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Un manifestant tient une pancarte indiquant "non au pass nazitaire" lors d'une manifestation de protestation contre la vaccination obligatoire Covid-19 pour certains travailleurs et l'utilisation obligatoire du pass sanitaire réclamée par le gouvernement français à Montpellier, le 31 juillet 2021. (Crédit : 
 Pascal GUYOT / AFP)

"Comme dans toute manifestation, il y avait le fou à la barbe hirsute, la queue de cheval, les vêtements folkloriques, le bob couvert d’autocollants. Mais pour l’essentiel, la manifestation était faite de gens bien habillés avec des vêtements de marque, les hommes avec les barbes et cheveux bien taillés, les femmes maquillées avec goût. Bref, les bonnes classes intermédiaires aixoises."

DESCARTES

Image reprise sur

 

En revenant de la manif des “anti-tout”

 

Ce week-end, je suis descendu rendre visite à des amis à Aix en Provence. Une ville que je connais bien pour y avoir autrefois travaillé et fait pas mal de politique. Et même si la plupart de mes connaissances ont maintenant déménagé – pour certaines vers ce pays d’où aucun voyageur n’est jamais revenu – j’ai toujours plaisir à me balader dans les rues, entre les belles maisons « à l’italienne » et les hôtels particuliers du quartier Mazarin. Et bien entendu, de prendre un café sur les terrasses du cour Mirabeau ou de la place de la Mairie. Il faut dire qu’Aix en Provence est une ville riche, et il est bien connu que les riches ont bon goût.

J’étais donc en train de siroter tranquillement mon café, lorsque j’ai entendu les bruits bizarres : des cris, des slogans, le bruit des bidons en plastique frappés par des bâtons. Une manifestation, à Aix en Provence ? Le lecteur comprendra mon étonnement : dans cette ville bourgeoise, la chose est fort rare. La révolution aurait elle commencé sans me prévenir ? Point d’inquiétude, chers bourgeois : il s’agissait, vous l’aurez compris, de la manifestation des « anti-tout » qui ont défilé dans plusieurs villes de France comme ils le font depuis quelques semaines chaque samedi.

Personnellement, pour reprendre la formule de Jean Ferrat, je suis plutôt « de ceux qui manifestent ». J’ai une sympathie instinctive pour les citoyens qui sont prêts à consacrer un peu de leur temps à marcher pour amener une question qui leur paraît importante sur la place publique. Que je sois ou non d’accord avec la cause défendue, je préfère ceux qui marchent aux indifférents et aux aquabonistes. Mais franchement, en observant cette manifestation, j’ai eu peur. Et pourtant, j’en ai vu d’autres…

Pourquoi ? D’abord, parce que je n’avais jamais vu dans une manifestation autant d’agressivité à peine contenue. Il était effrayant de voir des hurluberlus hurlant se précipiter sur les terrasses pour crier sur les gens attablés les mots de « salauds », « collabos », « assassins », du simple fait que ces gens montraient leur passe sanitaire avant de s’asseoir, conformément à la réglementation. Une agressivité qui, du point de vue politique, est absurde. Le propre d’un mouvement politique, c’est de chercher à attirer, à convertir, à convaincre, à rassembler. A quoi cela peut bien servir d’agresser des passants ? Au mieux, vous ne gagnez rien, au pire, vous perdez l’opportunité d’attirer vers votre position des gens qui n’en sont pas acquis.

Ensuite, parce que dans les pancartes portées par les manifestants – dans lesquelles il n’y avait aucune référence politique, si l’on oublie un militant isolé portant un drapeau des « insoumis » et un T-shirt frappé du « phi », et quelques drapeaux tricolores frappés de la croix de Lorraine, symbole des « Patriotes » – on pouvait lire les pires excès, les pires absurdités. Entre celui qui dénonçait un « génocide vaccinal », celui qui affirmait que le vaccin est une « thérapie génique obligatoire », celui qui portait l’interrogation « pourquoi il faut que je me vaccine si papy est déjà vacciné ? », sans compter les amalgames avec le nazisme et les « touche pas à Raoult », on avait l’embarras du choix.

