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In The Northern Sector Of The Eastern Front Banque d'image et ... En Biélorussie, il y a eu un Oradour tous les deux jours, environ. On prend la mesure de ce que ça signifie pour un pays… 

Carte Biélorussie - Plan Biélorussie

 

CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Pour comprendre la situation actuelle en Bielorussie

La Grande Guerre patriotique a entraîné une diminution d’un quart de la population totale de la Biélorussie

Imaginez la population française ( 40 millions en 1940) réduite de 10 millions en 1945 ...

Introduction : la mémoire de la grande guerre patriotique pour fonder l’identité et légitimer le système politique

1« Le 22 juin est la journée la plus longue de l’année, la journée du 22 juin 1941 dure toujours pour nous. » Ce dicton biélorusse illustre l’importance de l’événement articulé comme pilier du discours historique et identitaire dans la représentation populaire de la guerre. Il renvoie à l’épisode fondamental et sacré de l’histoire des Biélorusses : la Grande Guerre patriotique, c’est-à-dire la guerre de l’URSS contre l’Allemagne nazie, qui commence le 22 juin 1941 et se termine le 9 mai 1945 [1]

C’est en ce sens que sera utilisé le terme « guerre » dans la…. Cette phrase souligne la portée de l’événement, toujours vivant, toujours présent à la fois dans la mémoire, dans l’espace public et dans le système éducatif. Mettre l’accent sur la Grande Guerre patriotique au détriment de la seconde guerre mondiale est une forme de focalisation sur les faits qui concernent l’histoire soviétique et de différenciation entre la guerre mondiale et la guerre soviétique pour affirmer l’apport de l’URSS dans la victoire et son rôle particulier dans la guerre mondiale.

2Au début des années 1990, la Biélorussie postsoviétique a été confrontée, comme tous les États indépendants issus de l’éclatement de l’URSS, à la question de la construction d’une identité nationale, indispensable pour légitimer le lien social d’une nouvelle entité – la République de Biélorussie. Dans cette optique, l’histoire a été largement mobilisée pour construire le nouveau récit identitaire.

La Biélorussie, comme les quatorze autres successeurs de l’URSS, a construit le projet politique et historique de l’indépendance en opposition au modèle soviétique (Karbalevič, 1999). En URSS, l’histoire était la science qui légitimait le système (Favarel-Garrigues, entretien avec N. Werth, 2015).

Les nouveaux États ont certes changé de paradigmes et d’interprétations, mais ils ont sollicité le même instrument de légitimation : l’histoire. Sous la perestroïka, cette discipline a minoré l’importance de la période soviétique. Les historiens ont cherché des références autres que soviétiques ou liées à la Russie pour légitimer un nouvel État, indépendant avant tout vis-à-vis de la Russie et du passé soviétique.

Citons l’exemple de la bataille d’Orcha, du 8 septembre 1514 : les troupes du Grand-Duché de Lituanie, dont faisaient partie les terres biélorusses, en infériorité numérique, l’ont emporté sur les troupes de la Moscovie. Cette victoire est accentuée par l’historiographie nationaliste pour montrer que dans l’histoire biélorusse il y a des alternatives à la période soviétique, d’autres victoires que celle de la seconde guerre mondiale, et que les relations russo-biélorusses n’ont pas toujours été fraternelles (Savertčanka, 1994).

3Pourtant, après avoir abandonné la lecture soviétique de l’histoire sous la perestroïka, la Biélorussie est revenue à l’interprétation soviétique dès les années 1990, ce qui fait de ce pays une exception dans l’espace postsoviétique.

La Russie a connu un retour à cet héritage dans les années 2000, mais la Biélorussie représente le cas le plus radical de « re-soviétisation ». D’après le rapport de chercheurs russes ayant étudié les manuels scolaires d’histoire des pays postsoviétiques en 2009, la Biélorussie est la seule à rester fidèle à la lecture soviétique de l’histoire et à ne pas qualifier la Russie d’ennemie (Rapport du Laboratoire national de la politique extérieure, 2009).

La Biélorussie est donc le premier pays de l’ex-URSS à connaître un deuxième tournant radical dans l’historiographie au milieu des années 1990 après la perestroïka. La Russie a connu une évolution semblable : après la contestation de l’héritage soviétique sous la perestroïka, le discours historique a évolué, pour finalement se cristalliser sur une version assez proche de l’interprétation soviétique dans les années 2000.

La Biélorussie est néanmoins le cas le plus extrême de réhabilitation et de glorification du passé soviétique et de la pierre angulaire de ce passé – la Grande Guerre patriotique. En effet, à l’époque soviétique poststalinienne, la Grande Guerre patriotique est progressivement devenue la clé de voûte de l’édifice mémoriel et identitaire biélorusse.

4Ainsi, nous nous proposons d’analyser la fabrication et la transmission d’un récit historique où la guerre est la référence pour l’ingénierie de l’identité nationale dans un pays qui construit une matrice identitaire binaire : d’une part, proche de la Russie et valorisant le passé soviétique, d’autre part, opposé à l’Europe de l’Ouest.

L’élaboration d’un lien identitaire reposant sur la mémoire de la guerre est l’élément vital de la légitimation de l’État biélorusse, indépendant depuis 1991, fortement lié à la Russie, et en confrontation permanente avec les pays de l’Union européenne – de la non-reconnaissance des résultats des élections et des sanctions économiques jusqu’à l’interdiction d’entrée sur le territoire des pays de l’UE pour les hauts fonctionnaires biélorusses.

5L’entreprise de construction identitaire en Biélorussie est très dynamique et omniprésente : l’éducation, la recherche et les publications, la toponymie et les médias sont mobilisés pour répandre le message identitaire officiel, essentiel pour la légitimité du régime politique actuel. Ces sources permettent d’analyser comment un événement controversé et destructeur a été articulé comme événement fondateur de l’histoire et pivot du discours historique et identitaire. Elles permettent de comprendre comment un relatif consensus a été imposé autour d’un événement qui divise et qui a été largement contesté sous la perestroïka.

