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2022 : L’alternative, enfin ? – par Eric Juillot

La France a vécu les quatre dernières décennies sous le règne d’un parti unique informel, regroupant, au plan idéologique, les formations politiques proches du centre, qui se sont tout à tour partagé le pouvoir au rythme d’élections de façade.

Celles-ci n’avaient d’autre utilité que de donner au peuple l’illusion du changement, pour mieux permettre la perpétuation insidieuse d’une politique et d’une seule, toujours la même à de rares nuances près, celle qu’imposait le règne sans partage du néolibéralisme : régression sociale, mutations économiques brutales, recul de l’État au profit du capitalisme financier…

Il en est résulté un évidement de la démocratie, une crise majeure de la représentation et le mal-être d’un peuple condamné par ses dirigeants à se soumettre, chaque année un peu plus, à l’ordre établi contre sa volonté.

Pour lui imposer cet ordre, la violence économique de « l’adaptation à la mondialisation » a joué pleinement son rôle, mais en association avec un matraquage idéologique de tous les instants, destiné à acculer les citoyens à la résignation.

Un pays fatigué

Chacun a dû entendre malgré lui, au fil des ans, les formules sans cesse répétées par les clones politiques et médiatiques qui se sont succédé sur nos écrans, formules qui jalonnent quarante années de domination néolibérale en France : « tournant de la rigueur », « désinflation compétitive », « traitement social du chômage » dans les années 1980 ; « politique du franc fort », « marché unique », « préférence nationale pour le chômage », dans les années 1990, avant de culminer, à partir des années 2000, dans la mythification de l’euro, la dénonciation de « l’assistanat social », de l’« État obèse »…

40 années de formules perpétuellement scandées, entrecoupées d’aveux d’impuissance fatalistes (« Contre le chômage, on a tout essayé », « l’État ne peut pas tout ») et de postures factices (de la « fracture sociale » de Chirac en 1995 à « mon ennemie, la finance » de Hollande en 2012).

Cela n’a pas suffi. Le capitalisme mondialisé est si brutal économiquement et si aberrant aux plans financier et monétaire qu’il a fallu compenser ses effets sociaux destructeurs par un endettement massif de l’État. Sans ce gonflement démesuré de la dette publique, il se serait écroulé, victime de ses contradictions et de la colère populaire.

Ce système, cependant, est à l’agonie depuis la crise financière de 2008 ; les mesures prises au cours des années 2010 par les États et les banques centrales n’ont fait que le placer en coma artificiel, retardant sa destruction sans pouvoir l’empêcher. En son cœur financier, il est rongé par les taux négatifs grâce auxquels beaucoup d’États peuvent aujourd’hui bizarrement s’enrichir… en s’endettant ; au plan politique, il ne parvient plus à contenir efficacement la colère et l’aspiration des peuples au changement, comme l’a montré en France la révolte des Gilets jaunes, spectaculaire entreprise de repolitisation spontanée qui a touché par millions des citoyens désabusés.

Une époque s’achève, donc, et il appartient à ceux qui nous dirigent d’opérer une transition vers un nouveau paradigme idéologique davantage soucieux de l’intérêt du peuple et respectueux de sa souveraineté. Ce changement est inéluctable : il est déterminé par des mouvements structurels profonds, que la crise sanitaire en cours accélère en révélant l’ineptie des croyances néolibérales — l’État devenant soudain la bouée de sauvetage à laquelle se raccroche la sphère financière et, au-delà, l’ensemble du secteur productif.

Toute opposition à ce changement ne peut aboutir qu’à une aggravation de la crise politique et au surgissement de la violence. La France en a fait un peu l’expérience en 2018 ; la prochaine secousse, si elle devait survenir, serait bien plus grave. Quarante années d’alternance sans alternative. Cela ne peut plus durer.

Montebourg, du redressement productif au redressement national ?

« La souveraineté imprègne tout le débat politique » : telle était la Une du Monde le 27 janvier dernier. Le renouveau idéologique en cours est si manifeste désormais que même cet organe de presse est obligé d’en rendre compte. C’est là un fait notable, dans la mesure où le Monde est, en France, le journal institutionnel par excellence, le garant de la pérennité de l’ordre néolibéral établi.

Chaque jour, depuis plusieurs décennies, ses lecteurs viennent s’assurer que les fondements de l’idéologie dominante sont solides et respectables, communément admis et défendus par les gens instruits. C’est donc un peu désolé que le journal doit faire le constat de la montée en puissance des thèses souverainistes. S’il s’emploie à en limiter la portée — l’attribuant à une demande ponctuelle de sécurité née de la crise sanitaire — il observe que ces thèses sont en cours d’appropriation rapides par tout le spectre politique, évoquant notamment les figures de Xavier Bertrand à droite et d’Arnaud Montebourg à gauche.