Mais le plus terrifiant, c’était la composition sociologique de la manifestation. Comme dans toute manifestation, il y avait le fou à la barbe hirsute, la queue de cheval, les vêtements folkloriques, le bob couvert d’autocollants. Mais pour l’essentiel, la manifestation était faite de gens bien habillés avec des vêtements de marque, les hommes avec les barbes et cheveux bien taillés, les femmes maquillées avec goût. Bref, les bonnes classes intermédiaires aixoises. Age moyen autour de 40 ans. Des gens dont on peut raisonnablement penser qu’ils vivent dans des logements décents, qu’ils ont un métier intéressant et rémunérateur, un haut niveau de vie, qu’ils ont bénéficié d’une éducation primaire et secondaire de qualité, et pour la majorité d’entre eux, d’une formation universitaire. Comment expliquer que des gens qui bénéficient d’un tel capital matériel et immatériel manquent de sens critique au point de défiler derrière une banderole dénonçant le « génocide vaccinal » et la « thérapie génique obligatoire » ?

Talleyrand nous a laissé l’idée que tout ce qui est excessif est insignifiant. Ici, ce n’est certainement pas le cas. Que de telles manifestations puissent avoir lieu dans nos villes montre que quelque chose s’est cassé – ou plutôt a été cassé – au pays de Langevin et de Pasteur dans le dernier quart du XXème siècle. Nous étions un pays où le « sachant » était respecté, admiré, et même craint. Les figures de l’intellectuel, de l’ingénieur, du savant bénéficiaient chez nous d’un prestige et d’une autorité inégalée dans le monde. A ceux qui conseillaient à De Gaulle de faire arrêter Sartre après des propos subversifs, mongénéral répondait « on n’emprisonne pas Voltaire ». Mais ça, c’était avant. Nous sommes devenus un pays ou le véritable intellectuel a laissé la place à l’intellectuel médiatique, le dilettante façon Bernard-Henri Lévy ou Michel Serres ; le véritable savant au savant médiatique genre Didier Raoult ; le véritable ingénieur au conseiller touche-à-tout façon Minc ou Attali.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Si le faux savant a pu remplacer le vrai, si la popularité, l’argent ou la surface médiatique ont remplacé le travail, la rigueur, le dévouement, c’est parce que le savoir lui-même est méprisé. Au mieux, il s’agit d’une décoration prétentieuse, une pédanterie qui cache mal sa nature. Au pire, d’un accessoire parfaitement inutile dans un monde où l’argent et la célébrité sont devenus la mesure de toute chose. Comment traiter autrement qu’avec condescendance celui qui brule pendant des années ses yeux sur les livres, celui qui s’astreint à une véritable ascèse de ne parler de ce qu’il connaît, de n’exposer que des raisonnements rigoureux, de préférer la vérité à la démagogie, et le tout pour un salaire de fonctionnaire alors que le « start-upper » qui trouve une façon ingénieuse d’exploiter des chômeurs pour faire livrer des repas à domicile fera fortune, qu’une vedette de la télévision qui fait régulièrement étalage de son ignorance et de sa vulgarité (1) sans le moindre complexe gagne mieux sa vie que le scientifique le mieux payé de France, qu’on paye un footballeur chaque mois l’équivalent du budget d’un laboratoire de recherche ? Comment le savoir et la rigueur inséparable du véritable travail intellectuel pourraient être respectés ? « Je vis de bonne soupe, et non de beau langage/Vaugelas n’apprend point à bien faire un potage », voilà la devise du jour.

Et ce n’est pas, contrairement à ce que crie une gauche inconséquente, la faute à Macron. L’élection de Macron est un symptôme, et non une cause. Sous ses habits de « révolutionnaire », Macron ne fait que continuer la politique de son – ses – prédécesseurs. Et s’il va plus loin, c’est parce que les digues qui avaient empêché Hollande d’agir ont sauté. Et elles n’ont pas non plus sauté en un jour : elles ont été régulièrement affaiblies par des coups de pioche qui se succèdent depuis les années 1980.

