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L’Empire n’en a pas fini avec Julian Assange – par Chris Hedges

Source : Scheerpost, Chris Hedges
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Comme le montre clairement le livre de mémoires de l’un de ses avocats, Michael Ratner, la fin a toujours justifié les moyens pour ceux qui exigent la mise à mort mondiale d’Assange

En octobre 2010, peu après la publication par WikiLeaks des journaux de guerre irakiens, qui ont documenté de nombreux crimes de guerre américains – y compris dans la vidéo Collateral Murder, des images du meurtre par balles de deux journalistes de Reuters et de dix autres civils non armés, la torture systématique des prisonniers irakiens, la dissimulation de milliers de morts civils et le meurtre de près de 700 civils qui s’étaient approchés de trop près des postes de contrôle américains – les éminents avocats en droit des libertés civiles Michael Ratner et Len Weinglass, qui avaient défendu Daniel Ellsberg dans l’affaire des Pentagon Papers, ont rencontré Julian Assange dans un studio du centre de Londres, selon les mémoires de Ratner Moving the Bar.

Assange venait de rentrer à Londres depuis la Suède, d’où il avait tenté de créer le cadre juridique nécessaire pour protéger les serveurs de WikiLeaks qui y étaient hébergés. Peu après son arrivée à Stockholm, ses cartes bancaires personnelles ont été bloquées. Il n’a plus eu accès à ses fonds et a été obligé de dépendre de ses sympathisants. Deux d’entre eux étaient des femmes avec lesquelles il avait eu des relations sexuelles consenties. Alors qu’il s’apprêtait à partir, les médias suédois ont annoncé qu’il était recherché pour être interrogé quant à des accusations de viol le concernant. Ces femmes, qui n’ont jamais accusé Assange de viol, voulaient qu’il passe un test de dépistage de MST. Elles avaient demandé à la police de l’obliger à s’y soumettre. « Je ne voulais pas porter d’accusations contre Julian Assange », a envoyé l’une d’entre elles par sms le 20 août alors qu’elle était encore au poste de police, mais « la police tenait à mettre la main sur lui ». Elle a dit qu’elle avait senti que « la police faisait pression sur elle ». Dans les 24 heures, le procureur général de Stockholm s’est chargé de l’enquête préliminaire. Il a abandonné l’accusation de viol, en déclarant : « Je ne pense pas qu’il y ait de raison de suspecter qu’il se soit rendu coupable de viol. » Assange, bien que n’étant pas sous le coup d’accusations, a annulé son départ et est resté en Suède pendant cinq semaines de plus afin de coopérer à l’enquête. Une procureure spéciale, Marianne Ny, a été désignée pour enquêter sur les allégations d’inconduite sexuelle. Assange a reçu l’autorisation de quitter le pays. Il s’est envolé pour Berlin. Lorsque Assange est arrivé à Berlin, trois ordinateurs portables cryptés contenant des documents détaillant les crimes de guerre américains avaient disparu de ses bagages.

« Nous considérons les allégations suédoises comme une diversion. Nous avons lu les rapports de police, et nous sommes convaincus que les autorités n’ont pas de dossier à charge. Nous sommes ici parce que, selon nous, vous êtes beaucoup plus en danger aux États-Unis. Len [Weinglass] peut expliquer pourquoi », a déclaré Ratner à Assange, selon les mémoires de ce premier.

Assange, se souvient Ratner, est resté silencieux.

« Tant WikiLeaks que vous-même personnellement êtes confrontés à une bataille qui est tout à la fois juridique et politique », a déclaré Weinglass à Assange. « Comme nous l’avons appris de l’affaire des Pentagon Papers, le gouvernement américain n’aime pas que la vérité soit exposée. Et il n’aime pas non plus être humilié. Peu importe qu’il s’agisse de Nixon, Bush ou Obama, que ce soit un républicain ou un démocrate à la Maison blanche. Le gouvernement américain essaiera de vous empêcher de publier ses affreux secrets. Et s’ils doivent pour cela vous détruire, vous, le Premier amendement et les droits des éditeurs avec vous, ils sont prêts à le faire. Nous pensons qu’ils vont s’en prendre à WikiLeaks et à vous, Julian, en tant qu’éditeur ».