Au-delà de la spécificité postsoviétique, la présente réflexion développe des éléments de connaissance sur l’articulation et la transmission de l’idée nationale et leur rôle dans la légitimation du système politique. Notre objectif est de comprendre les conditions et les instruments non seulement de la mise en récit du passé de la nation, mais aussi de la sélection des événements phares qui deviennent des marqueurs identitaires, et permettent de construire un lien avec la nation et son passé (Candau, 1998).

6La notion d’ingénierie nationale, plus inclusive que celle de construction nationale, interroge les pratiques des pouvoirs publics destinées à façonner l’identité nationale (Norman, 2004). La mise en place et la transmission du message historico-identitaire véhiculé par l’école y joue un rôle primordial. C’est pourquoi nous nous proposons d’interroger le message sur le passé et l’identité nationale que l’on trouve dans les manuels scolaires d’histoire.

Le passé, la mémoire et l’enseignement de l’histoire d’une nation

7Le système scolaire constitue un levier puissant pour former l’appartenance à une communauté stato-nationale et faire accepter l’ordre institutionnel, et les manuels scolaires s’avèrent un moyen efficace de transmission du récit historico-identitaire. Ainsi, c’est principalement le système éducatif qui prend en charge la construction identitaire vue comme le développement d’une certaine représentation du monde. Parmi la multitude de moyens de transmission du message identitaire (Brubaker, 2001), il est pertinent de retenir le système éducatif et notamment les manuels scolaires d’histoire, car les références relatives à l’identité nationale contenues dans ces manuels sont intelligibles et directes (Bassin, 2012). La mise en place d’un projet national est opérée par le système éducatif ; de même, la transformation des habitants d’un territoire en communauté nationale imaginaire (Anderson, 1983) exige un effort éducatif vaste, approfondi et continu. La mission de socialisation du système scolaire est concurrencée par d’autres vecteurs ; pourtant, l’école reste l’agent central de cet apprentissage, à la fois parce que la scolarisation est obligatoire en Biélorussie, et parce que le pouvoir politique, conscient de son efficacité, mobilise fortement cette ressource (Schissler, 2005). La politique du passé s’exprime, entre autres, à travers « le montage » (De Cock, 2009) des manuels scolaires d’histoire, qui transmettent un message systématique, relativement complet et continu de l’histoire de la nation depuis ses origines (Rousso, 1992).

8Les autorités politiques ont une vision claire du poids de l’enseignement de l’histoire dans la formation de l’identité des citoyens. À cet égard, les autorités politiques biélorusses, singulièrement conscientes du rôle de l’éducation historique dans le tissage des liens sociaux et identitaires, utilisent activement l’enseignement de l’histoire (Lečšenko, 2008) pour transmettre le message historico-identitaire.

L’intervention étatique dans l’écriture des manuels scolaires est matérialisée dans les instances de censure, telle que la Commission d’État chargée du contrôle de la littérature scolaire soumise à l’Administration présidentielle, créée en 1995 (Lukašenko, 2000). Sans approbation de la Commission, aucun manuel ne peut être édité et mis en usage dans les établissements scolaires, aucune interprétation contraire à la doctrine officielle ne peut figurer dans un manuel scolaire.

Le récit historique est ainsi considérablement dévié, car il est instrumentalisé pour légitimer le régime politique – tandis que des mécanismes de légitimation comme des élections transparentes ne sont pas en place.

La Grande Guerre Patriotique a l’époque soviétique

9En Biélorussie, l’intervention politique dans l’écriture de l’histoire, au cours du xxe siècle a affecté le fonctionnement autonome de l’historiographie et le contenu même du récit qu’elle produit, ainsi que les méthodes de recherche dans ces domaines. Le rôle de l’histoire en URSS a souvent été réduit à la production d’idéologèmes destinés à légitimer le pouvoir concentré entre les mains d’un parti politique.

En URSS, l’enseignement de l’histoire et les manuels scolaires se sont vu attribuer un rôle extrêmement important dans l’éducation marxiste des futures générations. La résolution « sur l’enseignement de l’histoire dans les écoles secondaires de l’U.R.S.S. », adoptée par le Comité central du P.C.U.S. le 16 mai 1934, stipulait que :

10

« l’enseignement de l’histoire ne doit plus se référer à des schémas abstraits de l’évolution de formations sociopolitiques, mais l’histoire de l’État soviétique doit être présentée d’une manière vivante et intéressante en évoquant les événements et les personnages historiques les plus importants. »
(Staline, 1934).

11L’enseignement historique avait un rôle majeur à jouer dans l’éducation patriotique. Les historiens-chercheurs et les enseignants d’histoire se sont trouvés sous la pression des autorités politiques.

12La Grande Guerre patriotique a progressivement été transformée d’événement tragique en événement glorieux en URSS (Tumarkin, 1995). La thématique de la souffrance est certainement présente dans le récit sur la guerre, mais elle est minorée par rapport au motif de la lutte héroïque et de la victoire glorieuse.

La Shoah fait partie des éléments liés à la souffrance minorés, « inaperçus » (Rudling, 2013) ou passés sous silence, tandis que la lutte des partisans est un des éléments héroïques mis en exergue.

La victoire est devenue un fait majeur pour l’histoire soviétique, un événement dont le peuple soviétique pouvait être fier, un événement qui a fait l’objet d’un « consensus imposé ».

Aucune interprétation alternative à celle d’épisode glorieux ne pouvait être acceptée. L’histoire de la seconde guerre mondiale et sa mémoire sont des sujets complexes et sensibles dans différents pays. Pourtant, la spécificité de l’interprétation soviétique de la guerre – que la Biélorussie actuelle perpétue –, est de marginaliser le récit des victimes et d’exclure toute remise en cause du caractère glorieux de la lutte du peuple soviétique.

La sacralisation de la guerre a débuté avant même sa fin : les premières publications sur la « Guerre patriotique du peuple soviétique » ont paru dès 1941 (Jaroslavskij, 1941) ; la collecte des objets pour le futur musée de la guerre a commencé en 1942. Après la victoire de 1945, une des publications rédigées par Staline « A propos de la Grande Guerre patriotique de l’Union soviétique » (Stalin, 1946) a renforcé cette sacralisation.