L’hypothèse d’une candidature de Montebourg à la présidentielle s’est précisée ses dernières semaines. Ses proches sont persuadés qu’il l’annoncera prochainement[1].

Plusieurs éléments permettent de penser qu’une candidature d’Arnaud Montebourg aurait de réelles chances de succès : le morcellement de la gauche, éclatée en plusieurs partis de taille modeste avec à leur tête des responsables peu connus du pays ; si La France Insoumise a attiré beaucoup d’électeurs en 2017 — dans un contexte de polarisation de l’électorat de gauche née de la volatilisation du PS et de l’offre centriste d’E. Macron — il semble peu probable qu’elle soit en mesure de connaître un succès du même ordre en 2022, car elle est, depuis plusieurs années, engagée sur une trajectoire de déclin[2].

Deuxième facteur favorable à A. Montebourg : l’usure du pouvoir en place qui, outre ses nombreux échecs, pourra difficilement embrasser le thème de la souveraineté après avoir fait de l’UE et du néolibéralisme le cadre parfaitement assumé de son action et de ses ambitions.

Troisième facteur, la difficulté de la droite de gouvernement à exister en tant que telle, entre le bloc centriste qui a attiré à lui nombre de militants et de citoyens, et le Rassemblement National qui pense avoir trouvé le moyen d’attirer cet électorat en renonçant à l’essentiel de son discours eurosceptique. Quatrième facteur : le poids et le rôle particulier du RN de M. Le Pen dans la compétition électorale, qui garantit la victoire à n’importe lequel des autres candidats qualifiés face à elle au second tour (sauf peut-être à Emmanuel Macron[3]). Cinquième et dernier facteur : le parcours d’A. Montebourg et ses qualités propres.

Ardent défenseur du protectionnisme, de la démondialisation, de la production nationale, Arnaud Montebourg, en défendant ces idées depuis une bonne quinzaine d’années, ne s’est pas fait que des amis, y compris au sein de son propre camp. Il a néanmoins tenu le flambeau de tous ceux qui, au sein du PS, pensaient que les nombreux accommodements de leur parti vis-à-vis des croyances néolibérales les coupaient des masses populaires et relevaient d’une trahison.

Les années 2010 ont donné raison à cette manière de voir, quand le mandat calamiteux de François Hollande a abouti à la quasi-disparition du PS, passé en quelques scrutins du statut de premier parti de gauche à celui de quasi-groupuscule. Arnaud Montebourg a assisté à cet effondrement en tant que membre du gouvernement ; seul, il a tenté de l’empêcher, mais il s’est heurté mois après mois au mur de l’incompétence et de la veulerie présidentielles.

Dans le récit récemment paru de cette très amère expérience gouvernementale[4], le lecteur découvre le combat à peu près solitaire d’un ministre contre les deux têtes de l’exécutif, contre sa propre administration et contre l’esprit de soumission qui règne en haut lieu sur toutes les questions économiques et européennes.

Si le portrait type des « énarques bercyens », présentés comme des créatures extra-terrestres malfaisantes, peut sembler excessif – les technocrates ne prennent le pouvoir que lorsque les politiques le leur laissent — la nullité économique des tandems Hollande-Ayrault puis Hollande-Valls apparaît sous un jour cru : les détails que livre Montebourg sur l’affaire du haut-fourneau de Mittal à Florange, sur l’aplatissement du chef de l’État devant les appétits américains à propos d’Alstom et, pire encore, devant les exigences allemandes dans la conduite de la zone euro, achèvent de convaincre quiconque se souvient de ses tristes années qu’elles ont été marquées par une faillite politique d’ampleur historique.

Il faut reconnaître à A. Montebourg d’avoir lutté courageusement et avec abnégation, dans les limites de son périmètre ministériel, contre les effets destructeurs de la politique présidentielle. S’il peut légitimement être fier du travail accompli, il a pu mesurer, à cette époque, le gouffre séparant ce qui aurait pu être une action gouvernementale soucieuse d’agir pour défendre à tout prix l’intérêt national et ce que cette action a été dans les faits : une suite de renoncements désastreux pour le pays.

De cette expérience, Arnaud Montebourg semble avoir tiré de profonds enseignements qui ont modifié sa manière de voir sur des sujets essentiels, à commencer évidemment par l’Union européenne.

