Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La caravane de la France Insoumise à Roubaix | Parti de Gauche – Cercle de  Roubaix-Tourcoing

Le destin poli­ti­que de Jean Luc Mélenchon s’est achevé le 23 avril 2017 au soir, au moment de la pro­cla­ma­tion des pre­miers résul­tats. Jean Luc Mélenchon vient de gagner et pour­tant il s’exprime comme un battu et va com­men­cer à démo­lir métho­di­que­ment ce qui avait été cons­truit au cours des der­niers mois et qui s’était cris­tal­lisé sur son nom. Avec 19,58 % des suf­fra­ges (plus de 7 mil­lions d’électeurs ont voté pour lui), il talonne François Fillon et n’est qu’à 600 000 voix de Marine Le Pen. Personne n’aurait ima­giné ce résul­tat quel­ques mois plus tôt. Les plus opti­mis­tes le voyaient à 14 ou 15 % et pen­dant un moment Benoit Hamon le dépas­sait. Ce résul­tat est dû à deux fac­teurs : la très bonne cam­pa­gne menée par un Mélenchon au mieux de sa forme et l’effon­dre­ment du can­di­dat socia­liste Benoit Hamon dont on peut se deman­der si l’appa­reil du PS ne l’avait pas dési­gné à cette fonc­tion pour gêner le moins pos­si­ble le vrai can­di­dat « socia­liste », Emmanuel Macron.

La bonne cam­pa­gne menée par Mélenchon repo­sait sur deux piliers. D’abord, un répu­bli­ca­nisme puis­sam­ment réaf­firmé sur tous les plans et avec ses sym­bo­les : la ré appro­pria­tion de la Marseillaise et du dra­peau tri­co­lore lais­sés jusque là au FN. Ensuite la défense des tra­vailleurs, sur­tout des sala­riés. Jean Luc Mélenchon sem­blait réno­ver la figure de Jaurès en envoyant bala­der un cli­vage droite-gauche des plus confus. Il renouait ainsi avec cet électorat « de gauche » tra­di­tion­nel, socia­liste, mais aussi com­mu­niste, qui lui per­met­tait peu à peu de dépas­ser Hamon dans les son­da­ges et de talon­ner les trois can­di­dats du sys­tème. Mais plus, il rega­gnait une part des électeurs du FN démo­ra­li­sés et déso­rien­tés par les erre­ments des partis de « gauche ». Ainsi, après la dérive de la vieille social-démo­cra­tie deve­nue un simple appen­dice des partis bour­geois, la pos­si­bi­lité s’offrait de la recons­truc­tion d’un vaste mou­ve­ment poli­ti­que, fondé sur les clas­ses labo­rieu­ses et apte à redon­ner tout son sens à la vieille for­mule de la répu­bli­que sociale. La véri­ta­ble vic­toire de LFI était là, dans cette poli­ti­sa­tion nou­velle et ce pas réel en avant qui venait d’être accom­pli.

Jean Luc Mélenchon à contre courant

A l’opposé des pers­pec­ti­ves que lui offrait l’épreuve électorale, le can­di­dat de LFI appa­rais­sait à la télé­vi­sion, les traits tirés, la mine de mau­vais jours, et com­men­çait pas annon­cer sa défaite : « le résul­tat n’est pas celui que nous avions espéré », dit-il, avant de pour­sui­vre en lais­sant enten­dre que le résul­tat réel n’est pas celui qui est annoncé, bref qu’on lui a volé la vic­toire. Il se voyait déjà pré­si­dent de la République. On dit que le secré­taire géné­ral de l’Élysée ainsi qu’un « gou­ver­ne­ment de l’ombre » étaient déjà nommés !

Le fait qu’il ait pu ima­gi­ner être vain­queur indi­que le degré méga­lo­ma­nia­que atteint par le chef de la FI. S’il avait devancé Marine Le Pen tous les partis auraient fait bloc der­rière Macron, mais cela semble lui échapper. Comme lui échappe sur­tout le carac­tère anti démo­cra­ti­que d’une élection dans laquelle un électeur sur deux boude les urnes et dans laquelle le vain­queur ne ras­sem­ble qu’a peu prés 20% du corps électoral. Dans les mêmes condi­tions donc, Mélenchon aurait été légi­time là où Macron est frappé du sceau de l’illé­gi­ti­mité compte tenu le résul­tat issu des urnes. Début d’aban­don des prin­ci­pes ?