13L’importance donnée au système éducatif dans la transmission de l’image héroïque de la guerre est révélée par de nombreuses publications destinées aux écoles soviétiques : Comment organiser la leçon sur le thème de la Grande Guerre patriotique (Orlov, 1950), Le patriotisme dans l’enseignement de la Grande Guerre patriotique (Umrejko, 1970), La Grande Guerre Patriotique dans la conscience des peuples de l’URSS (Dombkovskij, 1975), La formation chez les élèves du rejet de l’idéologie bourgeoise dans l’étude du thème « La seconde guerre mondiale et la Grande Guerre patriotique du peuple soviétique » (Kalina, 1980).

Ces ouvrages insistent sur le refus de « mettre sur le même plan les batailles soviétiques et les batailles des alliés » (Orlov, 1950), proposent « d’organiser les débats avec les élèves après avoir leur fourni une base idéologique au préalable » (Umrejko, 1970), incitent à « trouver des contre-arguments aux mensonges bourgeois sur la guerre dans le manuel » (Orlov, 1950).

Les citations de Joseph Staline sont considérées comme des arguments forts dans les débats idéologiques et l’injonction de citer Joseph Staline est omniprésente dans ces ouvrages. L’objectif de l’enseignement sur la guerre est « d’affirmer la supériorité du modèle soviétique sur le monde occidental » (Orlov, 1950).

L’analyse de la guerre dans les ouvrages soviétiques est simple et binaire : d’un côté, les nazis méchants, qui « comme un troupeau de brigands » ont attaqué l’URSS, de l’autre les bons, les Soviétiques, qui « courageusement et héroïquement ont défendu leur mère Patrie » (Dombkovskij, 1975). Le déroulement de la guerre est présenté en quatre grandes étapes :

1, le début et la défense héroïque ;

2, le changement radical ;

3, la défaite des nazis ;

4, les sources de la victoire.

Parmi les sources de la victoire, « la très sage direction de Staline qui a organisé toutes les étapes et a mis au point tous les plans » est mise en exergue, et « la victoire de l’URSS dans la guerre est la victoire du système soviétique ». Le rôle du système éducatif qui « a préparé les héros de la victoire » est souligné (Dombkovskij, 1975). La Shoah n’a jamais été évoquée par un ouvrage soviétique, y compris édité en Biélorussie soviétique où cet événement était d’une ampleur non négligeable. Si le rôle de Joseph Staline a été minoré dans les discours historiques et politiques parus après 1956, cette victoire est restée la plus grande victoire soviétique.

14Il ne faut pas omettre le rôle spécifique de la « religion officielle » en URSS, le phénomène de « l’opium du peuple ». Alors que « le parti totalitaire professait une idéologie athée et matérialiste et combattait toutes les religions », « le bolchevisme a transformé l’idéologie en une doctrine dogmatique, le parti en une Église, le chef en une divinité terrestre » (Gentile, 2005).

Le même auteur voit dans la sacralisation de la politique une forme de légitimation du pouvoir : « le bolchevisme russe était la réviviscence d’idées et de traditions millénaristes russes mêlées au messianisme révolutionnaire marxiste ». Le matérialisme bolchevique est interprété comme un « ersatz de religion visant à offrir à l’humanité à la place de la foi perdue, une nouvelle croyance » (Gentile, 2005). Les rites liés à la victoire constituaient une part importante du fonctionnement de la religion officielle soviétique (Tumarkin, 1995).

15La mise en place du récit sur la guerre en Biélorussie soviétique s’est focalisée sur le mouvement des maquis, des « partisans ». Le choix de cet épisode peut s’expliquer par la volonté d’attribuer un caractère glorieux aux événements de la seconde guerre mondiale en Biélorussie où les événements héroïques, les grandes batailles par exemple, étaient très peu nombreux, mis à part la défense de la forteresse de Brest les premiers jours de la guerre.

La sacralisation institutionnalisée du rôle des partisans a commencé en 1950 avec la publication de l’ouvrage La lutte partisane de tout le peuple, par Laurentsi Tsanava. Avant la publication de cet ouvrage, il n’y avait que des références sporadiques au mouvement des partisans.

Son titre même est révélateur de la conception soviétique de la guerre : tout le peuple biélorusse a combattu les nazis dans les rangs des partisans, a soutenu les partisans et aucune nuance ou alternative n’est admissible. Le peuple biélorusse n’a pas été considéré comme une entité à part, mais uniquement en tant que partie de l’URSS.

L’auteur de l’ouvrage était ministre de la sécurité d’État de la Biélorussie soviétique entre 1946 et 1951, proche de Beria, un des dirigeants des représailles sous Staline. Les collaborateurs sont mentionnés sans données chiffrées, sans analyse et en termes à forte connotation idéologique : « Les chiens-écrivains nationalistes vendus et se prosternant devant les nazis ont composé des oeuvres nauséabondes et stupides pour servir comme des prostituées leurs maîtres, outrecuidants et écervelés » (Canava, 1950).

16De façon générale, l’histoire du peuple biélorusse est une histoire de guerres dévastatrices ; la Grande Guerre patriotique a entraîné une diminution d’un quart de la population totale de la Biélorussie et détruit largement l’économie de la Biélorussie soviétique. Les pertes humaines et économiques de cette guerre sont immenses. Les autres guerres ont également eu des conséquences lourdes pour le peuple biélorusse, comme par exemple la première guerre mondiale.

Néanmoins, c’est sur la Grande Guerre patriotique que l’historiographie soviétique a progressivement mis un accent particulier. Les pertes humaines et matérielles de la Biélorussie, qui a été la cible des premières attaques de l’armée nazie, sont parmi les plus lourdes de toutes les Républiques de l’URSS. Le régime d’occupation instauré par les nazis a été un des plus meurtriers en Europe (Chiari, 1998).

17Le mythe est un des mythes fondamentaux de la vision soviétique de l’histoire biélorusse. Le mythe de la « République des partisans » a été cultivé méthodiquement durant des années à travers la toponymie, les monuments, les parcs, les films et les ouvrages sur la guerre, à travers le système éducatif.

D’après l’historiographie soviétique, tout le peuple biélorusse a uni ses forces dans la lutte contre les nazis, notamment en rejoignant les brigades des maquis. Pour cette raison, Minsk a reçu le titre de ville héroïne en 1974, titre attribué aux douze villes soviétiques qui ont connu les plus importants combats durant la guerre.

