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Nord Stream — Wikipédia

Nord Stream 2 : Les efforts de Washington pour torpiller le gazoduc sont un échec

Source : Responsible Statecraft, Ted Galen Carpenter

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le secrétaire d’État Antony J. Blinken prononce une allocution d’ouverture à l’OTAN à Bruxelles, en Belgique, le 23 mars 2021. [Photo du département d’État par Ron Przysucha / Domaine public]

 

Les dirigeants américains ont fait preuve d’une hostilité implacable envers le gazoduc Nord Stream 2 dès le début de sa construction en 2011. Le gazoduc, qui passe sous la mer Baltique, reliant ainsi la Russie et l’Allemagne tout en contournant les républiques baltes et la Pologne, est maintenant presque achevé.

Les administrations Obama, Trump et Biden, cependant, ont toutes accusé le pipeline d’accroître la dépendance déjà importante de l’Allemagne et d’autres parties de l’Europe démocratique à l’égard des approvisionnements énergétiques russes. Cette dépendance accrue, selon les responsables américains, donnera à Moscou une influence géopolitique dangereuse sur ses voisins occidentaux. Le Congrès a approuvé une loi en 2019 autorisant des sanctions contre les entreprises impliquées dans le projet, et a adopté une mesure encore plus forte à la fin de 2020.

Il est clair que la politique de l’administration Biden concernant Nord Stream 2 ne s’écarte pas de la voie suivie par ses prédécesseurs. Cette position ne devrait pas être une grande surprise. En tant que vice-président en 2016, Joe Biden a carrément décrit le projet comme une « mauvaise affaire » pour l’Europe. Le 18 mars, le secrétaire d’État Antony Blinken a publié une déclaration exigeant que les entreprises impliquées dans le projet de pipeline cessent immédiatement leurs travaux. « Comme de multiples administrations américaines l’ont clairement indiqué, a déclaré M. Blinken, ce pipeline est un projet géopolitique russe destiné à diviser l’Europe et à affaiblir la sécurité énergétique européenne. »

S’exprimant alors qu’il rencontrait le secrétaire général Jens Stoltenberg lors de sa première visite à l’OTAN mardi, Blinken a déclaré : « Le président Biden a été très clair, il pense que le gazoduc est une mauvaise idée, mauvaise pour l’Europe, mauvaise pour les États-Unis, et finalement en contradiction avec les propres objectifs de sécurité de l’UE. »

La politique de Washington traduit un étonnant degré d’arrogance, et le ressentiment des Européens face à un tel comportement d’intimidation ne cesse de croître. La réaction de Rainer Seele, le PDG de la société énergétique autrichienne OMV, à la déclaration de Blinken du 18 mars était typique. « Ce projet est d’une grande importance pour la sécurité de l’approvisionnement du marché européen du gaz, il appartient donc à l’Europe de décider » a déclaré M. Seele au journal autrichien Wiener Zeitung. Il a ajouté : « Nous entretenons une profonde amitié transatlantique avec les États-Unis depuis des décennies. Et les amis ne devraient pas se menacer mutuellement. »

Malheureusement, il existe un soutien très fort et bipartisan au sein de l’élite politique américaine en faveur d’une politique dure. En 2017, Jeanne Shaheen, (D-NH), membre démocrate clé de la sous-commission des Affaires européennes de la commission sénatoriale des Relations étrangères, a soutenu que « la Russie a l’habitude de « militariser » le gaz naturel. » Elle a averti que l’achèvement de Nord Stream 2 « donnerait à la Russie encore plus d’options pour influencer et intimider l’Europe, en particulier l’Ukraine. » La mention de l’Ukraine n’était pas tangentielle ou fortuite. L’achèvement de Nord Stream 2 priverait Kiev de commissions de transit lucratives pour le gaz circulant dans les gazoducs existants. Pour les partisans de l’Ukraine aux États-Unis, une telle évolution est considérée comme intolérable.

Deux ans plus tard, Shaheen a coparrainé un projet de loi avec le sénateur Ted Cruz (R-Texas) visant à prendre des mesures concrètes pour bloquer le projet. Elle a averti que les États-Unis ne pouvaient pas simplement détourner le regard « pendant que le Kremlin construit ce cheval de Troie. »

Comme le rôle de Cruz l’a indiqué, les Républicains ont été au moins aussi militants que Shaheen concernant cette question. En 2018, le président Trump a déclaré, à sa manière typiquement triviale, que le gazoduc Nord Stream 2 était une « chose horrible » et a averti que « c’est une tragédie » pour l’Allemagne de permettre à des milliards de dollars supplémentaires d’entrer dans les coffres de la Russie. Il a également souligné qu’une fois le gazoduc terminé, l’Allemagne obtiendrait 60 à 70 % de son énergie de la Russie.