Jean Luc Mélenchon adepte de Macron

La stra­té­gie du can­di­dat Macron en 2017 -qu’il va nous rejouer pour 2022- repose sur la pré­sence de Marine Le Pen :

  • « Entre l’extrême droite et la démocratie que je représente, le choix me sera favorable ».

Voilà en gros ce que pense le pré­si­dent de la République, conforté en cela par une série de gau­chis­tes -qu’on retrouve aujourd’hui au sein de la FI- pour qui l’ennemi pre­mier est le fas­cisme « lepé­niste » qui frappe à la porte.

C’est en réa­lité Jean Luc Mélenchon qui a conforté dés le début cette posi­tion, met­tant au second plan la poli­ti­que réelle pro­po­sée et menée par Emmanuel Macron, qui n’a stric­te­ment rien à envier aux pro­po­si­tions du FN.

A second tour des pré­si­den­tiel­les, Mélenchon s’est fendu d’un « j’irai voter et je ne vote­rai pas Le Pen » , ce qui veut clai­re­ment dire en absence de pré­ci­sion « j’irai voter Macron ». Mélenchon était ici dans la lignée de son « tout sauf Le Pen » qui lui ser­vait de vade mecum depuis plu­sieurs années quand il était désem­paré. On se sou­vient de la ren­contre sur vieux port de Marseille avec Macron où le FN sera le pré­texte à une ren­contre pour le moins impro­ba­ble. On se sou­vient aussi qu’en 2012, après ses 11 %, Jean Luc Mélenchon était allé se pré­sen­ter dans le Pas-de-Calais à Hénin-Beaumont. Marine Le Pen avait fait deux fois plus de voix que lui alors éliminé du second tour, devant s’effa­cer devant Philippe Kemel, lequel sera élu contre Marine Le Pen. La stra­té­gie mit­ter­ran­diste, inven­tée en 1983-84, agiter l’épouvantail Le Pen pour se faire élire non sur sa ligne, mais contre Le Pen, avait de toute évidence fait son temps.

Revenons à 2017. Après avoir douché ses par­ti­sans et ses électeurs, Mélenchon affir­mait pour les légis­la­ti­ves qu’il fal­lait voter LFI pour obte­nir une majo­rité contre Macron. Le lider maximo fai­sait ses offres de ser­vice pour deve­nir Premier minis­tre. Mais le résul­tat sorti des urnes est assez mau­vais. LFI peut cons­ti­tuer un groupe par­le­men­taire très réduit à l’issue notam­ment de négo­cia­tions avec des élus qui n’étaient pas spé­cia­le­ment LFI avant l’élection, et un électron libre, François Ruffin, élu sur sa propre cam­pa­gne, indé­pen­dam­ment des direc­ti­ves natio­na­les, sur une base « union de la gauche ». L’ana­lyse des voix laisse vite parai­tre un résul­tat des plus médio­cres. La moitié des électeurs de Mélenchon a fait défaut, soit par l’abs­ten­tion, soit en reve­nant au PS ou au PCF.

L’aver­tis­se­ment était clair : il fal­lait réflé­chir à la stra­té­gie, cons­truire quel­que chose de plus solide que le « mou­ve­ment gazeux », essayer de s’implan­ter dura­ble­ment dans le pays par des sec­tions loca­les, appe­ler à l’unité. Mais rien de tout cela ! Sans tirer les leçons, LFI est conçue comme un dis­po­si­tif de comi­tés de bases, de 12 mem­bres maxi­mum, qui n’ont aucun droit de se fédé­rer au niveau d’une com­mune par exem­ple. Il faut que le sommet, c’est-à-dire Mélenchon, conserve le contrôle avec quel­ques para­des média­ti­ques, des conven­tions réu­nis­sant des « délé­gués » tirés au sort. Mélenchon n’aime plus les partis, parce qu’il faut dis­cu­ter, sou­met­tre ses thèses au vote, éventuellement être mis en mino­rité. Il pré­tend défen­dre une Sixième République bien plus démo­cra­ti­que que l’actuelle répu­bli­que, mais son parti est un modèle de « parti du chef », sem­bla­ble aux autres partis du même genre inven­tés par les capi­ta­lis­tes quel­ques années plus tôt. (Voir Mauro Calise, Il par­tito per­so­nale. I due corpi del leader, 2000). Le modèle Mélenchon est exac­te­ment le même que celui de Macron avec LREM.

