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La marche contre l'islamophobie en photos

Manifestation contre l'islamophobie par Alain GUILHOT - Photographie  AG1977033 - Divergence images

 

Mon cher Samuel Paty, je ne sais pas si là où vous êtes maintenant vous pourrez lire ces lignes. Si c’est le cas, j’espère que le dieu que vous aurez trouvé là-haut ressemble plus à celui du dessin de Cabu, qui pleure d’être aimé par des cons, plutôt que la version inflexible que vénérait votre assassin.

Il est de tradition de s’adresser aux morts pour leur demander pardon, ou bien en faire les intercesseurs devant la puissance divine pour qu’elle pardonne ce que nous, pauvres pécheurs, faisons sur cette terre. C’est pourquoi ma requête vous paraîtra inhabituelle : je vous demande au contraire de ne pas pardonner. Et s’il y a là-haut un dieu qui vous écoute, de faire en sorte qu’il consigne aux flammes éternelles ceux qui, sans avoir porté le coup fatal, ont rendu l’engrenage qui a emporté votre vie possible.

D’abord, pas de pardon pour la « gauche ». Cette gauche totalement aveuglée qui n’arrive à voir le monde que sous l’angle manichéen « ceux d’en bas vs. ceux d’en haut ». Une dichotomie qui conduit très rapidement à dire n’importe quoi. A défendre la « culture des cités » (la musique et le langage de « ceux d’en bas ») contre la « culture savante » et la culture scientifique (celle des élites honnies). A soutenir les interdits traditionnels ou religieux (c’est le droit et la religion des opprimés) contre l’Etat de droit et la laïcité (invention des méchants mâles blancs). Une gauche pour qui l’universalisme est devenu un mot honteux. Une gauche qui se retrouve ainsi à piétiner la devise de la République en couvrant de son autorité morale et idéologique des formations « réservées aux racisés » comme celle organisé par un syndicat – Sud Education, un syndicat d’enseignants – en 2017 et en 2019, ou bien promouvant des « campings décoloniaux » et des séminaires fermés aux « blancs » comme l’ont fait les enseignants – encore eux – de Paris VIII.

Pas de pardon pour cette gauche perdue qui – je ne sais si par tartufferie ou par simple bêtise – un jour appelle à défiler aux côtés du CCIF et des frères musulmans pour combattre « l’islamophobie », incluant « les lois scélérates » qui interdisent le voile à l’école et la burqua dans l’espace public, aux cris de « Allah Akhbar » ; et qui quelques mois plus tard vient à la Place de la République rendre hommage à un professeur, victime indirecte de la confrontation politique et idéologique recherchée par leurs camarades de lutte de l’année précédente.

Pas de pardon pour cette gauche qui a oublié qu’un combat véritablement progressiste vise à rendre accessible à « ceux d’en bas » la culture, les savoirs, les possibilités de choix aujourd’hui réservés à « ceux d’en haut ». Et non pas de mettre sur un piédestal l’ignorance et l’obscurantisme au prétexte que ce serait le patrimoine de « ceux d’en bas ».

Pas de pardon pour cette gauche progressiste dans les mots mais réactionnaire dans les faits, qui en défendant l’idée que chacun doit rester là où il est (dans sa communauté, dans sa tradition, dans sa culture) et en être fier contribue à figer la société et à désespérer Billancourt ou ce qui en reste. Cette gauche devenue représentante des couches sociales – bourgeoise et classes intermédiaires – qui dans la bonne formule de Lampedusa, veulent tout changer pour que rien ne change.

Pas de pardon pour les aveugles, de toutes conditions et de tous bords politiques, qui n’ont pas voulu voir les problèmes, qui se sont voilés la face – sans mauvais jeu de mots – et anesthésié l’opinion en expliquant qu’avec un petit coup d’intégration et en étant gentils les uns avec les autres tout cela allait disparaître. Ceux qui par commodité, par a-quoi-bonnisme ou tout simplement par ignorance ont consenti jour après jour les petites concessions, les petites capitulations, les petits abandons qui, en s’accumulant, finissent par déchirer le tissu social.

