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Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) - AgoraVox le média  citoyen

C'était en 1944...

Aujourd’hui, des voix diverses se lèvent à gauche pour demander la gratuité des masques devenus obligatoires. Avec un argument qui, du moins pour ses défenseurs, semble imparable : « ce n’est pas aux familles de payer le coût de la pandémie ». On notera la ressemblance avec l’argument utilisé par Valérie Pécresse pour refuser une augmentation des tarifs des transports franciliens : « ce n’est pas aux franciliens de supporter le coût de la crise ». Et ce même raisonnement remonte de tous les étages de la société. Chaque catégorie trouve que « ce n’est pas à moi de payer ». Ce qui suppose qu’il y a quelque part dans notre univers quelqu’un, qu’on ne désigne que par antiphrase, qui est censé payer pour nous.

Qui est ce quelqu’un ? Si ce n’est ni aux familles, ni aux franciliens, ni aux restaurateurs, ni aux intermittents du spectacle, ni aux enseignants, ni aux dresseurs de phoques – le raton laveur n’a rien demandé pour l’instant, mais ça va venir – de payer, c’est à qui ?

Qui aura le lourd privilège de devoir « payer pour la crise » ? La réponse est, bien évidemment, l’Etat-qui-doit-tout, la vache à lait universelle. Paradoxalement, de l’extrême gauche, qui ne jure que par la décentralisation et la fin de la « monarchie présidentielle », à la droite libérale qui rend culte au marché, tout le monde veut amaigrir l’Etat, échapper à son autorité, réduire son poids. Sauf, bien entendu, quand il s’agit de payer. Lorsque les choses vont mal, libéraux et antilibéraux, gauche et droite, patrons et ouvriers, pauvres et riches, tout le monde tend la sébile. Et s’indigne hautement lorsque l’argent n’arrive pas, parce que, vous comprenez, « ce n’est pas à nous de payer ».

Ce comportement est puéril. C’est celui de l’enfant qui croit encore à la toute-puissance paternelle pour arranger tous les problèmes. Il est grand temps de prendre conscience que l’Etat, c’est nous. Ou pour être plus précis, l’Etat n’est que le bras armé de la collectivité nationale : il n’agit que par notre volonté collective, et avec les moyens que nous lui accordons. Il y a quelque ironie à retrouver ceux-là même qui exigent à tout va la réduction de la dépense publique reprocher à l’Etat de ne pas avoir fait des stocks de masques, ceux-là même qui ont voté le transfert des pouvoirs et des budgets de l’Etat à Bruxelles ou aux collectivités locales reprocher à l’Etat son « impuissance ».

Oui, tout a un coût dans ce bas monde. Rendre les masques « gratuits » à la distribution n’implique pas que les familles n’en supporteront pas le coût : seulement, qu’elles le supporteront par le biais de leurs impôts. Et que le coût qu’elles supporteront sera sans rapport avec leur consommation réelle – ce qui ne pousse pas à faire attention pour réduire cette consommation au minimum nécessaire. Le masque gratuit, c’est le gâchis assuré.

Il est grand temps d’assumer le fait que la pandémie va couter de l’argent. Beaucoup d’argent. Et pas que de l’argent : des gens auront perdu qui son travail, qui son commerce, qui une personne chère. Ce n’est pas une simple reprise qui nous attend, c’est une reconstruction. Et que « ce sera à tout le monde » de payer. Il faudra pendant des années se serrer la ceinture, travailler plus dur, faire preuve de créativité.

Ceux qui racontent que la solution viendra d’ailleurs, de l’argent magiquement déversé sur nous par la fée Europe nous trompent : tout ce que l’UE accordera devra être remboursé tôt ou tard et avec les intérêts. Ceux qui nous expliquent qu’on pourrait redresser le pays grâce à la planche à billets se trompent. Il n’y a pas de magie en économie, et tôt ou tard on retombe sur l’économie réelle : les machines, les hommes, les moyens matériels qu’on consacrera à la reconstruction de notre économie doivent être retirés à d’autres domaines, à d’autres poursuites. La planche à billets peut permettre d’altérer la distribution des moyens matériels, elle n’en fabrique pas.

Les argumentations du genre « ce n’est pas ma faute si le virus est arrivé » sont indignes d’un peuple adulte. Nous subissons quotidiennement des dommages qui ne sont pas « notre faute » et qu’il nous faut pourtant supporter, de la même manière que nous bénéficions de petits miracles quotidiens qui ne tiennent nullement à notre mérite, et dont nous profitons quand même. Si le pneu de votre voiture vous lâche, si vous déchirez votre jean en tombant dans la rue, « ce n’est pas votre faute » mais vous payez la réparation quand même. La nourriture est aussi indispensable que les masques, et rares sont ceux qui imaginent la rendre gratuite – et le moins qu’on peut dire est que lorsque cela a été essayé les résultats ont été mitigés, pour ne pas dire désastreux (1).

Quant à l’argument « ce n’est pas ma faute si l’Etat a décidé de confiner », il est tout aussi irrecevable. Dans la gestion de cette pandémie, l’Etat a géré, bien ou mal. Il nous appartiendra en tant que citoyens de juger l’action de nos élus, et de les censurer si nous trouvons qu’ils ont mal agi. Mais en attendant, c’est nous qui les avons mis là, c’est à nous de supporter collectivement le coût de leur action.