Au point de départ était le programme

Sur des bases aussi incer­tai­nes, LFI entame une série de zig­zags qui vont pro­gres­si­ve­ment lais­ser de côté l’essen­tiel de l’électorat de 2017 et une bonne partie des cadres du mou­ve­ment. Comment donc ces erre­ments ont-ils été pos­si­bles ? C’est qu’ils étaient com­pa­ti­bles avec le fameux pro­gramme « Avenir en commun » sur lequel tous sans excep­tion -par­fois même avouons-le sans l’avoir lu- ont juré comme un seul homme.

L’ère du peuple (EP) signé Jean Luc Mélenchon est publié deux ans avant l’Avenir en commun . Il « pré­face » le pro­gramme de la FI et concen­tre une jolie col­lec­tion d’inno­va­tions assez époustouflantes qui ne lais­sent pas pierre sur pierre du vieux maté­ria­lisme his­to­ri­que, pour­tant ensei­gné parait-il dans les écoles de for­ma­tion des cadres de la LFI.

  • La mémoire courte
  1. Le livre commence par noter que depuis un siècle « aucun reniement à gauche n’égale celui de François Hollande en deux ans et demi. » Mélenchon a oublié que le gouvernement de Jospin en 1997 est le gouvernement qui a battu le record des privatisations, vendu France-Télécom et préparé la privatisation des autoroutes. Entre la signature des accords d’Amsterdam-Dublin et celle des accords de Barcelone, le gouvernement de Jospin est celui qui a organisé le plus méthodiquement l’impuissance de l’État… avant d’aller faire la guerre en Afghanistan, comme François Mitterrand était allé faire la guerre dans le Golfe. Mais il est vrai que le gouvernement Jospin, gouvernement de la « gauche plurielle » avait le soutien plein et entier de Mélenchon qui finit même par en faire partie.
  2. En matière de reniements, on pourrait remonter un peu en arrière : entre 1989 et 1993, les gouvernements Rocard puis Cresson, tous appuyés par le sénateur Mélenchon ont fait assez fort. Le grand « marché unique » mis en place avec ardeur par Bérégovoy, la déréglementation des marchés financiers, c’est encore autre chose que les reniements assez misérables de Hollande. Et encore en arrière, le tournant de la rigueur et le « sale boulot » de destruction de la sidérurgie par Fabius, ce n’était pas mal non plus. On peut encore remonter un peu plus loin, évoquer la guerre d’Algérie et la torture « socialiste », remonter aux premières années de la guerre froide, et de fil en aiguille jusqu’à la grande trahison de la 1914 : l’encre des résolutions de l’Internationale était à peine sèche que les chefs socialistes de chaque pays se précipitèrent dans la grande boucherie dont sont sortis tous les malheurs du XXe siècle.

Ainsi Mélenchon a de gros trous de mémoire. Les ensei­gne­ments de l’his­toire n’ont pas de place dans son écrit. Le but du livre est en effet défini :

  • « ne pas laisser croire que notre avenir serait de revenir à la doctrine de je ne sais quel passé glorieux. »

Voila qui est clair pour qui sait lire : Jean Luc Mélenchon ne veut pas « reve­nir » à la doc­trine du « passé glo­rieux », c’est-à-dire au marxisme. Il est réso­lu­ment, comme Chantal Mouffe et Ernesto Laclau un « post­marxiste ». Et comme on va le voir son livre ne vise pas seu­le­ment à rompre avec un marxisme dog­ma­ti­que et fos­si­lisé, mais sur­tout à liqui­der l’ana­lyse marxienne du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et à jeter les fon­de­ments d’une révi­sion radi­cale de ce qui a cons­ti­tué le mou­ve­ment ouvrier.

  • Erreur de diagnostic

 

Au point de départ, il y a une erreur de diag­nos­tic, erreur néces­saire pour qui veut se débar­ras­ser des vieilles doc­tri­nes. Nous ne vivons pas une crise, dit l’auteur d’EP, mais nous sommes à une bifur­ca­tion de l’his­toire, « un chan­ge­ment totale de la tra­jec­toire de l’his­toire de l’huma­nité ».

Pour faire son diag­nos­tic et annon­cer la grande bifur­ca­tion, Jean-Luc Mélenchon n’emploie pas une fois le mot « capi­tal » , ni « capi­ta­lisme » , ni « mode de pro­duc­tion » . Autrement dit, dès le début, il a tourné le dos au « maté­ria­lisme his­to­ri­que » , quel­que accep­tion que l’on donne à cette expres­sion dont on a usé et abusé. Étrange, non ?

