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Un badge rouge "islamo gauchiste"

© Crédits photo : Anaïs Bourdet

Islamo-gauchisme : carrière médiatique d'une notion polémique

Une analyse de 2 500 articles publiés au cours des dix-huit dernières années permet de comprendre comment l’expression « islamo-gauchisme » s’est imposée dans l’espace public. Elle a revêtu plusieurs sens avant de se stabiliser. 

« Le désordre est le meilleur serviteur de l’ordre établi. »

(Jean-Paul Sartre)

Dieu sait que je ne suis pas du genre à demander à tort et à travers des démissions, et encore moins à crier « qu’ils s’en aillent tous ». Je trouve d’ailleurs ce genre de comportement assez infantile, parce que les démissions amènent rarement des améliorations – on sait ce qu’on perd et on ne sait pas ce qu’on gagne – et parce que le cri « qu’ils s’en aillent tous » est souvent proféré par des vieux chevaux de retour qui, on ne sait pas pourquoi, s’excluent un peu vite du « tous » et ne songent en fait qu’à prendre la place des partants. Mais il y a des moments ou mes convictions vacillent. C’est le cas par exemple lorsque je regarde l’affaire des déclarations de Frédérique Vidal sur « l’islamogauchisme ». Une affaire qui révèle le degré de n’importe quoi qu’on a atteint dans la gestion des affaires publiques sous la présidence d’Emanuel Macron.

Frédérique Vidal doit démissionner. Non qu’elle se soit trompée sur la réalité – l’islamo-gauchisme, et d’une façon générale le préjugé que les minorités opprimées ou supposées telles ont du fait de cette oppression le droit d’imposer leur loi aux autres –  est malheureusement une réalité bien présente dans le système universitaire et dans les milieux de la recherche français. On se souvient de l’affaire des « Suppliantes », qui avait vu des groupes « racialistes » soutenus par le principal syndicat étudiant « de gauche » empêcher la représentation à la Sorbonne de l’œuvre de Sophocle au prétexte que la mise en scène serait « raciste ». On avait pu apprécier à l’époque la timidité des réactions – et je pèse mes mots – des autorités universitaires (1), sans commune mesure avec celles qu’a provoquée la sortie du ministre. Non, la faute de Frédérique Vidal est d’un autre ordre : c’est d’avoir confondu le scientifique et le politique, et partant de là, de ne pas jouer un véritable rôle de ministre.

Frédérique Vidal pense que l’islamo-gauchisme est une menace ? Que certains enseignements ou recherches relèvent plus du militantisme que de l’activité scientifique ou académique ? Veut-elle objectiver et mesurer le phénomène ? Dans ce cas, elle a à sa disposition un corps de fonctionnaires, l’inspection générale de l’enseignement supérieur et la recherche, dont la mission est précisément de faire ce type d’investigations. Et ce type d’investigation n’a rien de « scientifique » : il s’agit d’établir simplement des faits. Ce dont il s’agit, ce n’est pas d’une « étude scientifique » comme celle qu’elle se propose de confier au CNRS, mais bien une inspection ministérielle pour constater les faits et proposer des solutions – et éventuellement des sanctions. Et non seulement le ministre est légitime pour ordonner une telle inspection, c’est son devoir : si les faits qu’elle évoque sont exacts, alors c’est la neutralité du service public – dont le ministre est garant – qui se trouve menacée.

Je ne peux comprendre qu’un ministre puisse commettre une erreur aussi élémentaire. Autrefois, avant de sortir pareille proposition, un ministre aurait discuté cela avec son cabinet, demandé l’avis de la direction générale compétente… mais aujourd’hui, dans le royaume du « pourquoi pas » qu’est devenu notre pays, on annonce d’abord et on réfléchit ensuite. Un ministre devant un micro se sent obligé de dire ce qui lui passe par la tête, sans qu’il y ait un processus de réflexion collective et d’analyse préalable. Et comme on leur tend souvent le micro, les bourdes s’accumulent au point que la parole d’un ministre ne vaut plus rien. Les ministres n’ont toujours pas compris qu’ils ne sont pas des personnes privées, mais les chefs d’une administration. Qu’ils n’ont plus d’opinion personnelle, mais expriment une position institutionnelle. Un ministre ne peut pas dire « j’aime ceci » ou « je n’aime pas cela ».

