De notre stagiaire Florian Roddier – En tant que deuxième puissance économique mondiale, la Chine s’est fixée comme nouvel objectif d’occuper la première place mondiale dans les secteurs de l’économie numérique et de l’innovation technologique.

Jia Jia, premier robot interactif de Chine

Ce virage industriel, économique et technologique a été initié par l’actuel président de la République populaire de Chine, Xi Jinping. La Chine souhaite en effet s’imposer comme le leader mondial en matière d’Intelligence Artificielle (IA) à moyen et long terme.

En renforçant l’efficacité et la précision des activités dans lesquelles intervient l’Intelligence Artificielle, le gouvernement chinois entend améliorer le bien-être social de sa population ainsi que garantir sa sécurité nationale.

Pour les grandes puissances du globe, l’Intelligence Artificielle est un facteur de rivalité, rivalité parfois présentée comme une «course technologique», au lendemain d’une «course à l’armement» qui a marqué la seconde moitié du XXème siècle. Mais l’intelligence artificielle ne se contente pas d’être un artifice supplémentaire du «hard power» ou du «soft power», en s’imposant comme un inéluctable défi contemporain à l’échelle locale, régionale et nationale.

A l’échelle nationale en Chine, le développement et le déploiement progressif de l’intelligence artificielle dans les secteurs secondaire et tertiaire chinois a été véritablement engagé sous la première mandature de Xi Jinping.

Certes par le passé, les réformes d’ouverture initiées par Deng Xiaoping, ou la stratégie de développement à l’échelle internationale, fondée sur la devise «Go abroad» à la fin du XXème siècle, se sont imposés comme les premiers balbutiements de ce «grand bond en avant» (Julien Nocetti) technologique chinois.

L’approfondissement et le perfectionnement d’une économie de marché chinoise ont eux aussi servi de base à ce tournant technologique, mais les politiques successives à long terme, voulues et instaurées par le gouvernement de Xi Jinping ont réellement enclenché cette nouvelle dynamique.

Pour beaucoup d’observateurs, notamment occidentaux, l’élément déclencheur de ce virage technologique fut la défaite, en 2016, du Coréen Lee Sedol, numéro un mondial au jeu de go, face à l’Alpha Go, logiciel d’intelligence artificielle conçue par Google.

Robot Xiao Yi, l’innovation en Chine évolue rapidement

Cette défaite a poussé le gouvernement central à se pencher sur la question de l’intelligence artificielle, mais dès 2014, Xi Jinping affirmait dans un discours la nécessité d’accélérer la transformation du mode de développement chinois afin d’atteindre les objectifs d’«édification intégrale d’une société de moyenne aisance» et de «réalisation du rêve chinois de grand renouveau de la nation» (Discours prononcés à la 17e Conférence des membres de l’Académie des Sciences de Chine et à la 12e Conférence des membres de l’Académie de l’Ingénierie de Chine, le 9 juin 2014).

L’un des premiers projets, ayant érigé peu à peu l’intelligence artificielle comme priorité nationale, fut celui du «Made in China 2025», adopté en mai 2015 par le Conseil des affaires d’État, permettant à terme à la Chine de s’imposer comme une puissance industrielle innovante, en visant la montée en gamme de 10 secteurs stratégiques notamment en matière de nouvelles technologies de l’information.

Le XIIIe Plan quinquennal (2016-2020) qui suivit a réaffirmé cette nouvelle orientation économico-industrielle, et les dépenses en matière de Recherche et de Développement furent de plus en plus importantes. S’imposant comme le premier investisseur mondial dans le secteur de l’IA en 2017, la Chine a lancé un important plan visant le leadership mondial en la matière d’ici 2030, intitulé «Ambition 2030».

Ce «Plan de développement de la prochaine génération d’intelligence artificielle» fut adopté par le Conseil des affaires de l’État en juillet 2017, placé sous la direction du Ministère des Sciences et de la Technologie, et a pour objectif de créer une industrie novatrice d’ici 2020 (sur la base de technologies clés comme le Big Data), de réaliser des avancées technologiques majeures d’ici 2025 (en termes de santé, de villes intelligentes, d’agriculture intelligente et de défense) et de devenir le principal centre d’innovation d’ici 2030.

Par la suite, le maillage administratif et institutionnel se mit progressivement en place, avec la création en octobre 2017 de l’Alliance chinoise pour le développement de l’industrie de l’Intelligence Artificielle, et avec la création, en novembre 2017, du Comité consultatif stratégique sur les Intelligences artificielles de nouvelle génération.

L’objectif, comme le soulignait en mars 2018 le premier ministre Li Keqiang, était que le développement de l’IA s’impose comme une priorité de l’État chinois, notamment dans les domaines de la sécurité, de la santé, de l’environnement, des transports publics, ou de la justice.

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Une fois cette ligne directrice tracée, on a pu observer l’originalité du système chinois dans le déploiement de l’intelligence artificielle à l’ensemble des secteurs de la société civile.

A la différence de la Chine, l’IA aux États-Unis n’a pas été pourvue d’une vision globale, centralisée, les entreprises américaines étant libres décideurs de l’orientation à tenir en matière de recherche et de développement dans ce secteur.

En Chine, dès l’origine, le développement de l’intelligence artificielle fut considéré comme une affaire d’État centralisée. Sa mise en place fut déléguée dans un premier temps aux trois géants chinois du numérique, Baidu, Alibaba et Tencent, mais aussi au spécialiste de la reconnaissance vocale iFlytek.

L’objectif de la CHine était de lier étroitement secteur public et secteur privé, mais aussi secteur civil et secteur militaire, connue sous le nom d’« intégration civilo-militaire ». La synergie entre ces différents secteurs est assurée par l’État Central et le Parti Communiste chinois. Cette stratégie inclusive a permis la montée en puissance de l’IA en Chine, grâce à des apports financiers colossaux.