Pourtant l’alter­na­tive devant laquelle se trouve l’huma­nité depuis 1914 était clai­re­ment expri­mée par Rosa Luxembourg ( excel­lent auteur, mili­tante cou­ra­geuse, femme remar­qua­ble entre toutes ), « Socialisme ou bar­ba­rie ». Pour des rai­sons his­to­ri­ques déter­mi­nées, même si Jean-Luc Mélenchon ne veut plus enten­dre parler de cette his­toire, nous vivons une nou­velle phase de déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, qui s’est débar­rassé de tous les ves­ti­ges des vieilles socié­tés qui encom­braient sa marche et qui nous mène direc­te­ment à la bar­ba­rie dans tous les domai­nes, tech­no­lo­gi­que autant que poli­ti­que et morale.

  • Gauche et droite

 

Jean Luc Mélenchon part du cons­tat qu’il n’existe plus aucune alter­na­tive à la « finance glo­ba­li­sée » , à l’échelle inter­na­tio­nale. Mais le pro­blème n’est pas la « finance glo­ba­li­sée » mais le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste dont la finance glo­ba­li­sée n’est qu’une expres­sion et même l’expres­sion suprême si on en croit un vieux doc­tri­naire barbu « tota­le­ment dépassé », un cer­tain Karl Marx. Contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon, ce n’est pas parce que la social-démo­cra­tie s’est dis­soute dans le libé­ra­lisme qu’il n’y a plus de gauche. Certes, la vieille gauche, celle qui avait un lien avec la classe ouvrière, avec le mou­ve­ment syn­di­cal, celle qui se récla­mait du socia­lisme, est effec­ti­ve­ment morte et bien morte. Mais en réa­lité, il existe tou­jours une gauche, la gauche du capi­tal. Elle est même très active dans les clas­ses moyen­nes ins­trui­tes, elle a pris le contrôle d’un cer­tain nombre de métro­po­les, en France et dans le reste du monde… et elle fait la conquête de la France Insoumise et de Mélenchon lui-même !

Mélenchon ne s’étend guère sur le pro­ces­sus de conver­sion de la social-démo­cra­tie à la poli­ti­que libé­rale. Il dit sim­ple­ment :

  • « La social-démocratie s’est vite convertie avec zèle à la politique libérale prescrite par le parti démocrate américain sous la houlette de Bill Clinton. Dans ce processus, François Hollande occupe dès 1983 une place bien à droite, à contresens de la tradition française du socialisme. Car le socialisme français a toujours été singulier en Europe par son programme et ses alliances, du fait de l’histoire révolutionnaire particulière qui fonde notre République. »

Si on com­prend bien, dès 1983, le cou­pa­ble était Hollande qui a dû sans doute agir dans le dos de François Mitterrand, le pré­si­dent de la République de l’époque, lequel avait sûre­ment apporté un enthou­siaste sou­tien à Reagan par simple inad­ver­tance (voir l’accueil fait au sommet du G7 de Versailles de 1982). C’est aussi à l’insu de son plein gré et grâce aux mani­gan­ces de l’hor­ri­ble M. Hollande, que Mitterrand, l’idole de Mélenchon, est allé en Allemagne sou­te­nir le déploie­ment des fusées de l’OTAN diri­gées contre la Russie… Jean Luc Mélenchon a de toute évidence des sou­ve­nirs très sélec­tifs. Il appelle « sol­fé­ri­niens » les liqui­da­teurs de la vieille maison socia­liste, mais il omet d’en faire une liste com­plète, car il pour­rait même en faire partie. Une plai­san­te­rie disait que Mitterrand était un homme hon­nête car il ren­drait le PS dans l’état où il l’avait trouvé (c’est-à-dire en ruines). C’est très exac­te­ment ce qui s’est passé et Jean Luc Mélenchon l’a tou­jours sou­tenu, sur tout ce qu’il carac­té­rise aujourd’hui comme épisodes liqui­da­teurs, y com­pris dans le pire.