Dans les années 1970, sous Brejnev, la sacralisation et l’héroïsation de la guerre ont débouché sur des actions de reconnaissance symbolique, comme les titres de villes héroïnes. Il n’y a pas eu de combats importants près de Minsk, mais c’est l’ampleur du mouvement des partisans en Biélorussie et la construction du discours glorieux de la guerre autour des partisans, qui a débuté dans les années 1950, qui ont valu ce titre à la capitale biélorusse.

18Plusieurs générations de Biélorusses ont assimilé que l’événement sacré et fondateur pour le peuple biélorusse est la Grande Guerre patriotique. Les villes et les villages biélorusses sont parsemés de monuments à la guerre. De nombreux établissements scolaires possèdent un musée de la guerre dédié aux vétérans « locaux » qui ont combattu pour défendre le quartier, le village, la ville.

La Grande Guerre Patriotique dans l’unique manuel d’histoire de Biélorussie de l’époque soviétique

19Pour illustrer la manifestation scolaire du mythe de la grande guerre, examinons l’unique manuel scolaire d’histoire de la Biélorussie, de L. Abetsadarski, édité en russe à l’époque soviétique. Dans le chapitre consacré à la seconde guerre mondiale, la description est limitée aux événements advenus sur le territoire soviétique, sans référence à ce qui se passait dans le monde.

Le chapitre débute avec l’assertion dogmatique suivante : « Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie a attaqué l’URSS. À l’appel du parti communiste, tout le peuple s’est levé pour la lutte contre les envahisseurs nazis » (Abecadarskij, 1968). Le sousparagraphe consacré au mouvement des maquis, « La guerre partisane de tout le peuple », occupe la moitié du chapitre sur la guerre, et ce mouvement est décrit en termes élogieux. Trois éléments sont mis en exergue.

Premièrement, la guerre des partisans était la guerre de « tout le peuple » biélorusse.

Deuxièmement, la direction du mouvement a été assurée par le parti communiste.

Troisièmement, le succès de la lutte des partisans est souligné, aucune mention des échecs ou des crimes des partisans n’est faite.

Les phrases tirées de cet unique manuel scolaire de la Biélorussie soviétique illustrent l’écriture soviétique de l’histoire des partisans : « Dès les premiers jours d’occupation, les travailleurs soviétiques en Biélorussie ont commencé la guerre de tout le peuple. Des brigades de partisans se créaient partout. Leur nombre augmentait tous les jours. L’organisateur du mouvement des partisans était le parti communiste » (Abecadarskij, 1968).

La construction sémanticostylistique du texte, ainsi que sa tonalité sont révélatrices. Les phrases courtes à caractère dogmatique répondent aux objectifs de la propagande soviétique, et cet accent dogmatique transforme les faits retenus en vérité ultime et indiscutable, alors que des critiques peuvent être formulées à l’égard de ces postulats. Ils fondent la lecture soviétique de la guerre, qui n’a pas été homogène entre 1945 et 1989, mais où domine le caractère fondamental de cet événement pour l’histoire soviétique.

La désacralisation de la Grande Guerre Patriotique sous la Perestroïka

20Après la chute de l’Union soviétique, l’histoire a été sollicitée pour argumenter et légitimer les projets politiques et identitaires nationalistes, diamétralement opposés aux projets soviétiques (Ioffe, 2004). De nouveaux manuels scolaires d’histoire ont été rédigés sur commande politique dans les pays postsoviétiques.

La plupart des républiques soviétiques ont procédé à un inventaire sélectif de leurs histoires, en cherchant les événements et faits historiques « utiles », mobilisables pour construire l’unité et l’identité nationales (Kuzio, 2006).

21La perestroïka et l’indépendance ont été une rupture par rapport à l’époque soviétique. La période de la perestroïka a connu une véritable révolution dans l’historiographie. Au milieu des années 1980, l’histoire s’est trouvée au centre des mutations sociales. La destruction des dogmes soviétiques a abouti à la recherche de « nouvelles vérités ».

Au moment transitoire de la perestroïka, les historiens étaient malgré tout considérés comme détenteurs de la vérité historique, donc ancienne et viable, ils étaient très sollicités lors des débats sociaux. La révision de l’histoire a abouti à un changement d’accent, de paradigmes et d’interprétation très profond. Les sujets sacrés de l’historiographie soviétique ont fait l’objet de nouvelles interprétations.

Ainsi, la Grande Guerre patriotique est un sujet qui a été considérablement réécrit. Le mythe autour du rôle dirigeant du parti communiste dans la victoire a été démenti. Le mythe de la lutte de tout le peuple a été également détruit : tout le peuple n’a pas combattu du côté de l’Armée rouge et des partisans. Les historiens ont révélé les faits liés à la collaboration, aux crimes perpétrés par les partisans, aux purges dans les rangs des officiers de l’Armée rouge. Les récits des victimes, des communautés oubliées par l’historiographie soviétique, comme le destin de la communauté juive, ont trouvé leur place dans l’historiographie des années 1990 (Luty, 2003).

Le caractère héroïque et glorieux de la guerre a été considérablement diminué. Ainsi, l’ouvrage de l’académicien spécialiste de l’histoire de la guerre Alexei Litvin, paru en 1991, s’intitule L’année 1941 – l’année tragique et héroïque. Le livre, édité par une spécialiste de la didactique de l’histoire, Neonilla Tsiganok, en 1993, La guerre connue et inconnue, résume l’approche de l’étude de la guerre sous la perestroïka où de nouvelles pages ont été découvertes, souvent peu glorieuses.

Le manuel d’histoire universelle pour la classe terminale (11e année de l’école secondaire) édité à Moscou en 1990 pour toutes les écoles secondaires soviétiques ne consacre qu’un chapitre de 4 pages (2 % de la surface rédactionnelle) aux « Questions de la seconde guerre mondiale ».

Deux sujets majeurs sont analysés : « le pacte germano-soviétique de 1939 », qui interroge la coresponsabilité du gouvernement soviétique, et « les leçons de la seconde guerre mondiale », où l’accent est mis sur la coalition antihitlérienne ; ces éléments étaient absents des manuels soviétiques avant 1990. Le chapitre ne possède aucune tonalité héroïque, mais interroge les actions du gouvernement soviétique, responsable de lourdes pertes humaines, surtout au début de la guerre (Levin, 1990).