Un ami, ancien préfet qui a vécu les premiers mois de la pandémie dans sa préfecture, me racontait combien l’atmosphère aujourd’hui rappelait plutôt l’effondrement de 1940 que l’union sacrée de 1914. Pour le dire schématiquement, ce qu’il décrit c’est la faillite d’une bonne portion des élites, du public comme du privé. Il m’a parlé de gens plus intéressées à trouver des coupables que des solutions, de se défausser plutôt que de prendre leurs responsabilités. Bien entendu, la situation est aujourd’hui moins dramatique qu’elle ne l’était au début des deux guerres mondiales.

Mais la comparaison n’est pas sans mérite : nous sommes devant un évènement qui touche l’ensemble des citoyens, et qui risque de mettre par terre des pans entiers de notre système productif, d’altérer profondément le fonctionnement de nos institutions, non seulement par ses effets propres, mais parce qu’il s’attaque à un système dégradé par trente ans de politiques libérales-libertaires dont les effets ont pu passer inaperçus, occultés par le discours européiste.

Le véritable débat aujourd’hui, comme en 1945, devrait être celui de la répartition de l’effort à accomplir et de son orientation, et non une réaction frileuse ou chaque groupe prétend que « ce n’est pas à lui » de payer. Il faut assumer – et quand je dis « il », je pense surtout à nos classes politico-médiatiques, à tous ceux qui « font » l’opinion – le fait que nous allons tous devoir nous serrer la ceinture. Les discours du genre « il n’y aura pas d’augmentation des impôts » tout en affirmant que les services seront maintenus est non seulement mensonger, il est néfaste. Tôt ou tard, il faudra augmenter les impôts ou réduire les services pour pouvoir faire face. Dire le contraire revient à prendre les citoyens pour des enfants, et à encourager donc une mentalité publique puérile.

C’est le contraire qu’il faut faire : nous avons besoin d’un corps civique adulte, et pour le rendre adulte il faut lui tenir un langage de vérité. Il faut parler d’effort, quoi qu’en disent les conseillers en communication. Cela suppose, il est vrai, une rupture avec le discours hédoniste devenu dominant à la fin des années 1960 et qui aujourd’hui s’impose dans le champ politique. Cette rupture est possible à condition qu’elle soit intelligente. Faire du Fillon en prônant le sacrifice au nom d’un projet purement comptable ou d’une exigence morale n’a aucun sens, et ce discours sera rejeté dans l’opinion à juste titre. Mais l’effort sera accepté je le pense s’il est demandé au nom d’un projet de société cohérent où chaque groupe social s’y retrouve ne serait-ce qu’un peu. C’est ce projet collectif qu’il nous faut aujourd’hui construire, ce qui suppose de retrouver un compromis qui rende possible un récit commun.

Cet appel au compromis pourra étonner certains de mes lecteurs, qui connaissent ma filiation intellectuelle. Je me dois de les rassurer : je n’ai nullement renoncé à la lutte des classes. Ce que je dis, c’est que dans le contexte particulier dans lequel nous sommes il est possible de définir, comme en 1945, un intérêt commun aux différentes classes sociales, celui d’éviter que le pays sombre, que la société se délite, que la France perde sa place dans le concert des nations.

La crise a révélé l’étendue des dégâts de quarante années de politiques libérales : la fragilisation de notre système productif sous les effets de la « concurrence libre et non faussée », la faiblesse d’un Etat dont on a raboté systématiquement les moyens d’action, les incohérences de notre système de santé mais aussi la dégradation du « vivre ensemble ».

Ces dégâts, dont souffrent aujourd’hui surtout les couches populaires, commencent sous l’effet de la pandémie à être visibles pour une partie de la bourgeoisie et des classes intermédiaires. Il y a donc, comme en 1945, une fenêtre d’action commune. Je dirais même qu’il y a urgence : sans un projet collectif qui partage justement les coûts de la pandémie, le discours « ce n’est pas à moi de payer » alimentera l’atomisation de la société en « communautés » concentrées dans la défense de leurs propres intérêts.

Si les organisations politiques s’attelaient à l’élaboration d’un projet collectif dans l’esprit du Conseil national de la Résistance plutôt qu’à s’égosiller sur le mode « ce n’est pas à mes électeurs de payer », on aura déjà fait un grand pas dans la bonne direction. Reste à savoir s’il y a dans la société – et notamment chez le bloc dominant – une conscience suffisante du péril dans lequel nous sommes et de l’intérêt de resserrer les rangs. Lorsqu’on voit à quel point la société est polarisée, on se dit que ce n’est pas gagné…

Descartes

(1) L’expérience soviétique du pain « gratuit » (en pratique, très lourdement subventionné) est de ce point de vue éclairante : les paysans achetaient du pain pour nourrir les cochons, puisqu’il était beaucoup moins cher que le fourrage. Un comportement individuel parfaitement « rationnel » qui conduit à une aberration économique. C’est pourquoi la gratuité ne fonctionne bien que dans les domaines où les individus n’ont pas le contrôle sur la quantité consommée. Ainsi, par exemple, l’air qu’on respire est gratuit et cela ne conduit pas à une surconsommation : chacun ne prend spontanément que la quantité dont il a besoin…

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