dont les difficultés sont devenues insupportables. Ces étudiants de milieu modeste confrontés aux problèmes du surendettement que provoquent leurs études, et souvent à la perte depuis le coronavirus d’un emploi de survie, autant que ces 40 millions de travailleurs ayant perdu leur travail au cours des deux derniers mois, et qui se voient eux et leurs familles privés non seulement de salaires mais de toute couverture sociale. Faut-il ajouter à cette liste ceux qui sont contraints de reprendre le travail dans des conditions dangereuses. Et qui, à l’exception du 1% les plus riches, pourraient se retrouver dans cette liste qui ne cesse de s’allonger ? Ce qui s’est passé est donc tout sauf un évènement isolé et passager.

Bien des choses cachées jusque là derrière le mur médiatique, le sentiment de honte silencieuse et le pilonnage idéologique remontent du coup désormais à la surface et sont dorénavant arrivées à maturation. Cela est confirmé bien au delà de l’émotion causée par le caractère odieux et délibéré du crime, à travers la détermination et l’ampleur d’un mouvement qui touche géographiquement et socialement toute la société américaine et bien au delà de ce qu’on appelle abusivement et péjorativement « les minorités  ». Mais de plus, ce vécu est le même également que celui ressenti dans de très nombreux pays. D’autant plus que l’américanisation du genre de vie, des « valeurs » serinées matin et soir par les médias mondialisés et des circuits d’informations fait que le monde entier se sent aujourd’hui quelque part, pour le meilleur et pour le pire, « américain ». Si la planète entière doit vivre au rythme des incendies de forêts dans l’état de Washington ou d’un braquage au Texas tout en ignorant ce qui se passe dans le pays voisin, voire à quelques kilomètres de chez soi tout en ignorant aussi les mouvements de masse qui traversent les Etats alliés à l’impérialisme, alors il est logique que cet impérialisme culturel se retourne aujourd’hui contre ses géniteurs.

Ce qui est inédit donc, c’est que cela conduit nombre de gens, et certains pour la première fois, à réfléchir sur la nature et la légitimité même du système économique, sociale et politique qu’on leur a imposé. Aux Etats-Unis celui-ci s’est construit d’abord sur un génocide, puis sur l’esclavage, la violence sociale, la surexploitation des travailleurs, la répression brutale du mouvement ouvrier, la marginalisation brutale de tout esprit critique, la superficialité. [3]. Poser le problème en ces termes, c’est aussi souligner combien l’émergence des pays riches, tout comme leurs rivalités, furent souvent le produit de situations identiques comme la colonisation, le pillage des ressources humaines et des richesses naturelles. Toutes ces spoliations insupportables se poursuivent d’ailleurs aujourd’hui à travers une recolonisation qui sert de prétexte aux guerres impérialistes et aux répressions de toutes sortes.

Ce constat met en cause les relations sociales, économiques et politiques entre les Etats, les institutions, les rapports entre les peuples du Nord et ceux du Sud, le mode de production, les rapports de propriété, le rapport à la nature, le dérèglement climatique, les libertés, les valeurs et les croyances. L’unilatéralisme et l’arrogance des Etats-Unis comme centre mondial de l’impérialisme, le suivisme et la lâcheté de ses vassaux ont mis les peuples du monde en coupe réglée.

Comme le montrent les grands mouvements d’émancipation populaire, il faut parfois un évènement déclencheur pour ensuite, en cherchant les causes véritables, aboutir à vouloir aller plus loin quant aux solutions à rechercher. L’action des Gilets jaunes n’a-t-elle pas commencé avec la contestation de l’augmentation du prix du litre de kérosène pour déclencher ensuite un mouvement de contestation radicale du capitalisme lui même [4].

C’est pourquoi, la chute des statues de ceux qui symbolisent la servitude et l’esclavage va donc bien au delà de la seule dénonciation morale du racisme comme crime contre l’humanité. Elle exprime aussi le refus de l’oppression sous toutes ses formes comme l’aspiration à une autre société.

 

Let’s make America great again !

Aujourd’hui devant ce qui est la faillite d’un système, que reste-t-il des slogans « Let’s make America great again  » [5] ou « America first  » lancés par Donald Trump lors des élections présidentielles de 2016 ? Que deviennent les leçons de morale visant à justifier les ingérences et les sanctions régulièrement adressées quasiment au monde entier sous prétexte de faire respecter les droits de l’homme. En fait, dans sa fuite en avant, le néolibéralisme comme système politique voit dans la fonction répressive le but et l’objet de sa réingénierie de l’Etat [6]. C’est encore une fois ce à quoi nous assistons aussi dans de nombreux pays et pas seulement aux USA, mais en France ou en Allemagne, à travers l’arsenal répressif mis en place, la pandémie servant de prétexte pour l’encadrement autoritaire des libertés publiques, ou encore par la mise en cause de tous les moyens de défense que le mouvement ouvrier a imposé au capital, les interdictions de toute idée critique, la banalisation des idées extrémistes et fascisantes.