22L’historien polonais travaillant sur l’histoire biélorusse Juri Touronak (Jerzy Turonek en polonais) a publié en 1993 l’ouvrage La Biélorussie sous l’occupation nazie qui porte sur la collaboration en Biélorussie. C’est une des pages douloureuses de la guerre que la perestroïka a révélées. Les historiens biélorusses Aliaksei Litvin (1993) et Aliaksandar Kavalenia (1994) ont également publié leurs recherches sur la collaboration, sur les unions de jeunesse calquées sur Hitlerjugend, sans tenter de désacraliser la guerre, mais en insistant sur la nécessité d’avoir une image complète de la guerre sans « taches blanches » (Favarel-Garrigues, 2015), ni « trous noirs » (Sahanovič 2001), ce qui était une exigence pour l’historiographie renouvelée d’un nouvel État indépendant. L’ouvrage représentatif de l’historiographie nationaliste des années de la perestroïka et du début l’indépendance : 100 questions et réponses de l’histoire de Biélorussie (Saverčanka, 1994), prétend résumer l’histoire biélorusse.

La Grande Guerre patriotique n’est pas mentionnée une seule fois dans le livre. L’événement fondateur de l’histoire soviétique ne figure pas parmi les événements historiques les plus importants que les Biélorusses doivent commémorer et respecter.

La désacralisation de la mémoire de la Grande Guerre patriotique était également guidée par cette idée : « Nos ennemis vivent comme des rois, et nous, vainqueurs, nous sommes dans la misère » (Tumarkin, 1995, p. 105). La situation économique désastreuse de la perestroïka a joué un rôle important dans le retour à l’héritage soviétique historique, politique et social en Biélorussie.

Comparée à la catastrophe économique de la perestroïka, la période soviétique était une période d’une relative prospérité. La thématique de la Shoah a été « découverte » et rendue publique sous la perestroïka et l’indépendance, ce qui était également un élément de prise de distance avec l’héritage historiographique soviétique et de rapprochement avec l’historiographie européenne. Le retour de l’interprétation soviétique de la guerre signifie de nouveau l’oubli de la Shoah.

23La comparaison de nombre de publications consacrées à la Grande Guerre patriotique à l’époque soviétique et sous la perestroïka illustre l’évolution de l’impact social du sujet. Le recueil bibliographique édité par la Bibliothèque nationale de Biélorussie en 1959 ne répertorie pas moins de 1 949 publications (livres, articles de presse, revues d’ouvrages, thèses de doctorat…) en histoire biélorusse éditées au cours des quinze années qui ont suivi la Grande Guerre patriotique.

Le recueil indique que plus de 60 % des publications sont consacrées à la Grande Guerre patriotique (Répertoire thématique, 1959). En 1992, le recueil bibliographique recense 1 843 ouvrages parus sur l’année 1991 (Antonava, 1992) et traitant des questions d’histoire nationale. L’accent mis sur la Grande Guerre patriotique dans les publications a considérablement diminué. Les ouvrages portant sur la Grande Guerre patriotique ne représentent plus que 30 % de la littérature historique, selon le recueil de 1992.

24Le deuxième volume de l’Encyclopédie de l’histoire de Biélorussie, paru en 1994, consacre un article de 12 pages, représentant 2,5 % de la surface rédactionnelle du volume, à la Grande Guerre patriotique dans le cadre de la seconde guerre mondiale. La présentation désacralisée de la guerre correspond à l’esprit de l’époque : l’article est factuel, sans aspects héroïques, analysant la responsabilité personnelle de Staline dans les échecs de l’Armée Rouge au début de la guerre. Le fait de considérer la Grande Guerre patriotique comme une partie de la seconde guerre mondiale était également un élément de désacralisation et de déconstruction du récit soviétique, exclusivement héroïque et centré sur les spécificités de la guerre en URSS (Encyclopédie, 1994).

25Sous la perestroïka, les forces nationalistes ont mis en avant la République populaire de Biélorussie qui a existé quelques mois en 1918 et qui est revendiquée par les historiens biélorusses en tant que premier État biélorusse. Le Grand-Duché de Lituanie, État médiéval dont la Biélorussie faisait partie, a été également réclamé en tant qu’héritage biélorusse. Les armoiries et le drapeau hérités du Grand-Duché de Lituanie sont devenus des symboles d’État de la Biélorussie indépendante en 1991.

Pour les Biélorusses, accepter les références historiques nationalistes lointaines – comme le Grand-Duché de Lituanie –, ou des projets nationalistes de courte durée – comme la République populaire de Biélorussie –, signifiait renoncer à la période soviétique en tant que référence historico-identitaire. Noircir totalement la période soviétique signifiait noircir toute la vie en URSS, se reconnaître en tant que perdant : « Si on nous vole notre victoire, c’est toute notre histoire qu’on nous vole » (Tumarkin, 2005).

La période soviétique a été et reste particulièrement appréciée par les Biélorusses. C’est durant la période soviétique que la Biélorussie paysanne, sans une seule université, avec un niveau de vie cinq fois inférieur à la moyenne de l’Empire russe, devient une République urbanisée et développée, ce qui est prouvé par les données statistiques du vingtième siècle.

26Les conditions de vie relativement favorables, plus confortables que toutes celles que les Biélorusses ont connues avant l’époque soviétique, ont déterminé l’appréciation positive et l’attachement à la période soviétique et à son apogée glorieux – la victoire dans la seconde guerre mondiale.

Le retour en force de la lecture soviétique de la Grande Guerre Patriotique

27Après la révision de l’héritage soviétique et de sa composante majeure, la Grande Guerre patriotique, à l’époque de la perestroïka, la Biélorussie a voté pour le retour au système soviétique, tout d’abord en 1994 en élisant un président défendant les acquis soviétiques et les liens avec la Russie, puis en 1995 en soutenant le retour aux symboles d’État soviétiques et au renforcement du pouvoir présidentiel lors du référendum initié par le président Loukachenko.

