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Le miroir à deux faces d'Emmanuel Macron : manipulation ou dissociation mentale ?
Le miroir à deux faces d'Emmanuel Macron : manipulation ou dissociation mentale ?
Macron, McFly et Zadig :
le « en même temps » macronien face à ses contradictions
– par Eric Juillot

Dans un entretien récemment accordé à la revue Zadig, le Président Macron expose son rapport à la France.

Le propos, riche et réfléchi, intéressant à plus d’un titre, laisse cependant circonspect.

A-t-il vraiment été tenu par l’homme qui occupe le fauteuil élyséen depuis 2017 ?

Manipulation ou dissociation mentale ?

Dans cet entretien, il est principalement question d’histoire et de géographie. Emmanuel Macron livre à ses lecteurs la description détaillée et vivante de son rapport particulier à l’espace français et à ses habitants ; une géographie personnelle, collection des lieux auxquels sa vie l’a attaché depuis l’enfance : Amiens, Le Touquet, Bagnères-de-Bigorre, etc. Par-delà l’évocation de ses souvenirs, le Chef de l’État semble très au fait du mal être politique qui s’est abattu dans ces lieux comme dans tant d’autres, conséquence des mutations brutales imposées par la mondialisation au système productif français depuis plus de 40 ans.

Il évoque ainsi la « morsure de la désindustrialisation ». Et d’ajouter : « Il faut voir le drame que c’est, quand ferme une entreprise où des générations ont travaillé. Ceux qui ne le vivent pas ne peuvent pas comprendre le choc que cela représente, à la fois pour la vie familiale et pour l’imaginaire : on ne perd pas seulement son travail, c’est aussi l’univers des possibles qui est détruit ».

Il y aurait donc deux hommes en Emmanuel Macron : d’une part, l’homme privé, doué d’empathie, attaché à comprendre les peines de ses semblables et soucieux de les partager ; d’autre part l’homme public, le politique, partisan dogmatique du Marché, exigeant des « Gaulois réfractaires » une adaptation sans fin à la mondialisation au nom de la modernité indépassable qu’elle est censée incarner.

Ici, la dissociation paraît tout à fait intenable. L’homme qui n’a rien d’autre à proposer aux salariés de Whirlpool à Amiens que son volontarisme néolibéral, l’homme qui affichait, avant même son arrivée à l’Élysée, un mépris de classe digne du XIXe siècle, l’homme pour qui les gens ordinaires « ne sont rien », pour qui les gens modestes sont « illettrés » ou « alcooliques », incapables de « traverser la rue pour trouver un emploi » afin de se « payer un costard », veut tout à coup faire croire, le temps d’un entretien, que toute la politique économique et sociale régressive qu’il a impulsée dès 2014 — au ministère de l’Économie — ne doit rien à ce qu’il est en réalité. L’obsession macronienne du « en même temps », poussée ici dans sa logique ultime, se fracasse sur les principes élémentaires de cohérence et de non-contradiction.

Le Président français ne recule pourtant devant rien pour accréditer cette autre image de lui-même. Ainsi se montre-t-il nostalgique de l’État dirigiste des Trente Glorieuses, expliquant, à propos de Bagnères-de-Bigorre, que « tous les aménagements avaient été réalisés dans les années 1970-1980, le territoire allait de l’avant. Puis, d’un coup, la ville s’est comme figée » ; ainsi se désole-t-il de l’impact spatial de la mondialisation, qui favorise les métropoles au détriment des villes moyennes et génère un sentiment d’abandon dans l’esprit de beaucoup de Français : « Le sous-préfet a quitté les lieux. Les services publics sont partis, mais aussi des cadres intermédiaires, des fonctionnaires, des cadres d’entreprise… » ; ainsi dénonce-t-il, enfin, le mythe dangereux d’une économie post-industrielle : « j’ai posé un diagnostic, pointé une erreur fondamentale : nous avons pensé pouvoir faire un pays sans usines ».

Autant de constats justes, mais qui soulignent cruellement l’échec total de celui qui les formule. Comment aurait-il pu prétendre soulager ces maux, lui qui a repris à son compte toutes les croyances néolibérales pour s’en faire le champion ? Comment ces croyances pourraient-elles, au motif qu’on les met en œuvre radicalement, susciter soudain des effets inverses à ceux que l’on déplore ? Il y a dans cette manière de voir un vice majeur de la pensée. E. Macron prétend ainsi « avoir agi dès le début du quinquennat pour réindustrialiser », comme s’il était possible d’atteindre cet objectif sans remettre en cause le cadre idéologique qui a conduit à notre déclin productif. Comment réindustrialiser, en effet, face au dumping social, salarial et environnemental imposé à notre pays par l’UE, dont la libre circulation des capitaux et des marchandises est des « libertés fondamentales » ?

Il ne suffit pas de prendre, le temps d’un entretien, les habits d’un Gambetta ou d’un Mendès France pour faire oublier le triste bilan de ce quinquennat finissant : la politique d’E. Macron n’aura pas eu d’autre effet, dans l’ordre socio-économique, que d’accentuer la tendance au délitement néolibéral au nom de « l’Europe » ; parallèlement, la défiance à l’égard des institutions et du personnel politique aura trouvé dans ce président méprisant matière à s’alimenter abondamment.

Considérations sur l’Histoire

Diverses considérations sur l’histoire de France parsèment par ailleurs l’entretien.