C’est pourquoi je ne peux pas empêcher l’indignation de me gagner quand j’entends tous ces personnages qui animent notre vie politique et intellectuelle exprimer leur surprise de voir l’ignorance et l’irrationnel s’étaler au pays de Descartes et de Pasteur. Ils ont cassé la cruche dans la joie et l’allégresse – en se moquant de ceux qui voulaient la protéger, traités de « passéistes » ou de « réactionnaires ». Aujourd’hui, ils s’étonnent devant le lait renversé. Depuis quarante ans on détruit systématiquement l’éducation, qu’elle soit formelle ou informelle, dans une formidable démagogie qui ne veut pas dire son nom. Dans le système éducatif, on a réduit à la portion congrue les langues mortes ou les mathématiques car « trop difficiles », on a allégé les programmes pour les « adapter aux élèves » – c’est ce qu’on appelle placer ces derniers « au centre du système » – ce qui permet de donner à tout le monde l’illusion de savoir.  On a baissé systématiquement l’exigence à tous les niveaux pour faire plaisir aux parents et aux élèves, pour qui la réussite à l’examen n’est plus qu’une formalité. Dans les médias, on a laissé s’établir une course à l’échalotte d’émissions qui se disputent la palme de l’irrationnel et de la vulgarité, entre deux séries américaines qui montrent des gros flingues et des petits cerveaux.

Et aujourd’hui, tous ces personnages s’interrogent gravement. Les gens se méfient des vaccins pourtant scientifiquement testés ? Ils sont prêts à suivre n’importe quel charlatan plutôt que l’avis scientifique ? Comment est-ce possible ? Les dieux sont contre nous ! Et bien, ça n’a rien à voir avec les dieux. Nous ne faisons que goûter aux fruits amers de l’arbre que nos élites ont planté et arrosé soigneusement pendant trente ans. Car on ne peut pas demander à Madame Michu d’être plus savante, plus rationnelle que les élites à qui elle est censée faire confiance. Et comment faire confiance à la science quand un professeur d’économie – et probable futur candidat à la présidence de la République – peut affirmer urbi et orbi « je préfère les sorcières qui lancent des sorts aux ingénieurs qui construisent des EPR », quand un homme politique proclame qu’on a « donné trop de poids au principe de réalité par rapport au principe de plaisir » (2), quand un président de la République va rendre visite à un charlatan dans son antre alors qu’il n’accorde le même honneur à aucune société savante, à aucune institution universitaire ? Comment Madame Michu pourrait faire confiance à la Raison quand des juges accordent des dommages-intérêts aux « électrosensibles » et autres victimes de maux imaginaires, quand au nom d’on ne sait quelle « liberté académique » on permet à des soi-disant « scientifiques » non seulement de s’affranchir de toute méthode, mais de soutenir que la méthode est inutile et même nuisible, sans que tonne la sanction des pairs ?

Il n’y a pas « d’économie de la connaissance » sans « connaissance ». Aucun fonctionnement civique n’est possible si les citoyens n’ont pas les instruments pour comprendre le monde, ou tout au moins pour apprécier l’action de ceux à qui la société délègue la tâche de comprendre et d’expliquer. Mais aussi et surtout, il faut que ces derniers soient à la hauteur de leur tâche. Et c’est là que le bât blesse : nos élites ne sont pas protégées de la baisse générale du niveau, parce qu’elles sont elles aussi concernées par la « marchandisation » générale de la société. A quoi bon s’astreindre à l’effort, à la rigueur si cette ascèse n’est pas socialement reconnue, si elle ne se traduit pas en argent, en célébrité, en tout ce qui dans notre société tient lieu de récompense ? C’est pourquoi il sera si difficile de sortir du marais actuel sans des mesures brutales : comment les professeurs mal formés dans un système qui n’exige rien pourraient se montrer exigeants à leur tour avec leurs élèves ?

Descartes

(1) Je pense notamment à Nagui, qui s’est illustré dans une émission de questions-réponses à la radio en affirmant doctement qu’avec l’invention de l’écriture « on sort de la préhistoire et on entre dans le moyen-âge ».

(2) La première citation appartient à Sandrine Rousseau, la seconde à Pierre Laurent.

Tag(s) : #Opinion Pass sanitaire
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