Dans l’EP, il y a une vio­lente polé­mi­que contre Hollande, polé­mi­que jus­ti­fiée sur le fond, mais qui omet sim­ple­ment de dire qu’Hollande a conti­nué la poli­ti­que des socia­lis­tes depuis trente ans. Dans L’Illusion plu­rielle (JC Lattès, 2001), nous avions com­mencé de faire cette his­toire, d’en ana­ly­ser les tours et les entour­lou­pes. Jean Luc Mélenchon aurait pu lire notre livre… Il aurait appris que Hollande est l’héri­tier légi­time de Mitterrand et de Delors. On peut dénon­cer en Hollande un « ami de la finance ». Mais quel meilleur exem­ple pour indi­quer que celui-ci s’ins­crit dans les pas des dif­fé­rents chefs socia­lis­tes, dans la lignée par exem­ple de Laurent Fabius et de son fameux hymne à « la France qui gagne » (du fric), ou dans celle de François Mitterrand incar­née par l’intro­ni­sa­tion de Bernard Tapie au plus haut niveau.

Même sur le cha­pi­tre des ins­ti­tu­tions, Jean-Luc Mélenchon a sûre­ment raison de dire :

  • « Sa pratique de la monarchie présidentielle a conduit la 5e République aux limites de toutes ses tares technocratiques et autoritaires. »

Mais cette phrase autant qu’à Hollande pour­rait s’appli­quer à Mitterrand autant qu’au duo Chirac-Jospin qui avec la double réforme quin­quen­nat-inver­sion du calen­drier électoral a défi­ni­ti­ve­ment trans­formé le par­le­ment en simple pro­jec­tion de la pré­si­dence, en écartant de fait tout risque d’alter­nance. Les silen­ces de Mélenchon sur ces ques­tions essen­tiel­les ne sont-ils pas lourds de signi­fi­ca­tion ?

Ces silen­ces per­met­tent de balan­cer par-dessus bord la vieille doc­trine et d’ouvrir sur un nou­veau sujet his­to­ri­que, « le peuple »tel qu’il est défini en 1789. Le retour à 1789 serait donc cette nou­velle tra­jec­toire his­to­ri­que ? Toujours fâché avec l’his­toire…

Mélenchon décou­vre la démo­gra­phie.

  • « Changer notre regard sur le monde commence par accepter de voir ce nombre et ses pulsations comme le sujet de l’histoire et non comme un vague décor sans rapport avec la pièce qui se joue au premier plan sous les spots médiatiques. »

Le nou­veau sujet de l’his­toire serait donc le sujet abs­trait, « le nombre ». Quelle décou­verte ! Mais non, le nombre n’est pas le sujet. Le sujet de l’his­toire s’appelle « capi­tal » et la popu­la­tion est pré­ci­sé­ment un pro­duit du déve­lop­pe­ment du capi­tal, comme sa répar­ti­tion entre les pro­duc­teurs (l’immense majo­rité) et les « pro­fi­teurs », (la mino­rité de para­si­tes qui ne vivent que du tra­vail des autres).

La lutte des classes par-dessus bord

La sub­sti­tu­tion du « nombre » au « capi­tal » comme sujet de l’his­toire, du « peuple » et de « l’oli­gar­chie » aux clas­ses socia­les, a abouti très logi­que­ment à sub­sti­tuer les ques­tions socié­ta­les aux réa­li­tés socia­les.

Peu à peu Jean-Luc Mélenchon s’est séparé de façon des plus auto­ri­tai­res de tous ceux qui se per­met­taient d’intro­duire une vir­gule dans la Doxa mélen­cho­nienne. Les grou­pes locaux récal­ci­trants étaient dis­sous sur déci­sion du chef. Les com­pa­gnons étaient qua­li­fiés de « tireur dans le dos », ce qui, tra­duit en lan­gage sta­li­nien, veut dire « traî­tre ».

Peu à peu le gau­chisme prend sa place dans LFI. A l’automne 2017, LFI s’engage dans une bataille qui aurait encore pu être axée sur la néces­saire unité des orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et poli­ti­ques pour faire plier Macron sur la loi tra­vail, héri­tière de la loi de la socia­liste EL Khomri. Mais le gau­chisme centré sur la sub­sti­tu­tion à la bataille d’unité va s’impo­ser avec l’encou­ra­ge­ment du chef. Une mani­fes­ta­tion natio­nale est orga­ni­sée à Paris qui réunit 30 000 per­son­nes, un chif­fre hono­ra­ble qui pou­vait servir de point de départ à une véri­ta­ble bataille uni­taire. Mais selon les métho­des habi­tuel­les, le chif­fre est gonflé outra­geu­se­ment : Jean-Luc Mélenchon annonce 150 000 mani­fes­tants qui pour­tant tenaient tous à l’aise sur la place de la République (nous lais­sons le lec­teur, muni d’une bonne carte de Paris faire le calcul de la sur­face de la place de la République et en déduire le nombre de mani­fes­tants pos­si­bles).