Macron rappelle à juste titre que l’histoire de notre pays est d’abord celle d’une langue, qu’il souhaite à son tour promouvoir avec la création, dans la ville hautement symbolique de Villers-Cotterêts (où François Ier impose en 1539 l’usage du français dans les documents relatifs à la vie publique), d’une Cité internationale de la langue française. Invitant chacun au décentrement, il affirme que « l’épicentre de notre langue est du côté du fleuve Congo » — il aurait pu citer Port-au-Prince ou Dakar. La langue française est donc un vecteur de rayonnement pour la France, elle est ce qui en fait « un pays monde ».

De telles affirmations sont bienvenues ; mais elles sonnent étrangement dans la bouche d’un dirigeant très heureux par ailleurs de s’exprimer en « globish » dès que l’occasion se présente, comme lors des sommets « choose France » où il a pris l’habitude de ramper devant les milliardaires superstars de la mondialisation pour qu’ils consentent à investir quelques millions sur notre sol. Celui qui prétendait en outre, en 2017, n’avoir pas connaissance d’une culture française semble l’avoir découverte entre-temps. Il faut s’en réjouir.

Sur les questions mémorielles, plusieurs affirmations laissent penser qu’E. Macron est soucieux d’équilibre et de nuance. Les séquelles politiques et morales de la période coloniale en Algérie et de la guerre qui y a mis un terme le préoccupent particulièrement. Il plaide en faveur d’une reconnaissance des injustices et des violences de la colonisation, mais aussi de « tout ce que les pieds-noirs et les harkis ont subi », dans l’espoir, plus généralement, de réussir à produire de l’unité par-delà les querelles mémorielles, la France ne pouvant consister en « une addition de minorités et de ressentiment ». La « reconnaissance » constitue donc, selon lui, une voie médiane, susceptible d’aboutir à l’apaisement et à l’entente. Il rejette de ce fait aussi bien la repentance que le déni.

De tels propos ne manquent pas de lucidité. Si le déni démontre une incapacité à assumer notre imperfection collective en refusant de voir nos fautes et nos crimes, la repentance procède quant à elle de l’excès inverse : il n’est plus question avec elle que d’assumer sans fin et de manière maladive la conviction que l’imperfection coupable est ce qui nous caractérise au premier chef. Entre ces deux écueils, le président français entend maintenir ici le cap d’un juste milieu irénique. Force est cependant de constater qu’il ne s’est pas toujours montré aussi nuancé : n’affirmait-il pas, en 2017, avant même son arrivée au pouvoir, que la colonisation (et non pas même le colonialisme) avait été en Algérie « un crime contre l’humanité », assimilant au détour d’une phrase les Français d’Algérie et les Algériens pro-français à des équivalents nord-africains des nazis ?

Plus loin, il exprime une idée intéressante : « Notre histoire avec l’Afrique, avec nos enfants issus de ce continent, n’est pas celle du monde anglo-saxon. Nous ne pouvons pas la penser dans les mêmes termes. » On aimerait en savoir un peu plus sur le détail de cette différence, mais E. Macron ne s’y étend pas. Peut-être parce qu’il a récemment laissé entendre le contraire sur une chaîne américaine pour complaire à ses auditeurs du jour : « La France doit d’une certaine manière déconstruire sa propre histoire », affirmait-il sans ambages, employant à dessein le verbe « déconstruire » d’inspiration derridienne qui sert de marqueur sur les campus américains aux extrémistes de la « cancel culture » ; pour faire bonne mesure ce jour-là, il ajouta même que la France était, comme les États-Unis, confrontée à la « question de la race », défendant malgré lui une vision bien peu républicaine et particulièrement ignare de l’histoire de notre pays…

Quant à la révolte des Gilets jaunes — dont sa politique a été le détonateur — elle est assimilée par le Chef de l’État à une « jacquerie », qui serait « un des fondamentaux de notre vieux pays ». Que la France renoue avec des émotions populaires caractéristiques de l’Ancien Régime devrait cependant l’inquiéter, d’autant que la dernière, en 1789, de révolte est devenue Révolution. Mais E. Macron se borne à constater le retour de la violence politique sur fond de « crise des classes moyennes ». Il ne prétend pas avoir les moyens d’y répondre, sauf peut-être — bizarrement — en supprimant l’ENA, pour dynamiter les « corporatismes » dont il fait la cause de bien des maux. Si ces corporatismes sont néfastes dans la mesure où ils jouent à plein en faveur de la reproduction endogène des élites, ils ne nuisent pas autant au pays, cependant, que le monolithisme idéologique imposé aux Français depuis quarante ans et dont l’actuel président constitue l’ultime version, chimiquement pure.

Si toutes les affirmations formulées par Emmanuel Macron dans le cadre de cet entretien s’articulaient de façon cohérente à la politique mise en œuvre par le Chef de l’État qu’il est, on pourrait penser qu’il n’a pas démérité au cours de son mandat. Mais l’écart est si grand entre sa prose et ses actes qu’il convient seulement de reléguer cet étrange entretien dans le placard du bric-à-brac macronien, où figurent déjà toutes les déclarations contradictoires formulées, au gré des circonstances et des interlocuteurs, par ce président cynique et protéiforme.

Source : Eric Juillot – ELM

Tag(s) : #Macron
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