Le verrou européen

À une exception près[5], toutes les références à l’UE figurant dans « l’Engagement » sont négatives : l’ancien ministre du redressement productif se moque des « contrôleurs du dimanche de la Commission » (page 134), s’étonne de voir les hauts fonctionnaires de Bercy « toujours tremblants devant la censure européenne » (page 135), stigmatise « les injonctions idiotes de la Commission européenne, demandant toujours plus d’austérité » (page 189), un « Acte unique passé sans consultation des peuples » (page 243) ; il se désole de l’impuissance du gouvernement « parce que l’essentiel des décisions a été transféré à l’Union européenne » (page 250), une « machine » qui a réussi, parlant du début du mandat de F. Hollande, « à transformer en quelques mois l’or de l’espoir en plomb définitif » (page 345), tout en affirmant par ailleurs que la souveraineté est une « question sublime » (page 261).

À ces prises de position s’ajoutent quelques déclarations récentes, à la portée plus vaste encore :

« Il faut faire passer la France avant l’Europe comme les Allemands font passer l’Allemagne avant l’Europe. Il ne faut plus que la France défende l’Europe avant la France » […] « je crois qu’un État ne peut pas faire l’économie de contrôler ses propres frontières, à la fois sur les entrées de biens et services ou pour toute personne qui cogne à sa porte. Pour moi, c’est la base de la reconstitution de notre indépendance : des frontières nationales[6] ».

Pour mesurer l’ampleur de la prise conscience que ces déclarations expriment, il faut se rapporter à ce qu’Arnaud Montebourg écrivait, il y a dix ans, dans un précédent livre[7]. S’il assumait sans difficulté son « non » à l’élargissement de 2004, au Traité constitutionnel en 2005 et au Traité de Lisbonne en 2008, il plaidait alors en faveur de thèses fédéralistes, souhaitant faire d’une Commission européenne rénovée un véritable gouvernement, issu de la majorité du Parlement européen et responsable devant lui[8].

Ce parlement aurait pu être flanqué d’un « Sénat des territoires » voué à remplacer le Conseil européen, c’est-à-dire les Chefs d’États et de gouvernement. Arnaud Montebourg était alors, en définitive, un partisan de la dilution des nations dans un grand tout européen dont il était convaincu qu’il pouvait fonctionner démocratiquement.

Il faut se réjouir que les années 2010 lui aient permis de réaliser ce que telles vues pouvaient avoir de chimérique. Il semble qu’il ait, sur les questions européennes, procédé à sa révolution copernicienne. Le grand massacre de la Grèce, sacrifiée par l’Allemagne et la France sur l’autel de l’euro, lui aura sans doute permis de comprendre à quel point toute conception idéaliste du projet européiste est dangereuse, en ce qu’elle couvre bien des injustices.

« L’Europe » a constitué, ces dernières décennies, le cheval de Troie de la mondialisation : l’ensemble institutionnel qu’englobe l’expression « Union européenne » a pour principale fonction, depuis 1992, d’imposer aux peuples un ordre économique brutal et inégalitaire sous couvert de rapprochement et de coopérations entre les nations. « L’Europe » fantasmée a servi de paravent moral à une classe politique qui renonçait à exercer la plénitude ses pouvoirs et qui acceptait même de céder au marché et à la technostructure bruxelloise des pans entiers de la souveraineté hors de laquelle il n’est pas de démocratie possible. Les citoyens français et avec eux, ceux des autres États européens, ont par millions été dupés.

Le temps de solder les comptes de cette funeste période est arrivé, pour que renaisse, partout à travers le continent, une vie démocratique débarrassée de la croûte stérile de l’UE.

Montebourg est peut-être, en France, le mieux placé pour jouer ce rôle historique. « Les temps nécessitent de réparer l’affront fait à ceux-là qui sont le plus grand nombre. Les temps justifient le rétablissement de la plénitude dans ses droits. Les temps appellent un retour aux principes d’un raisonnable gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, tempéré par la raison, la science et l’amour de la vérité », prophétise-t-il à la fin de son dernier ouvrage.

Du redressement productif au redressement national ? Réponse dans quinze mois.

Éric Juillot

Notes

[1] https://www.la-croix.com/France/Arnaud-Montebourg-chemin-presidentielle-2021-01-25-1201136819

[2] https://www.ladepeche.fr/2020/11/17/castex-devisse-melenchon-ne-convainc-pas-9204797.php

[3] https://www.lexpress.fr/actualite/politique/sondage-marine-le-pen-et-emmanuel-macron-au-coude-a-coude-au-second-tour-en-2022_2143639.html

[4] A. Montebourg, L’engagement, Grasset, Paris, 2020.

[5] À la page 246, A. Montebourg se désole que certains en France « veulent malheureusement se débarrasser de l’Union européenne ».

[6]https://www.lefigaro.fr/politique/arnaud-montebourg-souhaite-le-retour-de-frontieres-nationales-20201122».

[7] A. MONTEBOURG, Des idées et des rêves, Flammarion, Paris, 2010.

[8] Op.cit., page 265.

Tag(s) : #Montebourg
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