Les remarques sévères n’étaient pas simplement le fait d’un Trump jouant à Trump. Une hostilité similaire à l’oléoduc – et à la Russie en général – a caractérisé le soutien bipartisan au Congrès pour des mesures punitives. Le représentant Michael Conaway (R-Texas), l’un des principaux promoteurs d’une résolution en 2018, a candidement exprimé l’hypothèse sous-jacente. « La Russie a continuellement défié les normes mondiales, les frontières souveraines et le droit international. Nous serions stupides de permettre à Vladimir Poutine d’avoir une emprise plus forte sur nos alliés européens et le marché mondial de l’énergie. »

En effet, les Républicains semblent désormais préconiser une approche encore plus intransigeante que celle adoptée par l’administration Biden. Réagissant à un nouveau rapport du département d’État à la mi-février 2021, le sénateur Jim Risch, (R-Idaho) le membre le plus haut placé de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, a exprimé son profond mécontentement face à la décision « de renoncer à des sanctions supplémentaires à l’encontre d’autres entités impliquées dans sa construction. » Il est même allé jusqu’à alléguer que le rapport « est un cadeau aux Russes et à leurs efforts continus pour saper la sécurité énergétique européenne, déstabiliser l’Ukraine, et faciliter la corruption et l’influence maligne dans toute l’Europe. »

Cruz a adopté une position particulièrement militante. Il a suspendu la nomination de William Burns à la tête de la CIA, ne la retirant qu’après la déclaration de Blinken du 18 mars mettant en garde les entreprises contre des sanctions américaines si elles continuaient à travailler sur Nord Stream 2. Toutefois, Cruz a réitéré qu’il continuerait à bloquer la confirmation de Wendy Sherman comme adjointe de Blinken, ainsi que les futures nominations au Département d’État, « jusqu’à ce que les sanctions complètes mandatées par le Congrès soient en fait largement imposées contre les navires et les entreprises essentielles à l’achèvement du gazoduc. »

Il semble que l’administration continue à subir la pression de certains démocrates influents du Congrès. Le sénateur Bob Menendez (D-NJ), président de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, a déclaré qu’il « encourageait » l’administration à « accélérer » ses efforts concernant le gazoduc, en notant le soutien bipartite en faveur de sanctions supplémentaires.

Bien qu’il y ait une opposition en Europe à Nord Stream 2 (en particulier en Ukraine, en Pologne et dans d’autres pays d’Europe de l’Est), le projet bénéficie d’un soutien considérable – et d’un ressentiment croissant à l’égard de la tactique des États-Unis. Cette dernière évolution est particulièrement visible en Allemagne.

L’ancien chancelier Gerhard Schroeder est le président du conseil d’administration du consortium Nord Stream 2, ce qui reflète l’importance économique que les membres de l’élite politique et économique allemande attachent au projet. Le gouvernement d’Angela Merkel a maintenu son engagement envers Nord Stream 2 malgré la pression des États-Unis, et d’autres Allemands influents ont dénoncé les appels lancés par les États-Unis en faveur de sanctions sévères.

Le président allemand Frank-Walter Steinmeier a défendu le gazoduc en déclarant que les ventes d’énergie étaient « l’un des derniers ponts entre la Russie et l’Europe. » D’autres responsables allemands rappellent que l’Allemagne de l’Ouest importait du gaz de l’Union soviétique totalitaire à l’époque de la Guerre froide, et ils affirment que Moscou est plus dépendante de l’exportation de gaz que l’inverse.

La Fédération des industries allemandes (BDI) a averti que les sanctions américaines à l’encontre des entreprises participant au projet Nord Stream 2 créent un « stress sérieux » pour le partenariat transatlantique. Le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas et d’autres ont accusé les États-Unis d’empiéter sur la souveraineté européenne et allemande, et affirment que l’Europe peut décider elle-même de ses sources d’énergie.

Oliver Hermes, chef de la commission parlementaire pour l’Europe de l’Est, a déclaré que les menaces américaines marquaient « un creux incroyable » dans la relation transatlantique. Gerhard Schroeder a même appelé à des « contre-sanctions » à l’encontre les États-Unis.

Washington doit abandonner ses efforts pour torpiller Nord Stream 2. C’est aux Européens qu’il appartient de décider si ce gazoduc est une bonne ou une mauvaise idée du point de vue des intérêts européens. L’Oncle Sam doit cesser d’agir comme un grand frère autoritaire traitant l’Allemagne et d’autres alliés comme incapables de prendre leurs propres décisions sur de telles questions. Si l’exercice d’une pression grossière pour obliger les pays à se conformer aux préférences de Washington est ce que le président Biden avait à l’esprit lorsqu’il a déclaré que « l’Amérique est de retour » et qu’il s’est engagé à restaurer le « leadership » américain sur l’alliance transatlantique, d’importants alliés européens, en particulier l’Allemagne, pourraient en venir à en vouloir à la nouvelle administration autant qu’à son prédécesseur. Et ils auraient de bonnes raisons de le faire.

Tag(s) : #Allemagne, #Etats-Unis, #Russie
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