Les forces politiques arrivées en 1994 ont choisi la période soviétique comme référence historique légitimatrice pour plusieurs raisons. La perestroïka, liée à la recherche de l’histoire nationale, a coïncidé avec une période d’effondrement économique et de désarroi social, ce qui a laissé une ombre sur la renaissance nationale.

Dans la conscience des Biélorusses, l’éveil nationaliste du début des années 1990 est resté lié à une crise économique et sociale d’une ampleur très importante (Zaiko, 1999). L’idée nationale dans la version « nationaliste » du temps de la perestroïka a été abandonnée au milieu des années 1990 lors de l’élection d’A. Loukachenko en raison du contexte socio-économique.

La perestroïka et la chute de l’URSS ont été une période de crise profonde, car la Biélorussie soviétique, appelée « atelier d’assemblage » (Zaiko, 1999) de l’URSS, se trouvait à la fin du processus de fabrication qui impliquait différents acteurs économiques situés dans différentes républiques soviétiques, ces dernières représentant les débouchés pour les produits biélorusses. L’économie biélorusse était donc fortement dépendante des liens avec les républiques soviétiques, et la dislocation de l’URSS était synonyme de chute du système économique du pays.

L’idée de la renaissance nationale, du retour à la langue et à l’histoire nationales de la perestroïka et du début de l’indépendance, a été condamnée lors des élections présidentielles de 1994 parce que les nationalistes ont été rendus coupables des problèmes économiques et du chaos social dans la conscience des Biélorusses.

Ce n’est donc pas tant l’idée de la renaissance nationale elle-même qui a été remise en cause au milieu des années 1990, que l’usage qui en a été fait par les forces arrivées au pouvoir en 1994 dans un contexte social et économique spécifique. Il faut pourtant préciser que le récit historicoidentitaire officiel actuel mêle des spécificités de la Biélorussie au récit soviétique dominant, où les particularités nationales sont minorées par rapport aux liens géopolitiques et historiques avec la Russie.

28Dès 1995, l’intrusion politique brutale dans le fonctionnement du système éducatif a commencé avec la mise en place de la commission d’État qui contrôle la rédaction des manuels scolaires. D’innombrables rouages introduits dans la procédure de rédaction des manuels étouffent toute velléité d’aller à l’encontre de la conception officielle de l’histoire.

L’intervention politique dans l’histoire : la commission d’état, instrument de contrôle de l’écriture des manuels scolaires

29La création de la commission d’État responsable du contrôle de l’édition de la littérature pédagogique dans le domaine des sciences humaines et sociales, par ordre présidentiel du 24 août 1995 (Décret du président de la République de Biélorussie no 286) et soumise directement à l’administration présidentielle, a marqué une nouvelle étape dans l’écriture de l’histoire biélorusse. Cette structure répond à l’aspiration du pouvoir politique de contrôler l’histoire scolaire. Son but est d’encadrer et de contrôler directement la rédaction de la littérature pédagogique. Les dix membres de la commission sont désignés par l’administration présidentielle.

30La commission est l’instance suprême qui donne un verdict sur les manuscrits des manuels et des livres du maître. Avant d’être visé par la commission, un manuscrit doit passer de nombreuses étapes de contrôle et de révision, étapes résumées dans le schéma suivant.

 
 
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31Au début, le manuscrit subit deux expertises au sein de l’Institut de l’éducation rattaché au ministère de l’Éducation. Dans le cas où les conclusions générales de ces deux premières expertises sont positives, le manuscrit peut avoir la chance d’être considéré par les instances supérieures. Les experts désignés par l’Institut veillent aux qualités didactiques et à l’idéologie adoptée par l’auteur. S’il s’agit d’un manuscrit qui possède un minimum de qualités pédagogiques et qui n’est pas ouvertement opposé à l’idéologie officielle, il obtient l’approbation de la première instance. Le travail des experts est rémunéré seulement pour les deux premières étapes de l’expertise.

32L’étape suivante est celle de l’expertise et des délibérations au sein de la section des supports pédagogiques en histoire du ministère de l’Éducation. Des sections identiques existent pour la littérature scolaire de toutes les disciplines et elles veillent à la correspondance avec le programme officiel et aux qualités didactiques du manuscrit ainsi qu’à la vision du monde exposée par l’auteur dans son livre. Le manuscrit est soumis à de nouveaux experts et s’il y a des points à retravailler, il est retourné aux auteurs pour qu’ils y apportent des corrections. Les fonctionnaires du ministère savent quels points il faut « polir » pour que le manuscrit puisse être analysé d’abord par le présidium du conseil scientifique du ministère de l’Éducation, et ensuite, par la commission.

33Après l’approbation de la section du ministère, le manuscrit est soumis à l’expertise du présidium du conseil scientifique du ministère de l’éducation. Ses membres sont désignés par le ministère de l’Éducation et il est présidé soit par le ministre de l’Éducation, soit par son adjoint. Avant la délibération au sein du conseil, le manuscrit est soumis à l’expertise des membres de la commission, et d’après les règles non écrites, leur opinion a un « poids » important lors de la délibération.

C’est le conseil scientifique qui donne le plus grand nombre de verdicts négatifs aux manuscrits. Cela paraît logique, parce que l’étape suivante est la commission qui doit considérer et prononcer la sentence définitive quant aux manuscrits. Il faut dire que la commission n’existe que pour les disciplines politiquement importantes comme l’histoire universelle, la géographie, la littérature biélorusse – et la plus débattue – l’histoire de la Biélorussie. Ce sont les disciplines scolaires les plus polémiques et politisées, le pouvoir politique les contrôle donc avec une vigilance particulière.

34Pendant toute la procédure, les séances du Conseil scientifique et de la Commission sont les seules étapes où les auteurs sont convoqués pour pouvoir donner des explications, répondre aux questions et défendre leurs points de vue. Le dossier du manuscrit considéré par la Commission comprend près de dix conclusions d’experts, les réponses des auteurs sur les corrections faites en fonction des objections, les procès-verbaux de toutes les séances de toutes les instances qui ont analysé le manuscrit. La Commission prononce la sentence finale. Si le manuscrit obtient son approbation, le ministère envoie le manuscrit à l’édition en précisant le nombre d’exemplaires de manuels et de livres du maître à éditer.