Certains s’imaginent que la déclaration de Frédérique Vidal n’est qu’un rideau de fumée pour détourner l’attention de la problématique de la condition étudiante qui devrait être, si l’on croit certains, sa principale préoccupation. C’est là encore un aperçu de l’extension infinie du n’importe quoi dans la gestion des affaires publiques. Vidal est ministre de l’enseignement supérieur, pas ministre de la condition étudiante. Son mandat, c’est de s’assurer que les universités proposent aux citoyens une formation de haut niveau, que les instituts de recherche préservent et enrichissent le potentiel scientifique et technique de la nation. Mais pourquoi diable le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche – tout comme les autorités universitaires, d’ailleurs – doivent s’occuper de l’état mental des étudiants ?  Depuis quand le bonheur ou la dépression des étudiants est son problème ? On voit là la dérive clientéliste de la politique du « care » : le ministre de l’enseignement supérieur ne s’occupe pas de l’enseignement supérieur, mais des personnes qui le fréquentent. Son rôle n’est pas de s’assurer qu’ils bénéficient de lieux d’enseignement et d’enseignants de qualité, mais aussi de les soigner, de les nourrir, de leur trouver un travail, de les envoyer chez le psy… et pourquoi pas un petit ou une petite amie, puisqu’on y est ?  Le ministre de l’enseignement supérieur doit-il créer des bordels universitaires pour résoudre la misère sexuelle des étudiants ?

Il arrive un moment où l’on est obligé de se frotter les yeux et de se demander si l’on ne rêve pas. Et si les ministres sortent en permanence de leur rôle, ce n’est pas mieux ailleurs. De ce point de vue, la réaction du CNRS à la déclaration de Frédérique Vidal mérite d’être soulignée comme exemple de contribution citoyenne au grand n’importe quoi. Voici le texte de la déclaration publiée à cette occasion :

« L’islamogauchisme », slogan politique utilisé dans le débat public, ne correspond à aucune réalité scientifique. Ce terme aux contours mal définis, fait l’objet de nombreuses prises de positions publiques, tribunes ou pétitions, souvent passionnées. Le CNRS condamne avec fermeté celles et ceux qui tentent d’en profiter pour remettre en cause la liberté académique, indispensable à la démarche scientifique et à l’avancée des connaissances, ou stigmatiser certaines communautés scientifiques. Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance. »

On ne sait s’il faut rire ou pleurer. Si l’on comprend bien les rédacteurs de cet étrange texte, c’est mal de « délégitimer » les « travaux sur le terme de race », alors que le terme « race » ne correspond, de l’avis de la plupart des spécialistes, à aucune « réalité scientifique ». Par contre, hors de question de « légitimer » les recherches sur le terme « l’islamogauchisme » au prétexte que celui-ci « ne correspond à aucune réalité scientifique ». Ici, le CNRS « condamne » ceux qui délégitiment tout champ de la connaissance », tout en délégitimant un « champ de connaissance » particulier. Vous avez dit contradiction ?

Qu’une institution scientifique parmi les plus importantes du pays tienne un langage contradictoire quant à la légitimité d’une recherche, c’est en soi consternant. Mais ce n’est pas là le plus grave. Le plus sérieux est que le CNRS dans cette déclaration s’érige lui-même en législateur et en juge, se permettant de « condamner » ceux qui ne se conformeraient à sa vision du monde. Or, le CNRS est, jusqu’à nouvel ordre, un établissement public administratif, financé par le budget de l’Etat, c’est-à-dire, l’argent des contribuables. Comment un tel organisme peut-il « condamner » telle ou telle position sans manquer à son devoir de neutralité ? Imagine-t-on le Commissariat à l’énergie atomique « condamner » la décision de fermeture de la centrale de Fessenheim, le Musée du Louvre « condamner » la politique budgétaire du ministère de la culture ?