Alibaba a annoncé consacrer en 2017, 15 milliards de dollars dans la création de centres dédiés à la recherche et au développement de l’Intelligence Artificielle, et Baidu a lui consacré 15% de son chiffre d’affaires de 2016 dans ce domaine. Julien Nocetti soulignera d’ailleurs en 2018 : «D’alibaba à Baidu en passant par Tencent ou DiDi, il y a en Chine un concurrent sérieux pour toutes les grandes entreprises technologiques des États-Unis».

L’avancée technologique devait, en premier lieu, servir le développement intérieur du pays, avant d’être, exporté à l’international, en permettant un développement équilibré des différents territoires.

Robot chinois conçu pour examiner les patients

En matière de santé et d’accès aux soins, les inégalités à l’échelle nationale ont pu être réduites en intégrant de nouvelles générations de technologies de l’information (5G, IA, Cloud Computing, Big Data) dans l’industrie médicale.

Cette avancée technologique dans le secteur médical a offert une plus grande commodité aux patients chinois mais aussi une plus grande efficacité dans la prescription d’examens et de médicaments, ou dans le diagnostic opéré par les médecins.

Afin de mener à bien ce projet, les collectivités locales furent sollicitées. Le désir de réduction de la pauvreté, la lutte contre la pollution environnementale, la lutte contre les inégalités territoriales ou encore la lutte contre l’insécurité, étaient autant de défis intérieurs appelant à une mobilisation générale.

De nombreuses municipalités furent leurs premiers essais en termes d’IA. Bien entendu, des municipalités comme Pékin, Shanghai et Shenzhen étaient en avance, du fait de leur budget alloué mais aussi du fait de leur interconnexion avec le reste du pays. Pékin annonçait en janvier 2018 la création d’un parc de développement de l’Intelligence Artificielle, qui devait héberger 400 entreprises technologiques spécialisées dans le développement de l’IA.

Shanghai a quant à elle annoncée, le 8 juillet 2021, un plan municipal d’intelligence artificielle sur dix ans, en renforçant grâce à cette nouvelle génération de technologie, l’assistance au diagnostic médical, l’extension des applications du QR Code, le renforcement des services intelligents pour les personnes âgées et l’utilisation de la reconnaissance faciale.

Mais de moindres municipalités, comme la ville de Xiangtan dans la province du Hunan, ont aussi annoncé des investissements conséquents en matière d’IA et de robotique. De plus, comme le soulignait en février 2018, le ministre de l’Éducation, cette orientation technologique devrait aussi concerner le secteur éducatif, en lançant un vaste programme de recrutements et de formations d’experts en Intelligence Artificielle.

Enfin, cet accent mis sur le développement de l’IA doit accompagner une modernisation de l’Armée Populaire de Libération (APL). L’objectif est bien entendu, là-encore, de concurrencer l’opposant américain, mais aussi de développer des technologies militaires de plus en plus à la pointe, afin de sécuriser de futurs théâtres d’opérations extérieures.

D’un point de vue militaire, l’utilité majeur de l’incorporation de l’IA dans les forces armées est de faciliter le traitement et l’analyse d’un grand nombre de données, dans des situations parfois délicates, en facilitant la prise de décision des dirigeants, mais aussi de développer des systèmes d’armes plus autonomes afin de moins exposer les militaires au danger des situations de combat, par la fabrication de drones autonomes.

Finalement, la Chine a connu en l’espace de cinq années une croissance fulgurante en matière de recherche et de développement de l’intelligence artificielle. La population chinoise étant en partie favorable à l’apparition de cette nouvelle technologie dans leur vie quotidienne, et à coup d’investissements massifs, l’expertise de la Chine en matière d’IA est devenue de plus en plus importante, détrônant en 2016 le nombre de publications scientifiques de l’Union européenne dans le domaine de l’IA, puis celles des États-Unis.

JD Logistics fait appel à un robot de distribution intelligente dans l’arrondissement de Guanshanhu,

L’intelligence artificielle est déjà omniprésente dans la société chinoise, en particulier en matière de maintien de l’ordre ou de sécurité publique. Cependant, une des problématiques clés, liée au développement de l’IA est la définition d’un cadre juridique et éthique clair.

A l’instar de nombreux sujets, les visions occidentales et chinoises s’opposent. Le référentiel en termes de limites d’utilisation des nouvelles technologies n’est pas le même, ce qui entraîne, notamment du point de vue américain ou européen, de nombreuses condamnations et critiques à l’égard de la Chine, notamment sur l’utilisation du système national de crédit social.

En 2021, l’objectif en matière de course à l’intelligence artificielle reste le même. Le XIVe plan quinquennal, présenté en mars 2021, en matière de sécurité nationale et de développement, entend poursuivre le développement de ce secteur en augmentant de 7% le budget de l’État consacré à la recherche et au développement dans les secteurs des semi-conducteurs, de l’informatique quantique, des biotechnologies ou de l’intelligence artificielle.

Selon un rapport de l’Institut d’information scientifique et technique de Chine et de l’Université de Pékin publié le 8 juillet 2021, l’innovation chinoise en matière d’intelligence artificielle s’est classée au deuxième rang mondial en 2020, derrière les États-Unis.

Le rapport indique également que la Chine a obtenu de bons résultats en termes d’infrastructures, d’environnement innovant, de recherche et développement scientifique et technologique, d’industrie et d’application, se classant dans le top 10 mondial pour ces quatre indicateurs.

L’écart technologique avec les États-Unis tend donc à se réduire au fil des années, du fait d’un appétit de plus en plus croissant côté chinois pour les nouvelles technologies.