 
La guerre dans les manuels scolaires après 1995

35En 2004, quand la Biélorussie a fêté les soixante ans de la libération, un cours spécial sur la Grande Guerre patriotique a été introduit pour la classe terminale (la 11e année) de l’école secondaire. Un manuel spécifique a été édité comme appui pédagogique de ce cours (Kovalenja, 2004). La préface du manuel est rédigée par le président biélorusse Alexandre Loukachenko, historien de formation, qui dit :

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Certains pseudo-chercheurs essaient de “réécrire” l’histoire de la Grande Guerre patriotique, diminuer le rôle de nos grands-pères, réhabiliter les traîtres, les serviteurs des nazis. La jeunesse est la cible principale de ces mensonges. J’ai confiance en votre esprit clair, votre âme pure et votre honnêteté qui vous permettra de distinguer la vérité et le mensonge. Tous les peuples cherchent dans le passé une source capable d’affermir leurs forces spirituelles. Les vivants ont besoin de la mémoire pour construire la journée de demain en regardant la journée d’hier. Connaître l’histoire de la Patrie est un devoir sacré de chaque citoyen. Le patriotisme est le fondement du courage et de l’héroïsme grâce auxquels le peuple biélorusse a survécu à toutes les épreuves de la guerre et a défendu son indépendance.

(Kovalenja, 2004, p. 3.)

 

37Ce livre pour le cours spécial sur la Grande Guerre patriotique est l’unique manuel scolaire biélorusse à mentionner la Shoah dans une courte phrase qui n’explique aucunement cette tragédie : « L’extermination des Juifs par les Nazis durant la seconde guerre mondiale est connue sous le nom de la Shoah. » (Kovalenja, p. 83) Silence ou présentation partielle et insuffisante sont des stratégies de narration de la Shoah héritées de la période soviétique.

38Les réécritures du discours sur le passé ont considérablement affecté le récit historique scolaire. Nous avons évoqué les complexités d’analyse de la collaboration sous la perestroïka ; les autorités politiques d’aujourd’hui veulent que les sujets complexes comme la collaboration ne soient plus mentionnés dans les manuels d’histoire, comme à l’époque soviétique. Sous la pression politique, les auteurs de manuels ont dû réduire les explications de ce phénomène complexe à deux phrases qui ne l’éclaircissent aucunement dans l’édition de 1997 :

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« Sous la pression du régime d’occupation, une petite partie de la population a collaboré avec l’administration nazie, voire a rejoint l’armée des envahisseurs pour lutter contre le bolchevisme. Ces personnes, appelées collaborateurs, ont trahi leur peuple pour servir l’ennemi »

(Sidarcu, 1997, p. 54).

 

40Au fil des années, le manuel a subi des modifications qui ont affecté son contenu et son vocabulaire. Dans l’édition de 2005, le terme de « collaboration » n’est même pas mentionné.

41La lutte héroïque du peuple soviétique contre les nazis est mise en exergue, et cet événement historique est élevé au rang d’événement fondateur de l’histoire du peuple biélorusse. Les couvertures de plusieurs manuels présentent les monuments évoquant la guerre et la victoire dans la guerre.

Les illustrations héritées de la période soviétique, notamment les posters de propagande – « La mère Patrie appelle », « Soldat, protège ta Patrie Biélorussie » sont de retour, après avoir été retirés sous la perestroïka. Le manuel d’Evgueni Novik pour la 11e année présente une vision de tradition soviétique binaire et simpliste de la guerre.

D’un côté, il y a « les méchants » : l’Allemagne nazie, qui « ayant bafoué le pacte de non-agression du 23 août 1939 a perfidement attaqué l’URSS ».

De l’autre il y a « les bons » Soviétiques personnifiés par Staline dont le portrait figure dans le manuel. « L’URSS a été obligée de durement centraliser l’administration du pays. Le 23 juin 1941 a été créé le quartier général, avec J. Staline à sa tête. »

Le pacte de non-agression est mentionné dans la phrase citée. Aucune précision sur le protocole secret, ni sur la coresponsabilité du gouvernement soviétique, ne figure dans le texte, aucune critique à l’égard des Soviétiques ou de J. Staline. Il y a deux tendances reflétées dans les titres de paragraphes et le vocabulaire : d’une part « L’héroïsme et le patriotisme du peuple soviétique », « La lutte héroïque de tout le peuple », d’autre part la « Politique du génocide » et la « brutalité des envahisseurs inhumains ».

Le volet didactique est fidèle à la tradition soviétique : les questions demandent de restituer les données factuelles fournies dans le texte du manuel, sans réflexion ou esprit critique : « Qu’est-ce que le plan “OST” ? », « Décrivez le régime d’occupation », « Quelles étaient les formes de lutte du peuple biélorusse contre les occupants allemands ? », « Analysez le rôle du parti communiste dans l’organisation de la lutte contre les hitlériens », « Quand les premières brigades de partisans ont-elles été créées ? Nommez leurs dirigeants », « Quels étaient les objectifs des partisans ? », « Donnez les exemples qui prouvent que la lutte contre les occupants fascistes sur la terre biélorusse était la lutte de tout le peuple. » (Novik, 2012).

Le cahier d’exercices qui complète le manuel propose de rédiger un essai pour identifier « les causes et les leçons historiques de la victoire du peuple soviétique dans la Grande Guerre patriotique », de donner « une appréciation à la “théorie raciale” des nazis du point de vue de la morale universelle » (Krasnova, 2015).

Conclusion : Au-Delà des Manuels

42La Biélorussie a souvent été qualifiée de République « la plus soviétique de l’URSS» (Karbalevič, 1999). Un quart de tous les monuments à Lénine érigés en URSS se trouvent en Biélorussie et sont encore intacts de nos jours, y compris devant la Maison du gouvernement (Manaev, 2000). En Biélorussie, après la proclamation de l’indépendance en 1991, le drapeau blanc-rouge-blanc, drapeau du Grand-Duché de Lituanie, est devenu le drapeau de la République de Biélorussie.