Nous sommes arrivés à ce moment critique de l’histoire où rien ne peut plus masquer la décrépitude d’un système, ses tares, voire sa débilité ou sa sénilité comme le remarquait notre regretté Samir Amin. Les Etats-Unis qui en sont l’exemple le plus extrême, voient leur leadership et leur crédibilité contestée, non seulement par son peuple, mais dans une moindre mesure par ses propres vassaux. Le chaos règne et le pays fait figure de bateau ivre. Dans l’incapacité de se ressaisir, son déclin semble dorénavant s’imposer comme un fait. Pour freiner celui-ci, le choix est celui de l’arbitraire et de la tyrannie. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres » prophétisait Gramsci, ce qui est tellement d’actualité. [7]

 Le voile se déchire peu à peu, l’establishment démocrate et républicain semble paralysé et silencieux. Aucune voix ne s’élève, pas même celle de Bernie Sanders qui, après avoir appelé à voter Clinton, a lancé le même appel en faveur de Joe Biden. Trump accuse les manifestant d’être des « terroristes  », il conspire, les menacent d’une intervention militaire et appelle à tirer à vue. Et c’est « silence dans les rangs » de la part du Congrès et du Sénat. L’establishment politique fait corps contre ce que l’on qualifie de « subversion anarchiste  ». Quant à l’ancienne conseillère à la sécurité de Barak Obama, Susan Rice, elle met en cause la Russie qui serait derrière la violence et les manifestations [8].

Certes, on sait que l’armée refuse d’intervenir et que l’actuel comme l’ancien Secrétaire d’État à la défense [9] critiquent ouvertement le Président, ce qui est aussi le cas de plusieurs généraux et haut-gradés [10], mais ce qu’ils mettent en cause, c’est le risque encouru pour le statut de l’armée, et non pas la mise en cause de la démocratie, ce qui est le cas aussi parce que l’armée profite du secteur florissant lié au complexe militaro-industriel. La Garde nationale conteste également les ordres qui lui sont donnés du moins une partie d’entre elle. Quant à la direction de la Confédération syndicale AFL-CIO aux prises avec les nouvelles affaires de corruption de sa fédération de l’automobile UAW, elle a cru bon elle-aussi de dénoncer les manifestations. Ce n’est donc pas totalement surprenant que des manifestants s’en soient pris au siège de la Centrale et qu’un incendie s’y soit déclaré.

Un pays divisé !

Au fond, ce que renvoie le miroir relève tout à la fois de la barbarie et de la pétaudière. Le roi est nu, cela se sait mais surtout cela se voit. Les Etats-Unis dans leur forme actuelle font désormais face à un problème existentiel. Depuis 150 ans [11], ils n’ont jamais connu de situation aussi périlleuse, ce qui de surcroit les fragilisent internationalement et leur dénie toute légitimité à incarner un quelconque leadership.

Pire, le pays est profondément et durablement divisé. A ce point tout est possible, y compris une « guerre civile  » comme l’admettent de nombreux observateurs [12]. Certains évoquent un éclatement du pays. La contestation de l’élite, de l’autorité du Président et de son appareil devient de plus en plus fréquente. Au point de le conduire à menacer le pays d’une occupation militaire ou d’appeler ses soutiens à « libérer » certains états « coupables », comme on l’a vu à l’occasion des mesures de confinement prises par les gouverneurs du Michigan, du Minnesota, de la Virginie quand des manifestants en armes ont occupé les parlements locaux [13].

Trump menace ainsi de ses foudres les habitants de Seattle qui ont pris pacifiquement le contrôle d’un quartier devenu le « Chaz », ils ont mis en place une zone autonome sans présence policière avec l’appui de la Mairie. Dans cette ville, on a donc décidé des coupes importantes dans les budgets de la police pour les reverser aux activités sociales. A Seattle, la population de cette « Commune » comme elle se revendique se réunit tous les jours en Assemblée générale et met en place des structures autogestionnaires.

C’est le cas dans d’autres villes importantes comme Los Angeles où le budget a été coupé par 150 millions de dollars. A Minneapolis, on a démantelé les services de police dont la réputation de violence raciste était connue bien qu’elle ait été dirigée par un chef de police d’origine afro-américaine [14]. Pour l’heure il n’y a aucune chance que l’Etat de Washington utilise la garde nationale pour écraser « Capitol Hill » et « Chaz ». Pour l’heure, rien ne peut se faire sans l’approbation du Gouverneur, même si Trump a tweeter au Maire « reprenez votre ville MAINTENANT. Si vous le faites pas je le ferai. Ce n’est pas un jeu ». le Maire de la ville lui a répondu de « retourner dans son bunker » !

Face à cette situation, le caractère imprévisible de Donald Trump et de ses supporters fait planer la menace d’une intervention violente. Elle pourrait provoquer l’embrasement. Faut-il rappeler qu’aux USA et sans aucun contrôle, 300 millions d’armes, dont une moitié d’armes de guerre, sont en circulation. Cette situation peut donc entraîner des surenchères et de nouvelles provocations. Enfin, si les élections présidentielles ont lieu, ce qui n’est plus certain, une possible victoire de Joe Biden dit « Sleepy Joe  » pourrait entraîner la réaction brutale des troupes de Trump. Puisque l’on peut s’attendre à la contestation des résultats par un camp ou un autre selon la « bonne vieille tradition » sorosienne d’accuser de falsification toute élection dont les résultats ne conviennent pas au Deep State des USAnien [15].

Comment en est-on arrivé là ?

 

Tag(s) : #Idéologie
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