Universitaires et chercheurs aiment parler de la sacro-sainte « indépendance académique ». Ils oublient que toute liberté implique une responsabilité. Si le citoyen-contribuable permet aux membres des institutions de recherche et d’enseignement supérieur de se gouverner elles-mêmes, c’est parce que ces institutions acceptent en retour de faire leur propre police, s’engagent à maintenir un haut niveau académique et à sanctionner elles-mêmes les charlatans et les faussaires. Et parmi ceux-ci, ceux qui prétendent asservir la recherche à des considérations idéologiques. Quand on constate que non seulement les brebis galeuses ne sont pas sanctionnées mais, pire, qu’elles prennent le pouvoir, alors le pouvoir politique, le seul qui détient un mandat du peuple souverain, est parfaitement légitime pour intervenir. Si l’Université ou le CNRS ne veulent pas voir le pouvoir politique leur dire quels sont les « champs de la connaissance » qui sont légitimes et ceux qui relèvent du militantisme – voire du charlatanisme – ils n’ont qu’à faire leur police eux-mêmes.

C’est pourquoi, si Frédérique Vidal doit partir dans la charrette, la place à côté d’elle doit être réservée au président du CNRS. Ce serait une façon salomonique – à défaut d’être jupitérienne – de rappeler un peu tout ce beau monde à ses devoirs. Un ministre ne peut pas se permettre de dire n’importe quoi, le président du CNRS non plus.

Quant à « l’islamogauchisme », il n’est pas inutile de rappeler que le terme a été forgé par Pierre-André Taguieff, lui-même universitaire et… directeur de recherches honoraire au CNRS. A l’époque, si ma mémoire ne me trompe pas, la vénérable institution n’avait pas cru nécessaire de sanctionner un éminent sociologue au prétexte que le terme « ne recouvrait aucune réalité scientifique ». La formule elle-même est intéressante : c’est quoi une « réalité scientifique », et c’est quoi la différence avec une « réalité » tout court ? Karl Popper nous donne la règle pour savoir si un énoncé est « scientifique » : il faut et suffit que l’énoncé en question soit « falsifiable », c’est-à-dire, qu’on puisse concevoir une expérience – même imaginaire – dont le résultat pourrait mettre l’énoncé en question en défaut. Ainsi, par exemple, l’énoncé « il existe un dieu tout puissant créateur de la terre et du ciel » n’est pas un énoncé scientifique, puisqu’aucune expérience ne peut le mettre en défaut. Cela n’implique pas que l’énoncé soit vrai ou faux, simplement que ce n’est pas une matière pour les scientifiques. Mais à ma connaissance il n’y a aucune méthode pour savoir si un terme « recouvre une réalité scientifique ». Et ceux qui considèrent que le terme est mal défini devraient faire attention à ne pas utiliser des termes qui le sont encore plus mal…

L’islamogauchisme recouvre, n’en déplaise à certains, une réalité : celle d’une gauche qui, faisant jouer le mécanisme idiot de « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » tend à caresser dans le sens du poil l’islam politique le plus obscurantiste, le plus rétrograde. De Michel Foucault chantant les louanges de l’ayatollah Khomeini à Jean-Luc Mélenchon défilant à l’appel d’une organisation liée aux Frères musulmans, en passant par les candidates voilées du NPA, le terme recouvre une réalité qui a été décrite d’une façon assez cohérente. C’est déjà un bon point de départ, même si cette description ne remplit pas – encore ? – tous les critères pour être reconnue comme « scientifique ».

Il n’est pas inutile d’ailleurs de se demander pourquoi la déclaration de Frédérique Vidal a fait autant de bruit. Car si l’islamogauchisme était un objet inexistant, comme les licornes, le fait que la ministre lance une mission pour le rechercher ne devrait défriser personne. Si cela provoque autant de bruit, c’est parce que la galaxie qui vit de la charlatanerie sociologique organisée sait parfaitement la précarité de sa position. Poser la question de l’asservissement de la science au militantisme, c’est poser la question de la légitimité de tous ces gens. Les honnêtes travailleurs doivent-ils continuer à payer des impôts pour rémunérer des politiciens déguisés en scientifiques ? On peut comprendre qu’une telle question dérange…

Descartes

(1) Il est effrayant de constater qu’à l’époque ce coup de force des associations « antiracistes » et des syndicats étudiants n’avait donné lieu qu’à des protestations feutrées, alors que la demande de Frédérique Vidal a provoqué une levée de boucliers allant jusqu’à la conférence des présidents d’université. Comme quoi l’université française connaît ses priorités…

Tag(s) : #Idéologie
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