En 1995, après l’élection du président Loukachenko qui défendait l’héritage soviétique et les liens avec la Russie, à la suite du référendum, ce drapeau nationaliste a été remplacé par le drapeau de la Biélorussie soviétique, légèrement modifié. Ainsi, la Biélorussie est le seul État postsoviétique à avoir réintroduit les symboles d’État soviétiques.

43Au-delà des manuels scolaires, les vecteurs de la mémoire du soviétisme dans la société biélorusse sont nombreux et divers. Le quotidien principal du pays, qui a ajouté un second titre, La Biélorussie d’aujourd’hui, au titre hérité de la période soviétique, La Biélorussie soviétique, comporte plusieurs sous-rubriques consacrées à la mémoire de la guerre dans le cadre de la rubrique hebdomadaire « La grande victoire » :« La guerre par les yeux des témoins », « La mémoire de la guerre ».

Le quotidien soutient le projet de création d’une association de défenseurs de la vérité et de la mémoire de la Grande Guerre patriotique dont l’assemblée constituante doit se tenir en avril 2016 à Minsk.

44Les très nombreuses publications sur la guerre ont retrouvé leur caractère sacré et intouchable comme à l’époque soviétique. Le fait que la plupart des publications sont en russe est également une preuve du retour de l’héritage soviétique. Après le référendum de 1995 déjà mentionné, la Biélorussie a introduit deux langues d’État – le russe et le biélorusse.

C’était la matérialisation du retour à l’époque soviétique, la condamnation de l’héritage nationaliste et de la langue biélorusse. Les auteurs qui ont étudié les éléments peu glorieux de la guerre, comme la collaboration, abandonnent leur recherches sur ces sujets, et même s’ils arrivent à les publier, c’est toujours à la marge des recueils de publications et en insistant sur le caractère minimal, marginal du phénomène de la collaboration.

Les publications actuelles sont toutes des apologies de la guerre et « la guerre contre le vol de notre victoire » (Narotchnitskaja, 2008), (Ermalovič, 2015), (Skikevič, 2010)… Alexei Litvin salue « le consensus qui existe dans la société biélorusse autour de la mémoire de la guerre » (Litvin, 2015), position discutable autour de ce « consensus », imposé, officiel et superficiel, qui n’est pas un véritable consensus, fruit de débats complexes dans la société.

45Les publications La guerre et l’identité (Kisilev, 2015) ou Le rôle de la Grande guerre Patriotique dans la formation de l’identité biélorusse (Skikevič, 2010) insistent sur le caractère consensuel de la mémoire de la guerre et le rôle majeur de la guerre pour l’identité biélorusse.

46Le pouvoir biélorusse continue la tradition soviétique de soutien à la production de films consacrés à la guerre : d’importants investissements publics ont été réalisés en 2010 pour financer les films Forteresse de Brest (Alexandre Kott, 2010), Boomerang (Alexandre Alay, 2011), entre autres. Les films sont également utilisés pour discriminer les versions alternatives de la guerre. Le film La haine. Les enfants du mensonge, représentant de manière très partiale et très biaisée l’usage des symboles biélorusses nationalistes par les nazis et leurs collaborateurs pendant la Grande Guerre patriotique, est diffusé systématiquement par la télévision biélorusse.

L’articulation discursive opérée par le pouvoir en place désigne l’opposition politique, qui puise sa légitimité dans l’histoire « nationaliste », de traîtres et d’héritiers des collaborateurs (Lukašenko, 2003). De tels raccourcis binaires – traîtres (opposition, nationalistes) contre héros libérateurs (pouvoir en place défendant la mémoire de la guerre, l’héritage soviétique et les liens avec la Russie) – sont des sources de légitimation du pouvoir biélorusse et de discrédit de l’opposition politique.

47La Biélorussie a ainsi assimilé le message des autorités soviétiques sur le rôle fondamental de la guerre pour la construction du récit historique, de la mémoire et de l’identité nationale (Marples, 2014).

L’aspect glorieux et valorisant du choix des événements mobilisés dans la construction des liens d’identification à la nation soviétique est très important, comme le notent de nombreux chercheurs, dont Timothy Snyder : « La mémoire nationale est un moyen d’organisation du passé permettant de préserver la dignité du groupe avec lequel nous nous identifions et de renforcer notre fierté en tant qu’individus » (2002, p. 105.)

48Une recherche menée dans le cadre d’un projet européen sur la perception des pays-acteurs dans la seconde guerre mondiale [2]

 

Le projet réalisé dans le cadre du programme COST dans 9 pays… par les étudiants montre la spécificité de la situation en Biélorussie par rapport aux autres pays d’Europe. L’étude a montré que les étudiants biélorusses considèrent l’URSS comme héros de la seconde guerre mondiale à 98 %, alors que dans d’autres pays européen ce taux ne dépasse pas 50 %.

L’Allemagne est considérée comme « scélérat » à 94 %. L’appréciation positive et sans nuance du rôle de l’URSS en tant que héros, malgré la désacralisation et les contestations de son rôle dans la guerre sous la perestroïka et en dehors de Biélorussie, peut être attribuée au travail de promotion de l’idée positive et fondamentale de la victoire et du rôle positif de l’URSS dans cette guerre.

Les étudiants biélorusses se distinguent également par une vision binaire de la guerre : il y a le héros et le vilain, sans débat et sans nuance, ce qui correspond au modèle identitaire simpliste et réducteur promu par les autorités en place, auxquel les étudiants, censés être aptes à une réflexion critique et nuancée, souscrivent majoritairement. En conclusion, la vision spécifique de la guerre patriotique promue par les autorités biélorusses contribue au détachement de la société biélorusse par rapport aux sociétés ouest-européennes.

Notes
  • [1]
    C’est en ce sens que sera utilisé le terme « guerre » dans la suite de cet article.
  • [2]
    Le projet réalisé dans le cadre du programme COST dans 9 pays européens a porté sur la perception des rôles des principaux acteurs (URSS, Allemagne, Royaume-Uni, France...) dans la seconde guerre mondiale : « héros, scélérat, bouffon »… Le questionnaire destiné aux étudiants en histoire et en psychologie avait pour objectif de différencier la perception par les spécialistes en histoire (étudiants en histoire) et les non-spécialistes (étudiants en psychologie).
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