30 000 étaient donc un bon départ pour mettre en œuvre la ligne défi­nie par Jean-Luc Mélenchon : une grande mani­fes­ta­tion natio­nale de plus d’un mil­lion sur les Champs-Élysées, orga­ni­sée dans l’unité par les syn­di­cats. Mais LFI a tourné le dos à cette orien­ta­tion. Mélenchon s’est pour la pre­mière fois révélé au grand jour comme adepte « d’une chose et son contraire », capa­ble de prôner une orien­ta­tion un jour pour satis­faire les uns, son contraire le len­de­main pour faire plai­sir aux autres, et en défi­ni­ti­ves un paquet de contra­dic­tions pour déplaire à tout le monde.

L’épisode révèle pour qui sait voir, que LFI n’est qu’une coquille vide, une étiquette qui recou­vre des mar­chan­di­ses sou­vent ava­riées et que le verbe mélen­cho­nien fait tenir ensem­ble.

Cet épisode et ce qui va suivre scelle la rup­ture de Mélenchon et de LFI avec l’électorat qui avait fait son succès, un électorat plutôt jeune, rela­ti­ve­ment ouvrier — tout est rela­tif en ce domaine — et sur­tout peti­tes clas­ses moyen­nes, de tra­di­tion de gauche, mais capa­ble d’agglo­mé­rer aussi des abs­ten­tion­nis­tes de longue date et des électeurs FN.

Cette coupe de l’électorat Mélenchon ne cor­res­pond pas du tout à la LFI. LFI est formée par la garde rap­pro­chée de Mélenchon, c’est-à-dire le groupe diri­geant de feu le parti de gauche (ce parti n’est pas offi­ciel­le­ment dis­sout, mais il n’a plus qu’une exis­tence fan­to­ma­ti­que). Ce parti, pour ceux qui le connais­sent un peu, est ou était le der­nier parti sta­li­nien de France. Des cadres diri­geants et des intel­lec­tuels de ce parti, une part très impor­tante est main­te­nant en dehors de LFI : François Cocq, Manon Le Bretton, Charlotte Girard, Georges Kuzmanovic, mais aussi Henri Pena-Ruiz chassé lors des AMFIS de 2019 par la coa­li­tion des isla­mis­tes. Jacques Généreux, qui publie tou­jours des livres d’économie, semble avoir dis­paru des écrans radar de la poli­ti­que mélen­cho­niste.

Opportuniste, croyant qu’il suffit de flat­ter pour conqué­rir, que les pro­gram­mes et enga­ge­ments n’enga­gent vrai­ment que ceux qui ont la naï­veté d’y croire, Jean Luc Mélenchon est aujourd’hui entouré des por­teurs d’une idéo­lo­gie qui n’a rien à voir avec les larges masses qui se sont por­tées en 2017 sur son nom.

  1. Parmi les nouveaux venus dans l’orbite mélenchoniste, il y a les végans. Jean-Luc Mélenchon qui n’est pas membre de la secte leur fait une cour assidue, LFI se prononçant maintenant clairement pour la liquidation des éleveurs français. La commission agriculture de LFI qui ne partageait pas ces vues impulsées par le chef, notamment après son tournant quinoa (il avait réalisé une vidéo à la gloire du régime quinoa), a été purement et simplement dissoute. Maintenant c’est Bastien Lachaud député et les sectaires de L214, association qui milite pour l’abolition de l’élevage, qui donnent la ligne de LFI.
  2. Aux végans, il faut ajouter les islamophiles de tous poils, c’est-à-dire essentiellement les prolongements dans toute l’extrême gauche des indigénistes. Porte-parole de ce courant, Danièle Obono ne cache ni sa haine de la République, ni son refus de la laïcité, ni son racialisme profond. Les bases de ce courant se trouvent dans le seul bastion de LFI, la Seine–Saint-Denis qui est aussi un bastion islamiste. Aux municipales 2020 de Saint-Denis LFI a d’ailleurs fait alliance avec les plus connus des chefs islamistes, notamment le fameux Messaoudene. La liste LFI a été battue par le PCF, mais c’est le PS qui a tiré les marrons du feu et a finalement emporté la mairie. Les AMFIs 2020 ont vu la consécration des indigénistes. Taha Bouaf, l’homme qui a organisé le lynchage d’Henri Pena-Ruiz en a été un des grands animateurs et Danièle Obono a reçu avec enthousiasme sa « sœur de race » (sic) Maboula Soumahoro, « théoricienne » très proche du PIR et symbole du noyautage de l’université par les indigénistes. Ce courant avait déjà entraîné Mélenchon et ses amis dans la honteuse manifestation du 10 novembre 2019 contre la prétendue « islamophobie » : on y vit des élus de la république défiler derrière des sonos qui hurlaient « Allahouh Akbar » .
  3. Il faudrait ajouter l’influence des groupes LGBTQ++ dans LFI dont les prises de position guident toutes les orientations et les votes de LFI sur les questions sociétales. À titre personnel, Jean-Luc Mélenchon n’a certainemet que mépris pour « l’écriture inclusive », mais celle-ci est devenue la norme à LFI.