Ce n’est pas en manifestant une fois par an qu’on défend efficacement les valeurs de la République. C’est par une vigilance et un engagement quotidien pour les faire vivre, et pour rejeter toutes les tentatives, d’où qu’elles viennent, de les remettre en question.

Chaque fois qu’on admet qu’un enfant manque un cours ou refuse un apprentissage, chaque fois qu’on permet à un groupe, à une communauté de disposer d’horaires particuliers dans les piscines, chaque fois qu’on tolère qu’un groupe empêche une représentation théâtrale au prétexte qu’elle heurte sa sensibilité, chaque fois qu’on permet à une religion d’empiéter sur la sphère publique, la République se meurt un peu. Parce que la République n’a de sens que s’il existe une sphère publique commune gérée en fonction de l’intérêt général, et non celui de telle ou telle catégorie.

Permettez-moi à ce propos de vous faire un petit reproche – car comme disait Voltaire, « on doit des égards aux vivants, aux morts nous ne devons que la vérité ». Vous avez eu tort, lorsque vous avez montré les caricatures de Mahomet pour illustrer votre cours, d’appeler les élèves qui seraient choqués de « détourner le regard ». Parce que de deux choses l’une : ou bien ces caricatures n’étaient pas indispensables au développement du cours, et elles n’auraient alors pas dû être montrées, ou bien elles l’étaient et dans ce cas aucun élève n’a le droit de « détourner le regard ».

Vous avez eu tort de reconnaître implicitement à l’élève un droit de choisir quels sont les contenus qu’il « regarde » et ceux qu’il ne « regarde » pas. « Choqué » ou pas, l’école ne doit pas lui donner le choix de « ne pas regarder » la reproduction humaine, la déclaration universelle des droits de l’homme, la Shoah ou le fait que la terre est ronde.

Votre erreur est cependant excusable – ou du moins compréhensible – parce qu’il s’inscrit dans un climat qui pousse à la faute puis l’excuse. A la conception militante qui fut celle de la IIIème République à la fin du XIXème siècle ou celle de la Libération a succédé une logique défensive. Il ne s’agit plus de conquérir de nouveaux territoires sur l’ignorance et la bêtise, mais de réduire les risques de confrontation.

A une société fière de ses valeurs et de son histoire et prête à les défendre a succédé une société craintive, molle, qui éprouve le besoin à tout bout de champ de s’excuser de son passé, de relativiser ses valeurs, de permettre aux gens de « détourner leur regard » de peur de d’offenser quelqu’un – y compris lorsque ce quelqu’un est un ennemi déclaré. Pour citer un auteur que j’aime beaucoup et qui, sous un ton humoristique, a dit pas mal de vérités dérangeantes :

« Si je pensais qu’il y a quelque part un dieu qui a quelque chose à foutre des gens, qui les surveille comme un père et s’occupe d’eux comme une mère… alors vous ne me trouveriez pas en train de dire des choses comme « il y a plusieurs façons de voir chaque question » et « nous devons respecter les croyances des autres ».

Vous ne me trouveriez pas en train d’être gentille avec tout le monde avec l’espoir qu’à la fin tout s’arrangera. Pas si cette flame brulait en moi comme une épée impitoyable. Et je dis « bruler », Monsieur Oats, parce que c’est exactement cela. Vous dites que vos gens ne brulent plus et ne font plus de sacrifices humains. Mais c’est cela précisément la veritable foi, voyez-vous ? Sacrifier votre propre vie, jour après jour, à la flame, déclarant sa vérité, travaillant pour elle, respirant son âme. C’est cela, la religion. Le reste, c’est seulement… seulement être gentil. Et garder le contact avec les voisins. » (1)

Ceci est valable autant pour la religion des musulmans que pour celle – laïque certes, mais religion tout de même au sens strict du mot – qu’est notre République. Si nous ne croyons pas en nos valeurs, si nous ne sommes pas capables de les défendre « jour après jour », alors nous les perdrons. Et nous enverrons nos enseignants – mais aussi nos policiers, nos pompiers et tous ceux qui représentent d’une façon ou d’une autre l’intérêt général – désarmés en territoire hostile.

Pas de pardon pour les enseignants qui n’ont toujours pas compris que leur légitimité à enseigner est institutionnelle, et non individuelle. Que leur droit à exiger des élèves l’assistance, l’écoute et la discipline, à décider quels sujets seront ou non abordés et comment ne vient pas de la nature ou de leurs connaissances, mais du fait qu’une institution, l’Etat, a décidé que l’instruction serait obligatoire, qu’on enseignerait un programme et qu’on évaluerait de telle ou de telle manière. Et que par conséquence ils sont les agents d’une institution, et non pas de électrons libres agissant au nom du Bien.

C’est pourquoi chaque fois qu’un enseignant critique publiquement l’institution scolaire, sa hiérarchie, son ministre, chaque fois qu’il remet en cause devant les parents et les élèves les instructions qu’il reçoit, chaque fois qu’il se permet d’y désobéir, il scie un peu plus la branche sur laquelle lui-même et l’école en général sont assis.

Comment voulez-vous que les parents aient confiance dans une institution que ses agents critiquent en permanence ? Comment voulez que la hiérarchie soutienne les enseignants si ceux-ci passent leur temps à lui cracher dessus ?

Pas de pardon pour ceux qui se rassemblent pour manifester au centre de Paris pour « défendre les valeurs de la République », mais qui oublient que la République est inséparable de la Nation, que les « valeurs » en question n’ont de sens que s’il existe une collectivité de citoyens solidaires et partageant un destin commun pour les porter. Ces « valeurs » dont on proclame la valeur à chaque attentat sont inséparables d’une histoire. L’approche manichéenne qui séparerait la « bonne » histoire (celle des opprimés) et la « mauvaise » histoire (celle des oppresseurs) contribue à une atomisation de la société ou chaque groupe, chaque communauté se sépare de la collectivité nationale pour se mettre du « bon » côté. Car qu’on le veuille ou pas, on est tous « l’oppresseur » de quelqu’un d’autre. On ne peut plus enseigner lorsqu’au récit partagé se substitue une infinité de récits concurrents dont chacun refuse la légitimité des autres. C’est très joli de déboulonner les statues. Mais rapidement, on arrivera à se demander quelles sont les statues qu’on laisse et celles qu’on abat : les héros des uns sont nécessairement les bourreaux des autres…

Pas de pardon pour les néo-libéraux et les « libéraux-libertaires » qui se sont conjugués pour étendre la logique capitaliste jusqu’à ses dernières conséquences. Qui par le biais du transfert des compétences vers l’Union européenne les ont en fait mis dans les mains d’une bureaucratie autonome dont les membres se cooptent dans la même classe, récréant de fait une forme de suffrage censitaire. Qui sous les oripeaux chatoyants de la modernité et de la mobilité ont présidé à l’établissement d’un chômage de masse où le statut de chômeur, qui était naguère un accident temporaire, devient un état permanent. Qui avec le discours du « désormais on changera régulièrement d’employeur, de poste, de métier » ont fait de la précarité une valeur. Qui ont instauré une compétition de tous contre tous dans laquelle certains – les enfants des classes intermédiaires et de la bourgeoisie – partent avec un avantage héréditaire. Qui ont fabriqué une idéologie qui n’a qu’une injonction, « enrichissez-vous », et qui laisse une grande partie de la jeunesse sans un projet collectif enthousiasmant qui leur permette de dépasser leurs petits intérêts étroits. Comment ne pas voir qu’une société ainsi figée fabrique le désespoir chez ceux qui n’ont d’autre perspective qu’une vie de petits boulots et de petites combines ?

Pas de pardon enfin pour tous ces politiques qui vont nous expliquer qu’ils vont résoudre le problème en quelques semaines en expulsant quelques centaines d’islamistes, en dissolvant telle ou telle association ou bien – tarte à la crème de notre temps – en censurant les expressions de haine sur les réseaux sociaux. Haine qu’il faudrait pouvoir définir, parce qu’on a pu lire sur #balancetonporc des expressions sur les êtres humains de sexe masculin qui ne sont pas si loin de ce qu’on peut lire sur des sites islamistes. Lorsque Alice Coffin proclame Alice Coffin appelle à « éliminer » les hommes « de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, écrit-elle, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. (…) Ils ont déjà infesté mon esprit », qu’est-ce que c’est, sinon de la « haine » ? Et pourtant son livre est accueilli par nos élites comme « joyeux et rafraîchissant ». Y aurait-il des haines permises, et des haines interdites ?

On ne refera pas en quelques semaines ce qu’on a déconstruit pendant des décennies. Ce qu’il nous faut d’abord reconstruire, c’est un consensus social sur ce que la France et la République représentent comme institutions, et sur le fait que cela mérite d’être défendu, y compris par la force, y compris par le sacrifice de sa propre vie. C’est le contraire que fait aujourd’hui une partie de la classe politique, en jouant à la guerre civile avec des stratégies du type « bloc contre bloc ». Qu’il y ait des oppositions frontales entre des projets politiques différents, c’est normal – et c’est aussi notre histoire. Mais vivre en République suppose qu’au-delà de ces oppositions, tout le monde accepte de discuter avec tout le monde et de respecter un certain nombre de règles communes. Une opposition frontale sur les valeurs n’a pas empêché communistes et gaullistes de discuter chaque fois qu’une crise grave s’est présentée (en 1940, mais aussi en 1968…).

On a vu ces derniers jours pas mal de politiques proclamer que « nous sommes en guerre ». Et bien, si on est dans une République, alors la guerre est l’affaire de tous. Il faut commencer par identifier clairement l’ennemi, et assumer le fait que nous sommes tous des soldats en puissance, et donc potentiellement susceptibles de donner notre vie pour notre pays. Vous êtes, Samuel Paty, un soldat tombé au champ d’honneur. Il faut d’ores et déjà assumer le fait qu’il y en aura d’autres, et que le danger n’est pas une raison pour rabaisser l’exigence ou abandonner son poste.

***

Certains de mes lecteurs me demanderont pourquoi je n’inclus pas dans cette liste les islamistes qui, après tout, sont les premiers responsables de la mort de Samuel Paty. La réponse est simple : en politique, cela ne sert à rien de maudire ce sur quoi on n’a aucun contrôle. Nous ne pouvons pas changer les islamistes. Ils ont leur logique et continueront à agir en fonction d’elle quoi que nous fassions. Nous ne pouvons pas les convaincre. Nous pouvons par contre, en tant que citoyens, changer notre société pour rendre le travail de sape des islamistes sinon impossible, au moins très difficile.

Puis-je dire que j’ai la conscience tranquille ? J’ai en tout cas fait mon possible pour ne pas commettre les péchés que je dénonce plus haut. J’ai toujours été intransigeant sur les valeurs de la République combattu le manichéisme de la gauche, défendu l’assimilation, y compris lorsque cela m’a valu pas mal d’insultes, de menaces et même quelques coups. J’ai été militant du PCF : pas celui de Hue-Buffet-Laurent ou l’on était gentil avec tout le monde, mais celui de Marchais, où l’on avait clairement conscience du conflit à venir et on a ramé à contre-courant sous les quolibets de ceux-là même qui aujourd’hui se prétendent les meilleurs remparts de la République. Mais je ne suis pas sûr – qui pourrait l’être – d’avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour faire pencher la balance du bon côté. Et c’est pourquoi j’assume ma part de la faute que nous avons commis collectivement. Est-ce trop tard aujourd’hui pour la réparer ?

Pendant que nous chantions,

pendant que nous aimions

Pendant que nous rêvions

il était encore temps

Descartes

Tag(s) : #Religion et politique

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