« Me poursuivre sur quel fondement ? » a demandé Julian.

« Espionnage. Ils vont accuser Bradley Manning de trahison en vertu de la loi sur l’espionnage de 1917. Nous ne pensons pas que cela s’applique à lui car c’est un lanceur d’alerte, pas un espion. Et nous ne pensons pas non plus que cela s’applique à vous parce que vous êtes un éditeur. Mais ils vont essayer de forcer Manning à vous impliquer en tant que son collaborateur. C’est pourquoi il est crucial qu’un avocat américain spécialisé en droit pénal vous représente, WikiLeaks et vous-même personnellement » a poursuivi Weinglass, toujours selon ses mémoires.

Ratner et Weinglass ont présenté des scénarios possibles.

« La façon dont cela pourrait se passer », a déclaré Ratner, « est que le ministère de la Justice pourrait convoquer un grand jury à huis clos pour enquêter sur d’éventuelles charges à votre encontre. Cela se produirait sans doute en Virginie du Nord, où tout membre du jury serait soit employé ou retraité de la CIA, soit aurait travaillé pour le complexe militaro-industriel. Ils seraient hostiles à toute personne qui, comme vous, aurait publié des secrets du gouvernement américain. Le grand jury pourrait alors présenter un acte d’accusation scellé, délivrer un mandat d’arrêt contre vous et demander votre extradition.»

« Que se passe-t-il si je suis extradé ? » a demandé Julian.

« Ils vous emmènent en avion là où l’acte d’accusation est publié », a précisé Weinglass à Assange. « Puis ils vous mettent dans quelque trou à rats en isolement, et vous êtes traité comme Bradley Manning. Ils vous soumettent à ce qu’ils appellent des mesures administratives spéciales, ce qui signifie que vous ne serez probablement pas autorisé à communiquer avec qui que ce soit. Peut-être votre avocat pourrait-il entrer et vous parler, mais il ne pourrait rien dire à la presse ».

« Et il est très, très peu probable qu’ils vous accordent une libération sous caution », a ajouté Ratner.

« Est-il plus facile d’extrader depuis le Royaume-Uni ou depuis la Suède? », a demandé Sarah Harrison, qui était présente à la réunion.

« Nous ne connaissons pas la réponse à cette question », a répondu Ratner. « Je pense que dans un grand pays comme le Royaume-Uni, vous aurez probablement le plus de soutien et la meilleure équipe juridique. Dans un petit pays comme la Suède, les États-Unis peuvent utiliser leur pouvoir pour faire pression sur le gouvernement, il serait donc plus facile de vous extrader. Mais nous devons consulter un avocat spécialiste de l’extradition. »

L’avocat britannique d’Assange, également présent à la réunion, a proposé qu’Assange retourne en Suède pour un nouvel interrogatoire.

« Je ne pense pas que ce soit avisé », a déclaré Weinglass, « à moins que le gouvernement suédois ne garantisse que Julian ne sera pas extradé vers un autre pays en raison de son travail d’éditeur. »

« Le problème est que le système de caution n’existe pas en Suède », a expliqué Ratner. « S’ils vous mettent en prison à Stockholm et que les États-Unis font pression sur le gouvernement pour vous extrader, la Suède pourrait vous envoyer immédiatement aux États-Unis et vous ne verriez plus jamais la lumière du jour. Il est beaucoup moins risqué de demander au procureur suédois de vous interroger à Londres. »

 

Illustration de la couverture des mémoires de Ratner. Pour commander, cliquez ici.

La détermination du gouvernement américain à extrader Assange et à l’emprisonner à vie, bien qu’Assange ne soit pas un citoyen américain et que WikiLeaks ne soit pas une publication américaine, Ratner l’a compris dès le début, sera inflexible et implacable.

Dans le jugement de 132 pages (pdf) rendu aujourd’hui à Londres par la juge Vanessa Baraitser du Westminster Magistrates’ Court, la cour a refusé d’accéder à une demande d’extradition en se fondant uniquement sur la barbarie des conditions dans lesquelles Assange serait détenu pendant son incarcération aux États-Unis.

« Étant données les conditions d’isolement presque total sans aucun des facteurs de protection qui limitaient le risque à [la prison de Sa Majesté] Belmarsh, je suis convaincue que les procédures décrites par les États-Unis n’empêcheront pas M. Assange de trouver un moyen de se suicider », a déclaré Baraitser, « et c’est pour cette raison que j’ai décidé que l’extradition serait une mesure abusive en raison des dommages psychologiques qu’elle entraînerait et j’ordonne qu’il soit libéré. »

17 chefs d’accusation de violation de la loi sur l’espionnage sont portés contre Assange, en plus d’une tentative de piratage d’un ordinateur du gouvernement. Chacun des 17 chefs d’accusation est passible d’une peine potentielle de 10 ans. L’accusation supplémentaire selon laquelle Assange aurait conspiré pour pirater un ordinateur du gouvernement est passible d’une peine maximale de cinq ans. Il est de mauvais augure que la juge ait accepté toutes les accusations portées par les procureurs américains contre Assange, à savoir qu’il a violé la loi sur l’espionnage en divulguant des informations classifiées et qu’il a été complice en aidant sa source, Chelsea Manning, à pirater un ordinateur du gouvernement. Il s’agit d’une décision très, très dangereuse pour les médias. Et si, en appel – et les États-Unis ont déjà dit qu’ils feraient appel – la haute cour reçoit l’assurance qu’Assange sera détenu dans des conditions humaines, cela ouvre la voie à son extradition.

La publication de documents classifiés n’est pas encore un crime aux États-Unis. Si Assange est extradé et condamné, cela le deviendra. L’extradition d’Assange signifierait la fin des enquêtes journalistiques concernant les rouages du pouvoir. Elle renforcerait une terrifiante tyrannie mondiale et corporative en vertu de laquelle les frontières, la nationalité et la loi ne signifient rien. Une fois qu’un tel précédent juridique aura été établi, toute publication de documents classifiés, qu’elle soit le fait du New York Times ou d’un site web alternatif, sera poursuivie et réduite au silence.

Assange a fait plus que tout autre journaliste ou éditeur contemporain pour exposer les rouages de l’empire et les mensonges et crimes de l’élite dirigeante américaine. L’animosité profonde envers Assange, aussi féroce au sein du parti démocrate que du parti républicain, et la lâcheté des médias et des groupes de surveillance comme PEN [ PEN America se situe à la croisée de la littérature et des droits de l’homme pour protéger la liberté d’expression aux États-Unis et dans le monde entier, NdT] pour le défendre, signifient que tout ce qui lui reste, ce sont des avocats courageux, comme Ratner, des militants, qui ont protesté devant le tribunal, et ces quelques voix de la conscience prêtes à devenir des parias pour sa défense.

Le récit de Ratner, qui est un exemple de courage des nombreux dissidents, dont Assange, qu’il a vaillamment défendu, est également un exemple de courage en tant que l’un des plus grands avocats des droits des libertés civiles de notre époque. Il existe peu de gens que je respecte plus que Michael Ratner, que j’ai accompagné pour rendre visite à Assange alors qu’il était piégé à l’ambassade d’Equateur à Londres. Ses mémoires ne concernent pas seulement son combat de toute une vie contre l’injustice raciale, la montée du totalitarisme des entreprises et les crimes de l’empire, mais constituent un exemple exceptionnel de ce que veut dire vivre une vie morale.

 

Assange s’est attiré une éternelle inimitié de la part de l’establishment du Parti démocrate en publiant 70 000 courriels piratés appartenant au Comité national démocrate et à de hauts fonctionnaires démocrates. Les courriels ont été copiés à partir des comptes de John Podesta, le président de campagne d’Hillary Clinton. Les courriels de Podesta faisaient état du don de millions de dollars à la Fondation Clinton par l’Arabie Saoudite et le Qatar, et identifiaient ces deux nations comme les principaux bailleurs de fonds de l’État islamique [ISIL/ISIS]. Ils faisaient état des 657 000 dollars que Goldman Sachs a versés à Hillary Clinton pour donner des conférences, une somme si importante qu’elle ne peut être considérée que comme un pot-de-vin. Ils exposaient les mensonges répétés de Clinton. Dans des courriels, elle s’est par exemple fait surprendre disant aux élites financières qu’elle voulait « un commerce ouvert et des frontières ouvertes » et qu’elle estimait que les cadres de Wall Street étaient les mieux placés pour gérer l’économie, une déclaration qui contredisait ses déclarations de campagne. Ils montraient les efforts de la campagne Clinton pour influencer la primaire républicaine afin de s’assurer que Donald Trump soit le candidat républicain. Ils révélaient que Clinton connaissait à l’avance les questions d’un débat de la primaire. Ils démontraient que Clinton était la principale architecte de la guerre en Libye, une guerre qui, selon elle, pourrait ternir son image de candidate à la présidence.

Le parti démocrate, qui tient régulièrement la Russie pour responsable de sa défaite électorale face à Trump, accuse les pirates informatiques du gouvernement russe de s’être procuré les courriels de Podesta. Hillary Clinton a qualifié WikiLeaks de front russe. James Comey, l’ancien directeur du FBI, a cependant admis que les courriels ont probablement été transmis à WikiLeaks par un intermédiaire, et Assange a déclaré que les courriels n’ont pas été communiqués par des « acteurs étatiques ».

Les journalistes peuvent faire valoir que ces informations, tout comme les journaux de guerre, auraient dû rester cachées, mais ils ne peuvent pas alors se dire journalistes.

Quelques semaines après la première rencontre entre Ratner et Assange, WikiLeaks a publié les 220 documents du Cablegate, les câbles classifiés du Département d’Etat américain que Chelsea Manning avait transmis à WikiLeaks. Ces câbles avaient été envoyés au Département d’État par des missions diplomatiques, des consulats et des ambassades des États-Unis dans le monde entier. Les 251 287 câbles vont de décembre 1966 à février 2010. Cette publication a fait la une des informations et rempli les pages du New York Times, du Guardian, de Der Spiegel, du Monde et d’El País.

« L’étendue et l’importance des révélations du Cablegate m’ont coupé le souffle », a écrit dans ses mémoires Ratner, mort en 2016. « Elles ont ouvert le rideau et révélé comment la politique étrangère américaine fonctionne en coulisses, manipulant les événements dans le monde entier. Elles ont également donné accès aux évaluations crues, franches et souvent embarrassantes des diplomates américains concernant les dirigeants étrangers. Voici certaines des révélations les plus étonnantes :

  • En 2009, la secrétaire d’État Hillary Clinton a enjoint les diplomates américains à espionner le secrétaire général de l’ONU Ban Ki Moon et d’autres représentants de l’ONU, ceux de Chine, de la France, de la Russie et du Royaume-Uni. Les informations qu’elle a demandées comprenaient de l’ADN, des scanners de l’iris, des empreintes digitales et des mots de passe personnels. Les diplomates américains et britanniques ont également espionné le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, dans les semaines précédant l’invasion de l’Irak conduite par les États-Unis en 2003.
  • Les États-Unis ont secrètement lancé des attaques de missiles, de bombes et de drones sur des cibles terroristes au Yémen, tuant des civils. Mais pour protéger les États-Unis, le président yéménite Ali Abdullah Saleh a déclaré au général David Petraeus : « Nous continuerons de dire que ce sont nos bombes, pas les vôtres ».
  • Le roi d’Arabie Saoudite Abdallah a, à maintes reprises, exhorté les Etats-Unis de bombarder les installations nucléaires de l’Iran pour « couper la tête du serpent ». D’autres dirigeants, ceux d’Israël, de Jordanie et de Bahreïn ont également instamment demandé aux États-Unis d’attaquer l’Iran.
  • La Maison blanche et la secrétaire d’État Clinton ont refusé de condamner le coup d’État militaire de juin 2009 au Honduras qui a renversé le président élu Manuel Zelaya, ignorant un câble de l’ambassade des États-Unis dans ce pays décrivant le coup d’État comme « illégal et anticonstitutionnel ». Au lieu d’appeler à la restauration de Zelaya, les États-Unis ont soutenu les élections orchestrées par le responsable du coup d’État, Roberto Micheletti. Les chefs de l’opposition et les observateurs internationaux ont boycotté ces élections.
  • Les employés d’un entrepreneur sous-traitant du gouvernement américain en Afghanistan, DynCorp, ont engagé des « dancing boys » – un euphémisme pour désigner les enfants prostitués – afin de les utiliser comme esclaves sexuels.
  • Dans divers câbles, le président afghan Hamid Karzai est qualifié d’ « homme extrêmement faible qui n’a pas écouté les faits mais qui était facilement influencé par quiconque venait lui rapporter les histoires ou complots les plus bizarres à son encontre ». La présidente de l’Argentine Cristina Kirchner et son mari Néstor Kirchner, l’ancien président, sont décrits comme « paranoïaques ». Le président français Nicolas Sarkozy est décrit comme « susceptible » et « autoritaire ». Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi est qualifié d’ « incapable, futile et inefficace ».
  • Plus important encore, les câbles jugeaient que le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali avait « perdu le contact avec le peuple tunisien » et décrivaient « une corruption à haut niveau, un régime sclérosé et une haine profonde de … l’épouse de Ben Ali et sa famille ». Ces révélations ont éventuellement conduit au renversement du régime tunisien. Les manifestations en Tunisie se sont propagées comme une traînée de poudre à d’autres pays du Moyen-Orient, entraînant les révoltes généralisées du printemps arabe de 2011.

Après la diffusion des câbles, la secrétaire d’État Clinton a réagi : « Des révélations comme celles-ci détériorent le bon fonctionnement d’un gouvernement consciencieux. » Le procureur général Eric Holder a annoncé que le ministère de la Justice menait « actuellement une enquête criminelle approfondie concernant WikiLeaks ». La représentante Candice Miller (Républicaine-Michigan) a alors qualifié WikiLeaks d’ « organisation terroriste ». L’ancien président du GOP [Grand Old Party = Parti républicain, NdT] Newt Gingrich a demandé la fermeture de WikiLeaks et le jugement d’Assange comme « combattant ennemi engagé dans une guerre de l’information contre les Etats-Unis ».

« Pour ceux qui ont dirigé l’empire américain, la vérité a fait mal », écrit Ratner. « Pour le reste d’entre nous, c’était libérateur. Avec la publication en 2010 de la vidéo sur les meurtres collatéraux, des journaux de guerre afghans, des journaux de guerre irakiens et du Cablegate, WikiLeaks est allé bien au-delà du reportage d’investigation traditionnel. Nous avons eu la preuve que dans le nouveau monde numérique, une transparence totale était non seulement possible, mais nécessaire pour rendre les gouvernements responsables de leurs actes ».

« Le 30 novembre 2010, deux jours après la première publication du Cablegate, la Suède a lancé une Notice Rouge Interpol normalement réservée au signalement des terroristes », poursuit Ratner. « Elle a également émis un mandat d’arrêt européen demandant l’extradition d’Assange vers la Suède. Dans la mesure où il n’était recherché que pour être interrogé sur des accusations d’inconduite sexuelle, il semble évident, au vu du moment et de la gravité du mandat, que les États-Unis avaient réussi à faire pression sur les Suédois. »

Les démarches pour extrader Assange se sont accélérées. Il a été détenu en isolement pendant dix jours à la prison de Wandsworth avant d’être libéré sous caution à hauteur de 340 000 livres. Il a passé 551 jours en résidence surveillée, contraint de porter un dispositif électronique à la cheville et de se présenter à la police deux fois par jour. Visa, Mastercard, Bank of America et Western Union ont refusé de gérer les contributions versées à WikiLeaks.

« Il est devenu pratiquement impossible à quiconque de faire un don à WikiLeaks, et les revenus de la société ont immédiatement chuté de 95 % », écrit Ratner. « Mais aucune de ces institutions financières n’a été en mesure de signaler quelque activité illégale de WikiLeaks que ce soit, et aucune d’entre elles n’a par ailleurs imposé de restrictions aux principaux coéditeurs de WikiLeaks. Le blocus financier n’a ciblé que WikiLeaks. »

Très peu de temps après, Ratner a commencé à passer plusieurs jours par mois en Angleterre pour s’entretenir avec Assange et son équipe de juristes. Ratner a également assisté au procès de Chelsea Manning (alors Bradley Manning) à Fort Meade dans le Maryland, certain que cela éclairerait la façon dont le gouvernement américain entendait s’y prendre à l’encontre d’Assange.

« Dans l’affaire Bradley Manning, les procureurs ont révélé des fils de discussion sur Internet entre Manning et une personne à l’identité non précisée de WikiLeaks, cette dernière était, selon eux, de connivence avec Manning en aidant le présumé traître à créer un mot de passe inversé », écrit-il. « Sans preuve à l’appui, les procureurs ont affirmé que la personne non nommée était Assange. Tant Manning qu’Assange ont nié. Cependant, il était clair que ce que Len [Weinglass] et moi-même avions anticipé était en train de se produire. Le procès contre Bradley Manning était aussi un procès contre WikiLeaks et Julian Assange. Les deux étaient inextricablement liés. »

Manning a été accusé de 22 violations du Code uniforme de justice militaire et de la loi sur l’espionnage, notamment d’avoir aidé l’ennemi – ce qui peut entraîner la peine de mort – avoir publié illégalement des renseignements sur Internet, et de vol de biens publics.

« Je n’arrivais pas à faire abstraction de l’ironie de tout cela », écrit Ratner. « Celui qui était jugé était le lanceur d’alerte qui avait divulgué des documents prouvant le nombre de civils tués en Irak, montrant la vidéo sur les meurtres collatéraux, les journalistes de Reuters tués, les enfants abattus par balles. Pour moi, les personnes qui auraient dues être face aux juges, sont celles qui ont commencé les guerres d’Afghanistan et d’Irak, George W. Bush et Dick Cheney, les fonctionnaires qui ont pratiqué la torture, les personnes qui ont commis les crimes, ceux-là mêmes que Bradley Manning et WikiLeaks ont rendus publics. Et ceux qui devraient être en observateurs ce sont les fantômes des journalistes de Reuters morts et les fantômes des enfants et des autres gens tués en Irak et en Afghanistan. »

« Une semaine après la mise en accusation de Manning, WikiLeaks a publié un courriel interne daté du 26 janvier 2011 envoyé par la société de renseignement privée Strategic Forecasting (Stratfor) », poursuit Ratner. « Faisant partie des cinq millions de courriels que le groupe de pirates informatiques Anonymous a obtenus des serveurs de Stratfor, il a été rédigé par le vice-président de Stratfor, Fred Burton, un ancien expert en contre-terrorisme du Département d’État. Il y est clairement indiqué : « Nous avons une mise en accusation scellée contre Assange. Que Dieu le protège. » Un autre e-mail de Burton était plus explicite : « Assange fera une très belle mariée en prison. Enculez le terroriste. Il va s’envoyer de la bouffe pour chat pour toujours. »

« Les courriels ont révélé jusqu’à quel point irait le gouvernement américain pour protéger ses sales secrets, et comment ses propres secrets deviendraient des armes », écrit Ratner. « D’une manière ou d’une autre, Stratfor, que l’on a appelé la CIA fantôme, avait des informations sur cette mise en accusation scellée que ni WikiLeaks, ni Assange, ni ses avocats n’avaient. »

Jeremy Hammond a été condamné à la peine maximale de dix ans de prison fédérale pour le piratage et la fuite de Stratfor. Il reste emprisonné.

Le 14 juin 2012, la Cour suprême du Royaume-Uni a rendu son verdict confirmant l’ordre d’extradition vers la Suède. Assange, acculé, s’est vu accorder l’asile politique à l’ambassade d’Équateur à Londres où il restera pendant sept ans jusqu’à ce que la police britannique, en avril 2019, fasse une descente à l’ambassade, territoire souverain de l’Équateur, et le place en isolement dans la tristement célèbre prison de haute sécurité de Belmarsh.

L’arrestation éradique toute idée d’État de droit et de droits d’une presse libre. Les illégalités dont les gouvernements équatorien, britannique et américain ont fait preuve pour pouvoir se saisir d’Assange sont de mauvais augure. Elles annonçaient un monde où les rouages interne, les abus, la corruption, les mensonges et les crimes – tout particulièrement les crimes de guerre – perpétrés par les entreprises et l’élite dirigeante mondiale seraient dissimulés au public. Ils annonçaient un monde où ceux qui ont le courage et l’intégrité nécessaires pour dénoncer les abus de pouvoir seront traqués, torturés, soumis à des procès bidons et condamnés à des peines de prison à vie en isolement. Ils annonçaient une dystopie orwellienne dans laquelle l’information est remplacée par la propagande, les anecdotes et le divertissement.

En vertu de quelle loi le président équatorien Lenin Moreno a-t-il, dans un caprice, mis fin au droit d’asile de Julian Assange en tant que réfugié politique ? En vertu de quelle loi Moreno a-t-il autorisé la police britannique à entrer dans l’ambassade d’Équateur – territoire reconnu diplomatiquement souverain – afin d’arrêter un citoyen naturalisé équatorien ? En vertu de quelle loi la première ministre Theresa May a-t-elle donné l’ordre à la police britannique de s’emparer d’Assange, alors que ce dernier n’a jamais commis de crime ? En vertu de quelle loi le président Donald Trump a-t-il exigé l’extradition d’Assange, alors que celui-ci n’est pas un citoyen américain et que son organe de presse n’est pas basé aux États-Unis ?

« En tant que journaliste et éditeur de WikiLeaks, Julian Assange avait tous les droits d’obtenir l’asile », écrit Ratner. « La loi est précise. L’exercice de la liberté d’expression politique – y compris la révélation de crimes, d’inconduite ou de corruption d’un gouvernement – est protégé au niveau international et constitue un motif de droit d’asile. Le gouvernement américain a reconnu ce droit, ayant accordé l’asile à plusieurs journalistes et lanceurs d’alerte, notamment dans le cas de gens venant de Chine. »

« Mon point de vue est que la surveillance de masse ne vise pas vraiment à prévenir le terrorisme, mais bien plus à exercer un contrôle social », écrit Ratner. « Il s’agit d’arrêter un soulèvement comme ceux que nous avons connus aux États-Unis dans les années 60 et 70. Je suis choqué de voir que les Américains se plient passivement à cette mesure et que les trois branches du gouvernement n’ont rien fait à ce sujet. Mais en dépit de la surveillance de masse, mon message pour les gens est le même que celui que Mère Jones a délivré il y a un siècle : organiser, organiser, organiser [Mother Jones (Maman Jones), est une militante syndicaliste et socialiste américaine, membre des Industrial Workers of the World, syndicat international fondé aux États-Unis en 1905 dont le siège actuel se trouve à Chicago. À son apogée, en 1923, l’organisation comptait environ 100 000 membres actifs, NdT]. Oui, l’État de surveillance va essayer de vous effrayer. Il va vous surveiller et vous écouter. Vous ne saurez même pas si votre meilleur ami est un informateur. Prenez toutes les mesures de sécurité possibles. Mais ne soyez pas intimidé. Que vous appeliez cela le vent de l’histoire ou le vent de la révolution, en fin de compte, l’État de surveillance ne peut pas empêcher les gens d’aller de l’avant, vers le type de transformation qui améliorera leur vie ».

Chris Hedges est journaliste, il est lauréat du prix Pulitzer et a, pendant quinze ans, été correspondant à l’étranger du New York Times, pour lequel il a occupé les fonctions de chef du bureau du Moyen-Orient et de chef du bureau des Balkans. Auparavant, il a été correspondant à l’étranger pour le Dallas Morning News, le Christian Science Monitor et National Public Radio. Il est l’animateur de l’émission On Contact de Russia Today America, nommée pour un Emmy Award.

Tag(s) : #Julian Assange
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