Le pro­gramme AEC (l’avenir en commun) que même ceux qui ont rompu, volon­tai­re­ment ou par exclu­sion, conti­nuent de défen­dre comme la pru­nelle de leurs yeux, a été pré­senté comme le ciment posi­tif de cet étrange amal­game. Mais d’une part, les pro­gram­mes valent moins que la pra­ti­que. La social-démo­cra­tie alle­mande était deve­nue depuis long­temps un parti auxi­liaire de l’ordre capi­ta­liste, mais elle a attendu 1958 pour répu­dier le marxisme… Et sur­tout dans l’AEC, il y a à boire et à manger. C’est une auberge espa­gnole où chacun trouve ce qu’il a apporté. Ainsi, à côté de bonnes pro­po­si­tions, on trouve de fran­ches aber­ra­tions et des idées noci­ves qui per­met­tent des coha­bi­ta­tions contre nature. Par contre, aucune clarté n’est faite sur des choses aussi essen­tiel­les que l’Europe. Quant à l’impor­tance du tirage au sort comme moyen de la démo­cra­tie, il n’est d’autre consé­quence que d’inter­dire aux citoyens de choi­sir leurs repré­sen­tants, de les confor­ter, ou d’exiger leur révo­ca­tion s’il leur pre­nait l’envie de trahir leur mandat.

Conséquence passée… et à venir

Les effets n’ont pas manqué de se mon­trer. Lors des Européennes de 2019, LFI guidée par une euro­péiste de gauche, Manon Aubry, a fait un résul­tat quasi grou­pus­cu­laire, dépas­sée même par le PS. Elle en a pro­fité pour renouer avec le groupe par­le­men­taire des gau­ches euro­péen­nes, le GUE, pour y retrou­ver, embras­sons-nous Folleville, Tsipras ! Aux muni­ci­pa­les de 2020, LFI a dis­paru, noyée le plus sou­vent dans des listes « citoyen­nes » à géo­mé­trie varia­ble, per­met­tant de renouer par­fois avec la bonne vieille union de la gauche et la tam­bouille tant vili­pen­dée par le passé. Jean-Luc Mélenchon avait ana­lysé l’inca­pa­cité du Front de gauche à avoir une stra­té­gie natio­nale lors des régio­na­les de 2015 comme le pré­lude à la dis­pa­ri­tion du Front de gauche que le PG avait noué avec le PCF. La désa­gré­ga­tion de LFI aux muni­ci­pa­les est le pré­lude à sa dis­pa­ri­tion. Mélenchon, pour l’heure, cour­tise les Verts et se pro­pose comme « can­di­dat commun » à qui en voudra bien. LFI conti­nue de perdre des « adhé­rents », c’est-à-dire des grou­pes actifs. La tam­bouille qu’a com­mencé à cui­si­ner ce vieux spé­cia­liste de la magouille « par­ti­daire » en perdra encore d’autres. Gageons que Mélenchon bazar­dera le moment venu LFI pour lancer un nou­veau mou­ve­ment gazeux. « Bis repe­tita pla­cent » : il n’est pas sûr que la répé­ti­tion plaise tant que cela aux citoyens, d’autant que Macron, Le Pen et quel­ques autres ne peu­vent regar­der que satis­faits cette funeste pièce se dérou­ler sous leurs yeux.

Denis Collin - Jacques Cotta
Le 11 sep­tem­bre 2020

Tag(s) : #Opinion

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :