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"Assurance chômage : une réforme aberrante"

La ministre du travail, qui veut avec Macron, faire payer les chômeurs

"Assurance chômage : une réforme aberrante"

Par Liêm Hoang Ngoc

 

Liêm Hoang-Ngoc est maître de conférences et auteur de plusieurs ouvrages, dont "Fiches d’économie du travail et des politiques de l’emploi" (Ellipses, 2021). Il revient sur la réforme de l'assurance chômage et les problèmes qu'elle pose.

La réforme de l’assurance chômage que vient d’imposer la ministre du travail aux partenaires sociaux est économiquement aberrante et politiquement risquée. Conscient de son absurdité dans une économie à l’arrêt, le gouvernement l’avait pourtant partiellement suspendue.

 

À peine édulcorée par rapport à sa version initiale, cette réforme durcira les critères requis pour l’ouverture des droits, rendra dégressive les allocations versées aux cadres et, surtout, réduira de 20% le montant de l’indemnité versée à 40% des ayants droit (en incluant les jours non travaillés dans la période au cours de laquelle est calculé le salaire journalier de référence).

 

DURCISSEMENT DES CONDITIONS D'ACCÈS À L'INDEMNISATION

 

Du point de vue de l’analyse économique, une telle réforme a pour but "d’inciter les chômeurs à la reprise d’emploi", plutôt qu’à "préférer le loisir". Elle n’est pertinente que si l’économie est en plein-emploi, situation où tous ceux qui souhaitent travailler aux conditions du marché sont employés et où le seul chômage qui prévaut est un chômage purement volontaire. Or l’économie n’est plus en plein-emploi depuis le milieu des années soixante-dix, où le taux de chômage a explosé pour ne plus redescendre en dessous d’un plateau élevé de 8%.

 

Avec la crise du Coronavirus, le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A, B et C inscrits à Pôle emploi a désormais franchi la barre des 6 millions. Le nombre d’emplois vacants, de l’ordre de 300 000 avant la crise, n’était plus que de 184 300 au 4erimestre 2020. Le chômage dû à l’inadéquation des qualifications des individus n’est pas massif et peut être traité par la formation. L’immense majorité des demandeurs d’emploi est constituée de chômeurs involontaires au sens de Keynes, qui accepteraient de travailler pour des salaires inférieurs à ceux en vigueur mais que les employeurs n’embauchent pas parce que la demande globale (i.e. l’investissement et la consommation) est insuffisante.

 

Durcir les conditions d’accès à l’indemnisation du chômage et en réduire le niveau n’est en aucun cas de nature à résorber ce type de chômage, causé par une activité atone, dont le ralentissement dans la zone euro était déjà redouté par les prévisionnistes avant la crise sanitaire.

 

Cette réforme appauvrira les plus démunis pour réaliser des économies de bouts de chandelles (1 milliard, à mettre en balance avec les 4 milliards octroyés au titre de la suppression de l’ISF et de l’instauration de la Flat Tax sur les revenus du capital…).

 

Pour entamer le noyau dur du chômage, l’analyse économique pragmatique recommanderait d’abandonner les politiques d’austérité mises en place au sein de la zone euro au cours de la décennie 2010 et de profiter du contexte de taux d’intérêt négatifs, entretenu par la BCE, pour doubler les sommes consacrées à la transition écologique et sociale et à la modernisation de notre système de santé. Tel n’est pas la ligne du Premier ministre, qui a mis sur pied une commission chargée de réfléchir, déjà, à la fin du "quoiqu’il en coûte". Tel n’est pas le credo de sa ministre du travail, qui raisonne comme si la reprise était en voie de consolidation.

"Ce calcul politique n’est pas sans risques"

C’est que la véritable motivation de la réforme de l’assurance chômage est vraisemblablement politique, un an avant l’élection présidentielle de 2022. Puisque la réforme des retraites s’avère périlleuse à réactiver, la chasse aux "assistés" participe, dès lors, des signaux envoyés à l’électorat conservateur que le président sortant cherche coûte que coûte à fidéliser pour franchir le cap du premier tour. Elle représente un nouveau gage adressé aux représentants du "bloc bourgeois", le MEDEF et l’AFEP (l’Association française des entreprises privées), qui pourraient être tentés, le cas échéant, de "changer de cheval".

 

Ce calcul politique n’est pas sans risques. Les enquêtes d’opinion montrent qu’en chassant sur des terres très à droite, Emmanuel Macron perd de plus en plus, sur sa gauche, l’électorat socialiste modéré qui l’avait soutenu au premier tour en 2017. Le calcul est d’autant plus aventureux que, s’il parvenait toutefois à se qualifier pour la finale, c’est alors l’électorat populaire, sans qui tout front républicain est illusoire, qui lui ferait défaut au second tour. Les uns n’iront assurément pas voter pour leur fossoyeur, les autres essaieront "autre chose", pour voir…

"La guerre des classes et les conquêtes qu’elle permet d’inscrire sur les frontons de la République sociale"

L’air du temps est résolument bleu foncé. Le camp des "partageux" finira tôt ou tard par se réorganiser, avant ou après le désastre annoncé. Ses théoriciens gagneraient alors à hiérarchiser leurs disputes, en évitant d’essentialiser les discriminations qu’ils ont toujours combattues, pour remobiliser les troupes sur la véritable ligne de front : la guerre des classes et les conquêtes qu’elle permet d’inscrire sur les frontons de la République sociale.

A LIRE AUSSI : "Réforme de l'assurance-chômage : faut-il nationaliser ?"

Tag(s) : #Macron : chômage
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